Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Allah a été obligé...

. (no 87 Avril-Juin 1987)

13 Décembre 2003


Abidjan — Dans le supplément de 90 pages du 24 décembre 1999, l'hebdomadaire JEUNE AFRIQUE, comme pour sacrifier à la mode des célébrations des hommes, des femmes et des événements qui ont marqué le siècle, figurait en bonne place, Ahmadou Kourouma. Un témoin de son temps. De son siècle finissant.

Narrateur, conteur, fabulateur et apostropheur, c'est à Boundiali ( nord de la Côte d'Ivoire) où il y avait un état civil, qu'on le fait naître. En 1927. En vérité, il naît selon lui, " dans un petit village ". Séparé très tôt de son père et de sa mère, à l'âge de sept ans, à une époque où un enfant n'était pas uniquement le fils de ses parents géniteurs, il poussera dans la famille de son oncle qui était infirmier. " C'est lui qui s'est occupé de mon éducation puisque je n'ai revu ma mère que beaucoup plus tard, à l'âge de 27 ans ". Grâce donc à cet oncle, il part là où l'on va " apprendre l'art de vaincre sans avoir raison " : l'école nouvelle. Ecoles primaires et secondaires en Côte d'Ivoire. Enseignement supérieur à Bamako (Mali).

Dans ce dernier pays, commence , pour lui, une autre forme d'initiation à la vie. Accusé d'être le meneur d'un mouvement de contestation, il est renvoyé de l'école. Suivront bien d'autres aventures, dans un domaine où il a le physique de l'emploi. Appelé dans l'armée coloniale comme tirailleur, avec le statut d'indigène, pour casser du RDA, son refus de cette sordide entreprise lui fait perdre son galon de caporal. Il sera bon pour l'Indochine, dans l'armée française, de 1950 à 1954. Or, la guerre, comme toutes les guerres, a une fin. Que faire, au retour de cette aventure ? Il avait encore l'âge à partir duquel on rêve, rêve... Il rêve de faire des études d'ingénieur naval. Le hic, c'est que les bourses ne s'obtenaient que pour les études ayant des débouchés en Afrique. A cette époque, ce n'était pas du tout évident. Une autre opportunité s'offre à lui. Il est admis à l'Institut des actuaires de Lyon et obtient le diplôme d'actuaire de l'Université de Lyon.

Après deux ans dans une société d'assurances à Paris, il retourne dans son pays, après l'indépendance. Avec une épouse française et " de solides convictions communistes ". Est-ce un hasard qu'on lui doit d'avoir " monté la Caisse de Retraite des Salariés de Côte d'Ivoire ", en 1960. En 1963, période terrible du " fameux complot ", cet ancien " tirailleur sénégalais " ( forces coloniales françaises d'Afrique), au physique imposant de gladiateurs ou de lutteurs des arènes, que tout prédisposait à la lutte, aux combats, subit la fureur de l'époque. Il perd son poste et erre pendant sept mois dans la capitale politique. Impossible de trouver un emploi dans son pays, il retourne en France et de là, obtient dans cet exil de cinq ans, un poste d'actuaire en Algérie. " L'exil est impie ", a dit le poète. Ahmadou Kourouma trouve une voie, pour échapper au spleen du temps. " C'est pendant cette période sombre qu'a été écrit , avouera-t-il, " Les soleils des Indépendances (I97O) ". Un roman du désenchantement, où l'auteur, dans sa bâtarde façon de narrer les choses , nous plonge au cœur d'une " fable minutieuse et pathétique, enracinée dans la tradition et pertinente dans l'observation de la réalité immédiatement contemporaine ". En 1970, autorisé à rentrer au pays, après un stage de deux ans dans une banque à Paris, il doit, cinq ans après, déchanter, à nouveau. Il perd encore son emploi à la suite de la représentation de sa pièce " Le diseur de la vérité " Houphouët-Boigny, dit-on, qui préfère le tenir à distance, le nomme alors directeur de l'Institut international des assurances de Yaoundé, au Cameroun, où il demeure dix ans, avant d'occuper un poste équivalent au Togo pour une autre décennie.

Venu tardivement à la littérature, ce mathématicien de formation a donné aux Lettres ivoiriennes, leur rang de noblesse. Car, depuis la publication de son premier roman "Les Soleils des Indépendances" en 1970 jusqu'à "Allah n'est pas obligé " (Prix Renaudot 2000), à en croire les Editions du Seuil qui le publiaient, ce diseur de vérité " a marqué la maison et tous ses lecteurs par la richesse de sa personnalité, son courage et son exceptionnel talent". En juin 2001, la nation ivoirienne reconnaissante, par la voix d'un ministre de talent, le professeur Sery Bailly, jouant au "Sora" ( griot qui se produit lors d'une cérémonie en l'honneur des chasseurs) rendait hommage à ce "chasseur" en ces termes : "Kourou-ma " Donsonba " est un modèle à proposer aux Ivoiriens, aux Africains et au reste de l'humanité pour plusieurs raisons... Il y a d'abord la fidélité à soi et aux causes qu'on défend, au lieu d'être, selon Birahima, un " couillon de suiveur ", c'est-à-dire une pirouette qui tourne au gré des soleils de l'argent ou des vents de la répression. Il est ensuite un " Tougnantigui ", un diseur de vérité, malgré les menaces des dictatures et en dépit de nouvelles formes d'intolérance. Il est enfin une personne dont l'humilité n'a pas été altéré par la célébrité et la gloire. Cela se sent à la spontanéité et à l'éclat de son rire ". Il venait d'obtenir le prestigieux prix Renaudot et quatre autres prix, qui font de lui, un écrivain aux quatorze médailles. C'est cet homme que nous saluons. Par delà les différences. Michel KOFFI

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