Par : Bakary Ibn Cheikh SAMBE - Mbour
13 Décembre 2003
A l'occasion du Gamou de Pire, nous voudrions apporter une modeste contribution afin de rappeler le prestige inégalé de cette ville pleine de symboles et d'histoire.
Elle a, depuis longtemps, joué un grand rôle, non seulement, dans l'expansion de l'islam et de son enseignement au Sénégal mais à la création d'un vaste réseau de vulgarisation scientifique dans la sous-région ouest-africaine. En effet, dès le XVIIème siècle, Pire s'est affirmée comme la ville des sciences islamiques et le "rendez-vous du donner et du recevoir" dans ce domaine. Un retour à son histoire permet de saisir cette place centrale qu'elle a occupée dans l'islam sénégalais. Pire, disent certains, tirerait son nom du terme wolof «Piri», ou exégèse coranique. Comme le soutient le grand islamologue sénégalais, Dr Thierno Kâ de l'Ifan, «l'enseignement religieux s'était développé au Sénégal durant le Moyen-Age, mais on ne connaît pas d'école plus évoluée dans ce domaine que celle de Pire» . Très tôt Pire sera le point de ralliement des assoiffés de connaissance provenant de tout le Sénégal. Servant de véritable pôle dans le Cayor pré-colonial, sa renommée atteignit les confins du Fouta Toro qui lui envoya ses fils les plus brillants à une époque où la nature des rapports entre Déniankè et Torodo n'y encourageait plus un véritable épanouissement intellectuel.
Ainsi, les Fall, historiquement liés à Déthié Fou Ndiogou et Amary Ngoné Sobel Fall auxquels s'apparente Mandesseté Fall qui séduisit le Fouta Toro, vont jouer un rôle moteur dans l'affirmation de la ville et son rayonnement. D'ailleurs son fils Amath Fall sera le fondateur de la fameuse école de Pire. Les «tentes de la connaissance» et d'exégèse du Coran qu'il y dressa valurent à la ville l'appellation de «Pire Mbaar». Le Damel Madior 1er ne tardera pas à le reconnaître comme un grand érudit en le nommant qâdî (cadi), juge du Cayor (khali en wolof). Ainsi Khali Amat ou Amar Fall venait de mettre sur pied une université dont le seul nom évoquera, partout au Sénégal, la science, la piété et l'intelligence du social; piliers de la cité islamique. Sans parler d'El Hadji Omar Tall qui y marquera son passage, l'école de Pire accueillira, plus tard, une des grandes figures de la Tijâniyya et de l'islam El Hadji Malick Sy qui y approfondira la Logique (al-mantiq), la théologie ('ilm al-kalâm) et l'exégèse (.al-Tafsîr).
Très vite Pire deviendra le prolongement des grands centres islamiques du pays comme Diamal dans le Saloum dont l'illustre fils Tafsîr Abdou Cissé perpétuera la tradition intellectuelle et le prestige de plus en plus grandissant. Signalons, tout de même, que dans le cadre de la poursuite de ses études entre 1827 et 1840, Maba Diakhou Bâ rejoignit Pire pour y consolider la jurisprudence malikite, Sîra (hagiographie du Prophète Psl) mais aussi, la mystique (al-tasawwuf), la rhétorique et les autres domaines de la langue arabe.
La liste des noms serait trop longue pour être citée ici, car la ville de Pire, a su à la différence de nombre de centres religieux, attirer dans toutes les confréries, dans toutes les obédiences; ce qui lui fit mériter son appellation d'université dans le sens d'un cadre propice d'enrichissement, d'échanges et d'ouverture. Cette tradition a su perdurer et la ville ne cesse d'être une référence incontestée dans le domaine des études islamiques. De Tafsir Abdou Cissé à l'actuel khalife El Hadji Moustapha Cissé, le Gamou de Pire est l'un des rendez-vous islamiques les plus prestigieux où l'on voit les chefs religieux de toutes les confréries, les représentants de plusieurs pays arabes et musulmans venir témoigner de ce sentiment noble et fondateur qu'est la fraternité islamique, au-delà des appartenances subsidiaires. Dans cette lancée est née sous l'égide et l'initiative du khalife El Hadji Moustapha Cissé, cette grande université moderne nommée Ummul Qurâ (autre appellation de la Mecque). Elle accueille et forme, aujourd'hui, de brillants fils de la sous-région. Grâce à cette ouverture, Pire a donné au Sénégal de grandes figures qui se sont distinguées aussi bien dans la diplomatie avec le monde arabe, comme l'actuel khalife, que dans le domaine universitaire et de la recherche . Des initiatives diplomatiques qui conduisirent à la tenue du Premier Sommet afro-arabe, en 1977, au Caire, (dont la réunion préparatoire eut lieu Dakar) au choix porté sur notre pays pour l'organisation du sommet de l'Oci, (grande première en Afrique noire), Son Excellence El Hadji Moustapha Cissé, personne ressource connue dans toutes les chancelleries arabes, a su participer au rayonnement du Sénégal dans le monde arabe.
La ville de Pire renferme tellement de symboles, de compétences qu'elle est une fierté pour l'islam sénégalais dans toutes ses composantes; un véritable patrimoine tout court que nous nous devons de conserver.
Docteur en sciences Politiques Chercheur à la Maison de l'Orient méditerranéen Université Lumière Lyon 2 - France bsambe@univ-lyon2.fr.
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