Sidwaya (Ouagadougou)

Côte d'Ivoire: Lettre ouverte à propos de la situation en Côte d'Ivoire : l'Association le Tocsin

15 Décembre 2003


document

Messieurs les présidents Blaise Compaoré et Amani Toumani Touré du Burkina et du Mali

Objet : Lettre ouverte

Excellences,

Depuis le 19 septembre 2001, la Côte d'Ivoire est confrontée à des troubles militaro-politiques sans précédent. Sous-estimée au départ par les autorités ivoiriennes, la crise s'est enracinée pour devenir une guerre qui consacre de fait la partition du pays en trois entités militaires; Si le Sud est sous la responsabilité des forces dites loyalistes, le Nord est contrôlé par le MPCI, tandis que l'Ouest est sous la coupe du MPIGO et du MJP.

La crise, qui au départ, s'est présentée comme une mutinerie d'une partie de l'armée ivoirienne, a été présentée par les autorités ivoiriennes comme une rébellion dirigée par le général GUEI. Les forces loyalistes, après être parvenus à réduire l'offensive des mutins (ce qui a occasionné de nombreux morts parmi les éléments de gendarmerie), ont lancé une opération punitive qui s'est soldée par l'extermination du général GUEI et de sa famille. Par la suite, les autorités politiques ont qualifié la crise de tentative de coup d'Etat orchestré par des forces rebelles en provenance du Nord avec le soutien de pays du Nord. Les médias, se faisant l'écho de tels propos, ont contribué à exacerber un potentiel xénophobe que la politique de l'ivoirité a savamment entretenu depuis les différents régimes qui ont succédé à Félix Houphouët-Boigny, père de l'Etat moderne de Côte d'Ivoire.

Le président Laurent Gbagbo, dans un langage guerrier, de retour de son voyage en Italie, a personnellement invité les forces de l'ordre à poursuivre les assaillants en détruisant les quartiers précaires d'Abidjan. C'est ainsi que des militaires, des policiers et des gendarmes ivoiriens, appuyés par des milices (dont certains groupes d'étudiants de la FESCI) ont détruit, pillé, saccagé les demeures, des ateliers et autres lieux de commerce des étrangers, considérés désormais, sans discernement, comme étant des assaillants. Parmi la forte communauté étrangère de la Côte d'Ivoire, seuls seront concernés par la chasse à l'homme ainsi ouverte, par ordre d'importance, les Burkinabè, les Maliens, les Nigériens et les Sénégalais. Les membres de ces communautés, désormais considérés comme des ennemis, sont soumis à toutes les formes de violences : humiliations, arrestations, tortures, rackets, expulsions, mutilations, viols, assassinats. De nombreux Burkinabè ont même été enrôlés de force pour servir de chair à canon lors de l'offensive menée par les forces loyalistes contre la ville de Bouaké.

Au gré de l'évolution de la situation politique et militaire, les étrangers burkinabè et maliens paient individuellement et collectivement le prix le plus fort de la crise ivoirienne. Des villes et des villages, des milliers de burkinabè et de maliens ont été chassés de leurs habitations, souvent de nuit. Les malheureux sont systématiquement dépouillés de leurs habitations et plantations soumises à la proie des flammes. La haine contre les étrangers burkinabè et maliens conduit les milices à empoisonner même les puits ou à faire subir le supplice du collier ou du lavement à l'acide aux ressortissants de ces pays, pour peu que l'on retrouve sur leurs corps des amulettes.

Excellences

En dépit des cris de désespoir d'une partie de votre peuple et de l'indignation de la communauté internationale, après les premiers moments d'émotion, vous avez gardé un lourd silence qui a été compris par les autorités ivoiriennes comme une invite à poursuivre dans l'horreur. Certes, vous avez dû employer les mécanismes de la diplomatie. Pour quels résultats ? Devons-nous rappeler que les consulats de l'ambassade du Burkina ont été saccagés et les employés violentés ! Devons-nous rappeler, que toue diplomatie cessante, les autorités ivoiriennes n'ont cessé de formuler des accusations directes quant à l'implication de vos deux pays dans la situation de guerre que connaît la Côte d'Ivoire. A chaque fois, de telles accusations sont suivies d'une montée de fièvre qui se traduit par de multiples exactions et des centaines de morts au sein de la communauté malienne et burkinabè. Les différents charniers découverts à Monoko Zohi , à Daloa et à Gagnoa sont remplis de Maliens et de Burkinabè. D'autres charniers sont à découvrir !

