Faouzia Ababsa
15 Décembre 2003
interview
Invité au séminaire sur le «rôle et la mission des institutions nationales des droits de l'Homme», organisé par l'organisme présidé par Me Farouk Ksentini, Robert Charvin, cet ancien défenseur de la cause algérienne, cet ancien porteur de valises pendant la guerre de libération a bien voulu nous livrer ses sentiments et par rapport à cette rencontre et par rapport aux liens qu'il a tissés en Algérie
D'aucuns de ceux qui vous connaissent vous qualifient d'Algérien par le sang. Pourquoi ?
Robert Charvin : Plutôt Algérien par l'esprit. Puisque j'ai connu le peuple algérien et côtoyé les militants avant l'indépendance. Les liens se sont tissés par différents relais, tels qu'universitaires, ONG J'ai débuté ma vie politique et militante avec la cause algérienne.
Vous étiez directement et physiquement engagé avec le FLN pendant la guerre de libération ?
On ne peut pas dire cela. En France, j'étais encore étudiant. On essayait d'organiser la solidarité avec les jeunes militants du FLN. Cela faisait partie de mes engagements globaux. Par la suite, dans la vie politique française ou au niveau international avec les problèmes de la décolonisation.
Avez-vous gardé des liens profonds avec ces Algériens que vous aidiez ?
Pas avec les militants. Nous nous sommes perdus de vue après l'indépendance. Cependant, à Constantine, où j'enseignais à l'université en tant que missionnaire, j'ai tissé beaucoup de liens avec des collègues algériens, notamment dans le cadre de l'association internationale des juristes démocrates et dans les ONG et, bien sûr, à travers mes visites en Algérie où je me sens parfaitement chez moi.
Vous y venez régulièrement
Je venais régulièrement jusqu'en 1991 à l'occasion du grand colloque sur la guerre de l'Irak organisé à l'hôtel El Aurassi. Par la suite, les fonctionnaires français et les étrangers n'étaient plus couverts. Ma famille était d'ailleurs réservée sur ce que je pouvais faire après le déclenchement des événements. Je continue quand même à activer dans le cadre des ONG. Je suis responsable de programmes mixtes d'action intégrés, codirigés par les autorités françaises et algériennes. Sur des thèmes de recherches qui associent des chercheurs français et algériens. Nous avons déjà publié un ouvrage qui s'intitule l'Algérie en mutation juridique.
Que pensez-vous justement des mutations juridiques de l'Algérie ?
Cela me gêne beaucoup de porter des jugements de valeur, mais c'est mon métier. Je suis très partagé. J'ai le sentiment que le socialisme algérien n'était pas allé au bout de sa logique. Et que le capitalisme algérien fait la même chose. On a le sentiment que l'Algérien a toujours tendance à vouloir trop composer avec des systèmes en choisissant beaucoup plus leurs inconvénients que les avantages et les inconvénients de chaque système. J'ai donc le sentiment que le socialisme algérien n'était pas allé assez loin dans sa réalisation, peut-être faute de militants socialistes ou de compétences. Parfois aussi avec le compromis par le benbellisme, avec l'islam qui a été instrumentalisé pour servir certains intérêts. Et cela a un prix. Et aujourd'hui, l'Algérie entre dans le capitalisme sans capitalistes qui risquent de donner l'Algérie à des investisseurs étrangers qui se préoccupent beaucoup plus de remplir leurs poches que du développement du pays. D'ailleurs, je pense que l'Algérie se fait des illusions quant aux investissements directs étrangers, cela contrairement à ce qui s'écrit. Il faut savoir que 80% des investissements internationaux sont croisés. C'est-à-dire entre les Etats-Unis, l'Europe et le Japon. 10% vont à la Chine. Il reste les derniers 10% que pourraient se partager les pays du Sud. Dès lors, comment les pays pensent s'en sortir grâce à quelques investissements choisis arbitrairement par des gens dont le seul et unique souci est de tirer des profits. Cela dit, il ne faut pas refuser ceux qui apportent quelque chose de complémentaire. Mais il ne faut pas en faire un instrument phare pour le développement. J'ai bien peur que ce capitalisme algérien, je m'excuse de le dire, est un peu bâtard, comme l'était le socialisme.Ce qui me frappe beaucoup, c'est qu'il y a mimétisme du droit algérien sur le droit français. C'est un copiage. Je pense que la voie de développement, la voie pour un pays comme l'Algérie, c'est d'inventer ses propres règles, ses propres lois en cherchant dans ses racines. Je suis sûr que dans les traditions, dans l'histoire de l'Algérie, des éléments à reprendre au plan des pratiques sociales, des institutions, de l'organisation économique existent. Il suffit juste de s'adapter aux exigences de la modernité. Moi je suis très gêné par ce mimétisme. Et ce qui me frappe le plus, c'est que ce n'est pas propre uniquement à l'Algérie mais à tous les pays du Sud, ce sont les illusions qui règnent sur l'Occident, y compris sur la France. Il y a suffisamment d'éléments dans le Maghreb pour trouver des modèles spécifiques. Il me semble que les législateurs doivent inventer, suer davantage.
