L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: CD piratés : les artistes veulent croire au père Noël

Aline Groeme

13 Décembre 2003


Port Louis — Autorités et auteurs essaient d'empêcher le développement du piratage. Quitte à descendre dans la rue et vendre leurs produits. Reste à convaincre le public de payer plus cher. En attendant, c'est la qualité qui trinque

Une action symbolique : l'AMCOS, société coopérative des artistes, vend les produits originaux non piratés sur le Waterfront à Port-Louis.

Port-Louis, croisée John Kennedy : un jeune homme ordinaire aborde un passant. «Ena CD local», lance-t-il l'air engageant. Une compilation de Cassiya, Zot Sa, Jean-Claude Gaspard à Rs 50, c'est tentant, surtout quand on sait que l'original vaut entre Rs 100 et Rs 225. Quelle est véritablement l'ampleur du phénomène ? «Il est difficile d'obtenir des statistiques concernant les CD pirates», souligne Marcel Poinen, président de la MASA (Mauritius Society of Authors). Il concède pourtant que les ventes illicites pourraient atteindre le double des ventes légales.

«La tendance est à la baisse. Il faut maintenir ce progrès en poursuivant l'éducation des consommateurs. Nous avons initié la campagne Asté Orizinal avant de soutenir celle qui a pour slogan Achetez Mauricien», explique Marcel Poinen. D'où viennent ces fameux chiffres qui pourraient donner une tendance ? La MASA procède à la distribution des droits d'auteur trois fois l'an. Pour être en règle sur le marché, tout album doit porter le timbre de la MASA. Ce timbre est un gage d'authenticité du CD. Il est vendu aux artistes et aux producteurs à Rs 5 l'unité par cassette et à Rs 10 pour les CD de huit chansons. Au-delà de huit titres, il coûte Rs 15.

A titre d'exemple, examinons le nombre de timbres achetés pour les albums les plus vendus en 2002. Les promoteurs de 16 Ti Morso Nu Lanfans, l'album d'ABAIM sur lequel figure le tube Ti Marmit, se sont procuré 26 500 timbres pour les cassettes et 6 600 pour les CD. Ctymbo Li, le dernier album de Cassiya a nécessité l'achat de 9 000 timbres pour les cassettes et de 7 000 pour le CD. Peros Vert, de Ton Vyé plafonne à 11 300 et à 5 000 unités.

Si l'on considère l'évaluation de Marcel Poinen, il faudrait donc doubler ces chiffres pour obtenir la vente réelle. Et encore ! Nombreux sont ceux qui estiment que le piratage n'a pas vraiment régressé. Audrey Lamarque, importatrice de CD, se dit découragée. «Sur trois ans, j'ai déposé plus d'une centaine de plaintes. Une dizaine ont été jugées. L'Anti-Piracy Unit fait son travail avec les moyens qui sont mis à sa disposition. A mon avis, là où cela bloque, c'est au State Law Office. L'attente est longue avant que justice ne soit rendue. Vous savez, j'ai déjà été victime de tentatives d'intimidation. Dans un cas, elle s'en est sortie avec une amende que je considère minimale et elle a recommencé. Je suis tellement découragée que je ne porte plus plainte.»

Les artistes, premiers concernés par le fléau, battent le pavé. Depuis le premier jour de décembre, ils multiplient les actions. Ainsi, le 2 décembre, le Cultural Framework a lancé Premié des Mohicans. Le but avoué de ce divertissement (sous chapiteau au Champ-de-Mars), qui alterne spectacle d'humour et concert populaire : proposer des échoppes où les artistes descendent de scène pour vendre leurs produits.

HUIT ANS DE PRISON

Cette semaine, c'était au tour des institutions de réagir. Mardi dernier, le ministère des Arts et de la Culture a rappelé, par le biais d'un communiqué, les mesures concernant le piratage dans le Copyright Act 1997. Il est notamment question des peines prévues en cas de condamnation, la première étant une amende pouvant atteindre Rs 300 000 et un emprisonnement de deux ans. Le communiqué précise que toute récidive est punissable par une peine de prison maximale de huit ans et une amende de Rs 500 000.