Excellences,

Le fait d'avoir fait affréter des cars pour ramener les rescapés dans leurs pays respectifs est certes salutaire. Mais quelles mesures sont prises pour réparer les préjudices subis ou pour rendre justice aux morts, aux veuves et aux orphelins ? Combien d'opérateurs économiques prospères Maliens et Burkinabè devront être tués par les escadrons de la mort afin de provoquer un sursaut régional pour arrêter la catastrophe humanitaire en cours ? Il nous faut ici saluer la réaction du président Abdoulaye Wade qui, aux premières heures du drame, n'a pas hésité à affirmer ceci : << en ce moment, les Burkinabè subissent en Côte d'Ivoire ce qu'aucun Aricain ne subit en Europe >>. Mal en a pris à certains membres de sa communauté ! Mais il l'a dit et l'histoire lui saura gré un jour de l'avoir fait.

Excellences,

En dépit de tous les sommets consacrés à la crise ivoirienne (Lomé, Marcoussis, Kléber, Abidjan, Accra), la situation des étrangers dans ce pays continue de se dégrader, surtout dans les régions contrôlées par les forces loyalistes. Nous voulons pour preuves, les derniers évènements survenus, dans la deuxième quinzaine du mois d'octobre, à Gagnoa (fief du président Laurent Gbagbo) où des milices ont saccagé les habitations des Burkinabè, des Maliens et des ressortissants du Nord de la Côte d'Ivoire afin de s'emparer de leurs biens. Les sinistrés ont été chassés et leurs biens pillés. Tous leurs parents qui ont voulu, dans les villages avoisinants, leur apporter de la compassion, en les abritant, ont subi le même sort. Les dernières tournées du président Gbagbo au Burkina, au Mali ne doivent pas faire illusion.

Excellences,

Comment expliquer que suite à l'assassinat du journaliste Jean Hélène, le président de la république française soit monté au créneau et que RFI ait consacré toute une journée entière à l'évènement alors que des milliers de Burkinabè et de Maliens tombent en Côte d'Ivoire sans que vous ne marquiez l'évènement de manière aussi forte ! Est-ce à dire que la vie d'un français a plus de valeur pour la république française que ne l'est la vie d'un Malien ou d'un Burkinabè pour la république malienne ou le Faso ! Nous osons croire le contraire !

Aussi, Excellences, nous tarde-t-il de vous voir défendre de manière plus visible et engagée la cause de vos compatriotes en Côte d'Ivoire, car personne d'autres française que nel'est lavie d'un Malien ou d'un Burkinabè pour la république ne le fera à votre place. Au lendemain du déclenchement de la crise ivoirienne, les autorités des USA, d'Allemagne et de la France ont procédé aux rapatriements de leurs ressortissants, abandonnant les autres étrangers à leur sort. Les Africains peuvent se massacrer à loisir. Il s'agit-là d'un de leurs atavismes !

Excellences,

Le TOCSIN, tout en saluant votre attitude qui consiste à ne pas compliquer davantage la situation en Côte d'Ivoire , vous invite, au nom du droit d'ingérence humanitaire, à ne pas laisser violenter et massacrer impunément vos ressortissants en Côte d'Ivoire. Les générations à venir et l'histoire ne vous le pardonneront pas. La présence des Maliens et Burkinabè en Côte d'Ivoire s'explique par l'histoire, la géographie et la culture. Ils ne sont pas aussi étrangers en Côte d'Ivoire, comme l'idéologie de l'ivoirité veut le faire croire. Il nous faut rappeler que mêmes les étrangers restent et demeurent des humains ; à ce titre, ils ont des droits que tous les Etats se doivent de reconnaître et de garantir. La forte communauté de Burkinabè en Côte d'Ivoire a d'abord été le fait de la politique de déportation menée par la république française en vue d'approvisionner en main d'oeuvre la colonie de Côte d'Ivoire ! Une telle politique s'est poursuivie avec le président Félix Houphouët-Boigny qui, en tant que président du syndicat des planteurs de Côte d'Ivoire, a encouragé le trafic de la main d'oeuvre volataïque.

Excellences,

Il vous incombe d'assurer, par tous les moyens légaux, la protection de vos compatriotes de l'extérieur, tout comme vous le faites pour ceux de l'intérieur. Il vous revient, au pire, de rompre les relations diplomatiques avec un Etat qui ne respecte ni la vie humaine de vos ressortissants ni les accords de libre circulation des personnes et de biens reconnus par la CEDEAO et l'UEMOA. Les Burkinabè et les Maliens de l'intérieur vous sauront gré de refuser de cautionner une politique contraire au droit international et à l'esprit de fraternité qui lie les ressortissants de l'Afrique de l'Ouest depuis des millénaires.

Pour le TOCSIN

Le président Albert OUEDRAOGO

Tous pour le combat de la solidarité et de l'intégration !

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