Amadou Lamine Sall
13 Décembre 2003
Kourouma vient de nous quitter. "Il a fini" selon sa propre expression ! Il vient de nous quitter le jour où Valéry Giscard d'Estaing est élu à l'Académie Française à la place du grand poète sérère qui, pour la mémoire du monde, aura été celui qui, dans l'histoire de la langue française, lui aura apporté la garde-robe la plus originale, celle venue d'Afrique du sud du Sahara et que le dictionnaire a désormais archivé. Des mots, oui des mots sortis de l'atelier du maître et que la langue française est venue mettre pour s'oxygéner et rêver autrement.
Cet exercice de Senghor me ramène à celui qui vient de nous quitter et qui nous manque déjà. Il n'était pas certes grammairien, mais Dieu ! qu'il était fertile, inventif, créateur ! Ou était-il tout simplement lui-même ? En donnant le tournis sans cesse dans ses romans à la langue française, avec tant de saveurs et de parfums, il avait fini par être un écrivain qui avait créé deux camps : ceux qui aimaient sa manière de traiter la langue française et ceux qui trouvaient inacceptable une telle torture de la langue. Mais il ne laissait personne indifférent.
Boris Diop disait, dans un autre contexte, parlant des techniques narratives, qu'il serait certes plaisant d'avoir mené tant de batailles pour ne réussir qu'à remplacer des romans africains en langue française par des romans français en langue africaine. Vaste débat en perspective pour la littérature africaine ! Kourouma aura réussi d'être inégalable dans sa façon d'écrire ! Kourouma restera Kourouma ! L'esthétique de son oeuvre romanesque, sa technique narrative, ses sujets, tout cela fait qu'il restera l'architecte d'une création vivante, éruptive, colorée, forte et engagée. Engagée parce que Kourouma dépeignait et raillait des pouvoirs politiques d'un autre temps qui avaient de plus en plus du mal à se regarder dans le miroir.
Je voudrais saluer ici la mémoire d'un immense écrivain d'Afrique. Il avait trouvé sa voie. C'est le plus dur pour un créateur dans un monde, où depuis des siècles, tout semble avoir été dit et écrit ! Il avait accepté de répondre à mon invitation quand je convoquais à Dakar en 2002 les poètes et écrivains du monde autour d'un premier congrès mondial sur la paix organisé par la Maison africaine de la poésie internationale - Mapi. Je me souviens de sa grande tristesse et de ce qu'il avait crié quand il avait découvert dans quel état avait été laissé la tombe de Senghor. Tout a changé depuis, bien sûr ! Cette disparition me fait aussi penser au pays de Kourouma : la Côte d'Ivoire ! Il aura tout tenté pour participer à la reconquête de la paix ! Son oeuvre témoignera pour lui. Pour lui, nous autres poètes et écrivains, penseront et agiront sans nous lasser pour que son grand et beau pays se réconcilie avec lui-même.
Le souvenir nous venge toujours de la mort.
Nous nous accrocherons à ton souvenir pour moins pleurer ! Dors cher ami!
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