Mercredi 10 décembre, c'est au tour de l'Artist Multi-Purpose Cooperative Society (AMCOS) d'avoir pignon sur rue au Port-Louis Waterfront. Un présentoir disposé sur une charrette signale aux passants que les talents locaux, toutes disciplines confondues, se sont regroupés en coopérative. Le premier d'entre eux, le groupe Windblows, a pour style dominant le séga et fêtera ses vingt années d'existence en 2004. Henry Basile, le leader du groupe nous explique sa démarche : «En vingt ans, nous avons connu cinq producteurs et deux maisons de disques réunionnaises : Pyros et Oasis. Puis nous avons travaillé avec les labels mauriciens Damoo, Neptune et Meli Melo. A chaque fois que nous sortions un album, l'une de nos premières préoccupations était de savoir combien d'exemplaires avaient été vendus. Nous nous sommes heurtés à des réponses vagues et en désespoir de cause, nous changions tout bonnement de producteur. C'était un déchirement à chaque fois. Nous devions renoncer à nos droits sur les albums produits par ces maisons de disques.» Interrogé sur l'absence de recours légaux, Henry Basile déclare : «Nous n'avions pas été adéquatement rémunérés pour le travail accompli. Où vouliez-vous que nous trouvions des fonds pour financer une action en justice.»

Désormais, c'est au système de consignation que le groupe Windblows a confié son dernier album, sorti en novembre 2003. Produit par KDM Family, maison réunionnaise, Sa Mem Sa est livré en magasin à Rs 170. Après l'addition de la marge de profit des disquaires, l'album sera disponible à Rs 225. Nuance substantielle, Sa Mem Sa est disponible à la «boutik» de l'AMCOS à Rs 190.

Le leader des Windblows poursuit son analyse. «L'attention du public est focalisée sur le prix. Dimoun trop contan bon marché. Zot blié la qualité. Le public nous a reproché le prix prohibitif des CD. Je pense que le prix de l'album de musique locale a tellement baissé qu'on ne prend plus le temps de bien faire les choses. L'album que l'on mettait un an à faire est bâclé en un mois, d'où un appauvrissement général de la qualité au niveau des textes et de la musique.»

Pressage de CD, mode d'emploi

Sun Masters, à son lancement en octobre 2003 en présence du ministre des Arts et de la Culture, s'est présentée comme une maison de pressage. Avant son arrivée, toute oeuvre musicale mauricienne était pressée en France ou à Singapour. Depuis quinze jours, la société malaise Sendimutiarasa Ltd a ouvert un comptoir à Palma, Quatre-Bornes, sous l'enseigne Right Image. Son secteur d'opération : la distribution de films «bollywoodiens» sur support DVD et VCD et la distribution de CD audio. L'une de ses filiales, Media Vantage est spécialisée dans le pressage de CD. Aman Singh, le président de Sendimutiara souligne qu'il ne faut pas confondre un CD gravé, qui s'abîme au contact du soleil et dont la qualité est altérée après un an, et un CD pressé qui dure toute la vie. «Notre unité, en Malaisie, presse 10 000 CD par heure. Importer une presse à Maurice nécessiterait un investissement de Rs 30 à Rs 35 millions. Pour être rentable localement, il faudrait presser 50 000 CD par jour, ce qui est évidemment impossible vu l'étroitesse du marché. La prestation que nous offrons est de Rs 21 par CD pressé dans notre unité en Malaisie.»

Maurice sur la liste rouge de l'Union européenne

Maurice est citée sur la liste des pays exportateurs de produits contrefaits en direction de l'Union européenne. Selon Christophe Zimmerman, expert en matière de procédures douanières, 7 553 opérations de saisie de produits pirates aux frontières de l'Union européenne ont été menées en 2002. Ces actions ont débouché sur la saisie de 85 millions de produits contrefaits, d'une valeur totale de 2 milliards d'euros. De ce total, 43 % provenaient de Thaïlande, 15 % de la Chine, 8 % de Turquie, 5 % de Hong Kong, 3 % de Malaisie, 2 % de la République tchèque et 2 % des Etats-Unis. Les 22 % restants provenaient, entre autres, de Taïwan, de Maurice, de la Pologne et de la Russie. Dans sa mise en garde, Christophe Zimmerman a noté que le piratage profite aussi aux terroristes. Selon lui, Al-Qaïda, et le Hizbullah libanais sont parmi les organisations soupçonnées d'avoir recours aux produits pirates pour le blanchiment de l'argent servant à financer leurs activités.

Police anti-piratage : 31 arrestations en 2003

L'Anti-Piracy Unit (APU) de la police a mission de procéder aux interpellations de ceux qui vendent des produits pirates L'effectif de treize agents placés sous la responsabilité d'un chef-inspecteur a arrêté 31 personnes entre janvier et novembre 2003. Toutes ont été libérées contre paiement d'une caution. Un peu plus du double, c'est-à-dire 65 personnes, avaient été interpellées en 2002. A l'heure actuelle, 27 cas ont déjà été jugés et la plus grosse amende infligée est de l'ordre de Rs 100 000.

Une soixantaine de cas attendent de passer en cour. L'APU est également dotée de "hot lines" opérationnelles 24 heures sur 24. Le public et les artistes peuvent rapporter tous les cas d'infraction sur le 211 9114 de 8 heures à 18 heures et sur le 208 7944 après 18 heures.

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