Fraternité Matin (Abidjan)
. (michel Koffi)
13 Décembre 2003
Abidjan — Avec son décès, se referme ainsi une page importante de la littérature africaine de langue française. Je rends hommage à l'homme de lettres mais aussi au citoyen qui a toujours, avec courage, appelé ses compatriotes à la réconciliation nationale. Dans le conflit qui oppose les protagonistes de son pays depuis quelques années, Ahmadou Kourouma était assurément du côté de la paix," a déclaré Abdou Diouf. En son nom personnel et au nom de la famille francophone tout entière, le Secrétaire général présente ses plus sincères condoléances à sa famille, à la nation ivoirienne et à la grande communauté des écrivains francophones.
Pr Séry Bailly
C'est un sentiment de grande tristesse qui m'anime. Surout que je connaissais personnellement Ahmadou Kourouma. Je l'appelais " grand-frère " et je proclame que c'est un grand écrivain qui est parti. Et on ne peut être que triste devant cette brutale disparition. D'autant plus triste qu'il part à un moment particulier de l'histoire de notre pays et j'aurais voulu qu'il voie la fin de cette crise. Afin qu'il puisse contribuer au renforcement de l'unité nationale. Car, il en a les capacités et la volonté. Du moins, il les avait. Et c'est pour toutes ces raisons-là que je suis profondément triste.
Je connais l'écrivain dans ses deux dimensions : l'œuvre et la personne, le citoyen. Son premier roman, " Les Soleils des indépendances ", nous avons eu à l'étudier en étant étudiant. Et nos maîtres lui ont consacré pas mal de séminaires et conférences ! Puis, je l'ai connu lui-même, beaucoup plus tard... C'est ainsi que je l'ai sollicité pour être membre de l'Assemblée de l'UFR " Langues, Littératures et Civilisations ". Et avec le " grand-frère, un autre aîné en la personne de Venance Kacou. Dans ce cadre, nous nous sommes retrouvés en forum de réflexion. C'était véritablement un éminent membre de notre Assemblée de Faculté.
En outre, il était pressenti pour intégrer l'Académie des Arts d'Afrique et de la Diaspora que nous sommes en train de mettre en place. Mais à cause de la crise et du fait qu'il était à l'étranger, nous n'avons pas pu formaliser cela. Et c'est dommage qu'avant que l'Académie ne voie le jour, Ahmadou Kourouma décède.
Pour l'œuvre, il faut commencer par dire que Kourouma est un artiste. L'art transgresse les frontières, viole les règles, surprend. Et c'est important qu'il en soit ainsi. C'est ce qui lui permet de renouveler notre regard sur le monde. A partir de ce postulat, l'écrivain n'est pas esclave d'une langue. Il l'utilise comme une matière première qu'il travaille pour produire du sens. Alors, il appartient aux critiques et au public d'apprécier ! Toutefois, il faut distinguer Kourouma l'écrivain, du citoyen Kourouma. De mon point de vue, il y a une différence. Alors que lui, pouvait penser qu'il y a une unité. Le citoyen a le droit de penser ce qu'il pense et de l'exprimer. C'est le fondement de la démocratie. Car la démocratie, ce n'est pas de l'unanimisme. Mais " le grand-frère " devait aussi comprendre que nous exprimons nos désaccords sur les problèmes de la nation. Et dans la confrontation des idées, peuvent surgir des rapprochements, et mieux chacun peut percevoir la part de vérité chez l'autre. Même si nous n'avons pas eu à échanger sur la question.
L'histoire n'est pas achevée. Et comme il a exprimé ses opinions sur la crise ivoirienne, la postérité fera le bilan. Mais je veux plutôt retenir le Kourouma-Eternel, c'est-à-dire l'artiste.
Ce matin même, j'ai échangé avec le Pr Memel Fôté pour qu'on participe à un hommage à ce grand écrivain de l'Universel. C'est une valeur de notre pays qui le mérite. Et en 2001, la Nation l'avait déjà reconnu à la présidence. Ces œuvres feront partie du trait d'union qui va ressouder la nation. La logique de son écriture, processus dialectique, si nous la suivons, ce sera un ciment de notre unité nationale. Il faut donc le célébrer pour lui-même, pour nous-mêmes et la continuité de la nation.
Propos recueillis par
REMI COULIBALY
Bandaman Maurice, président de l'association des écrivains de C.I
C'est un grand homme des lettres qui disparaît. Je voudrais au nom des écrivains, adresser , à sa famille, nos condoléances et dire que Kourouma laisse un grand vide.
Sur l'homme, j'ai, disons, une approche favorable: Kourouma était d'abord facile et chaque fois qu'on l'a invité pour une manifestation, que ce soit la veille, il répondait présent. C'était un monsieur affable, toujours de bonne humeur, d'agréable compagnie. C'est vrai qu'il n'était pas souvent ici, et on n'a pas eu l'occasion de bénéficier de son appui, de sa présence. Mais, chaque fois qu'il a été là, et qu'on l'a sollicité, il était présent. C'était un homme très simple.
Sa mort naturellement choque, parce que Kourouma meurt au moment où la Côte d'Ivoire est en crise et il eut fallu que Kourouma assiste à la fin de cette crise. Pour que, en tant qu'écrivain, il puisse apporter son témoignage.
Nous savons que l'écrivain a un livre sur la crise en Côte d'Ivoire, (la suite de "Allah n'est pas obligé ") parce qu'il était loin de s'imaginer que ce qu'il décrivait sur la Sierra-Leone, le Liberia pouvait se passer en Côte d'Ivoire. Donc qu'il parte au moment où le pays est en crise, m'attriste. Il a lui-même été, pendant la crise, un peu vilipendé et fouetté parce qu'il avait des positions qui n'ont pas été du goût de certaines personnes. Kourouma a été traité de mauvais Ivoirien et au point même qu'il avait dit que s'il revenait en Côte d'Ivoire, il serait accueilli par les escadrons de la mort. D'où son exil.
Donc, on peut dire que Kourouma est mort en exil. Aujourd'hui, pour moi ivoirien, j'ai mal quand sur les radios étrangères, la nouvelle de sa mort, mentionne que Kourouma est "mort en exil". Cela n'est pasbon pour notre image, ce n'est pas bon pour les intellectuels africains, ivoiriens. Je crois que mourir de cette façon, sonne un peu le tragique des écrivains, des créateurs et qui, pour assumer leurs convictions, leurs idées, sont parfois obligés de vivre loin de leur pays. C'est malheureusement le cas de bien d'autres écrivains : mort en exil et bien d'autre écrivains. C'est une grande perte, mais c'est l'odyssée de l'homme. les musulman disent que Dieu prend l'homme là où il peut et là où son heure arrive.
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