Dans votre communication, vous parlez beaucoup de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Vous dites que les exigences de sa mise en oeuvre et son application ne sont intervenues qu'après la Seconde Guerre mondiale
Cela a un peu changé aujourd'hui. Cela vient de la diplomatie dite des droits de l'Homme, du temps de Carter. Dans les 1970, on a commencé à parler des droits de l'Homme aux Etats-Unis. Lesquels les ont instrumentalisés contre l'ex-Union soviétique.La coïncidence n'était pas un hasard puisque les Etats-Unis venaient de terminer la guerre avec le Vietnam et l'Europe en avait fini avec la colonisation, comme la guerre d'Algérie, etc. C'était devenu un outil de guerre contre l'Est, compte tenu du déficit démocratique en Europe de l'Est. Ce n'était pas une préoccupation humanitaire, mais plutôt une tactique. C'était déjà un produit frelaté. Et cela continue en minorant les droits sociaux et en majorant les droits civils. En fait, l'Occident majore ses positions de force et minore ses positions de faiblesse. C'est une carence magistrale que de réduire les droits de l'Homme au seul volet civil en ignorant les droits sociaux. Car une démocratie politique sans une démocratie sociale est une coquille vide. Et ce qui est plus grave, c'est que cela se retourne contre la démocratie politique. La population se détourne de la démocratie politique et imagine d'autres recettes. L'Algérie en a fait l'expérience en la matière. Cela s'explique. Même dans les autres pays, les populations se disent que finalement ce n'était pas plus mal avant, notamment sur le plan des conditions de vie et matérielles. En France, ce phénomène se développe par, à titre d'exemple, l'abstentionnisme aux élections. Les conditions difficiles dans les banlieues, la régression des droits sociaux conduisent forcément au discrédit de la démocratie politique. Ce n'est pas un hasard si en Allemagne et en Autriche, on assiste à des gouvernements de coalition, où la droite est présente. Dans l'université où j'enseigne, les étudiants me posent souvent la question de savoir s'il n'y a pas en définitive trop de libertés en France. Ce sont des questions dangereuses. Les réponses données par les Français en votant pour le Front national sont les mêmes que celles que le peuple algérien a données en 1991.
Vous avez évoqué également l'impunité des violations des droits sociaux
Ecoutez, il y a des progrès fabuleux qui se font au niveau international. Comme par exemple la création de la Cour pénale internationale, même si les Etats-Unis prennent leurs précautions pour que les leurs ne se fassent pas juger en faisant en sorte, du fait de la position de force, de bloquer n'importe quelle poursuite. Cela reste un progrès significatif. Mais en ce qui concerne les violations des droits sociaux, culturels, c'est l'impunité totale. Au niveau des Nations unies, on y travaille un petit peu. L'ONG à laquelle j'appartiens a fait un travail dans lequel on essaie de trouver comment faire jouer les mécanismes de la responsabilité pénale contre les firmes transnationales qui détruisent des zones entières. La région des Obonnie au Nigeria a complètement été détruite par les sociétés pétrolières qui surexploitent le pétrole au détriment de l'environnement et de la santé de la population. L'Algérie a sur son territoire ce genre d'entreprises. Mais il n'y jamais eu d'action contre ces transnationales. Aux Nations unies, nous en sommes aux balbutiements. On commence à se poser un certain nombre de questions sur le sujet. Il y a un décalage énorme entre la mise en jeu de la responsabilité pénale et politique en matière de crime contre l'humanité et génocide et la prise en charge des violations des droits sociaux, économiques et culturels.
Pensez-vous qu'il faut créer un cadre ou une organisation non gouvernementale pour faire avancer les choses ?
Dans les ONG, il y a de sérieux problèmes d'ordre matériel et financier. Il faut savoir que les trois quarts des ONG sont occidentales et siègent en Occident. Leurs préoccupations sont liées plutôt aux problèmes de l'Occident. Dans les pays du Sud, elles sont par contre très peu nombreuses. Et celles qui existent se préoccupent des droits civils et politiques délaissant les droits sociaux. Cependant, elles peuvent se développer en associant les ONG du Nord.
Il y a une initiative en Algérie allant dans le sens de la création d'une association pour la protection des droits civiques. Qu'en pensez-vous ?
Moi je suis favorable à ce qu'un jour, les hommes du Sud et les hommes du Nord se regroupent dans une grande ONG où l'on ne dissocie plus les droits civils et politiques des droits sociaux, économiques et culturels. Parce qu'ils sont tout simplement indissociables. Autrement, cela arrange les pouvoirs et le processus de mondialisation qui sont contre la notion-même de l'Etat. Or, je pense que l'Etat n'a pas encore achevé son rôle historique. C'est aussi un monstre, mais c'est difficile pour les peuples qui n'en ont pas, à l'image du peuple palestinien. Avoir un Etat, ce n'est pas le bonheur, mais ne pas en avoir est un véritable drame.
Vous venez de prendre part au séminaire sur le «rôle et la mission des institutions nationales des droits de l'Homme». Quelle est, selon vous, la moralité de cette rencontre ?
Je l'ai dit lors de mon intervention. L'idéologie des droits de l'Homme a gagné la guerre. Cela dit, j'ai eu le sentiment que les questions importantes n'ont pas été soulevées. Chacun a présenté ses institutions, les mécanismes prévus pour les droits civiques et politiques. A l'exception du représentant de la Mauritanie dont l'ONG à laquelle il appartient prend en charge la question de la pauvreté. Mais au-delà de tout cela, je pense qu'il faut développer des crédits, des programmes pour les droits de l'Homme. Car je crains que cette question ne soit uniquement prise en charge que par la classe moyenne.
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