Fraternité Matin (Abidjan)
Par Bottey Moum Koussa
15 Décembre 2003
éditorial
Abidjan — RFI est victime de son statut de radio d'État, de radio sous tutelle.
Le traitement de l'actualité varie au gré des politiques.
Dans son édition du mercredi 26 novembre dernier, le quotidien français Libération a fait un article instructif intitulé RFI, la voix brisée de la France, dont nous proposons les extraits suivants.
"On fait les mêmes papiers, dit un journaliste de Voice of America, mais on n'a pas la même exposition. En Afrique, on voit encore en RFI la voix de la France". "Voice of America et la BBC sont aussi diffusées en modulation de fréquence en Côte d'Ivoire : pourquoi c'est RFI qui a été visée ? ", interroge un confrère.
Chaque fois qu'un journaliste ivoirien critique la presse internationale et particulièrement RFI dans le traitement de la crise qui endeuille la Côte d'Ivoire, nos confrères étrangers l'assimilent à un délateur qui veut les livrer à la vindicte populaire. Il se trouve que même leurs collègues français commencent à douter de leur professionnalisme désintéressé. Libération a choisi trois faits pour camper son article : l'assassinat de Jean Hélène à Abidjan, l'éviction du directeur de la rédaction à Paris, l'expulsion de la correspondante à Dakar, Sophie Malibeaux. Pour ce quotidien, "la crise que traverse Radio France Internationale éclaire ses relations ambiguës avec le pouvoir, notamment en Afrique ".
Pourquoi les correspondants ou journalistes de la Voix de l'Amérique, de la BBC ne sont-ils pas inquiétés alors qu'ils couvrent les mêmes actualités ? Cette question est cruciale car la BBC et la VOA sont des radios d'Etat, tout comme RFI dont le budget est financé à hauteur des deux tiers par le Quai d'Orsay, c'est-à-dire le ministère des Affaires étrangères. Les Ivoiriens doivent avoir compris pourquoi, au début de la crise ivoirienne, M. Dominique de Villepin et Soro Guillaume (qu'il considérait comme un homme d'Etat d'envergure) étaient sur la sellette. RFI est leur chose. D'ailleurs, l'article de Libération est très clair et net sur le sujet : " Le rapport avec la tutelle est compliqué, confie un rédacteur. Certains journalistes l'ont tellement intériorisé qu'ils vont largement au-delà des attentes du ministère ".
En langage clair, ils font du zèle et n'ont plus de retenue ou de réserve. Le sens critique du journaliste s'efface au profit du fonctionnaire obéissant. La Voix de l'Amérique n'est pas diffusée aux Etats-Unis ; ce pays ne compte pas de ministre de l'Information pour éviter que le gouvernement impose sa propagande au peuple. Cela est contraire au premier amendement de la Constitution portant sur la liberté d'expression, de pensée... La Voix de l'Amérique est une radio de propagande destinée uniquement à l'extérieur. La BBC, quant à elle, a assis sa notoriété au cours de la seconde guerre mondiale où elle a sonné l'hymne de la liberté, du rassemblement contre le totalitarisme, l'extrémisme, l'exclusion et le fanatisme. Ces deux radios ont donc de l'influence : pourquoi ne font-elles pas l'objet de reprobation, de critiques véhémentes ?
L'article de Libération offre quelques pistes de réflexion et de compréhension. "Comme toute entreprise de presse, le service Afrique de RFI est divisé en clans... Jean Paul Cluzel avait nommé Jean Hélène à la tête du service Afrique en janvier 2002, dans le but, entre autres, de normaliser cet Etat dans l'Etat, cette forteresse entourée de sacs de sable et dirigée comme une secte, selon les mots d'un ancien cadre. Jean Hélène a échoué et, après un an de calvaire, Cluzel a mis fin à son mandat pour ramener le calme dans le service. Le journaliste est parti à Abidjan, sans qu'on lui propose quoi que ce soit d'autre ".
Clans, Etat dans l'Etat, forteresse, secte... les mots forts ne manquent pas pour décrire le fonctionnement de RFI. Il y a plus grave : Le PDG Jean Paul Cluzel regrette une chose : " J'ai renouvelé la tête du service, j'aurais peut-être dû renouveler la base aussi... En très peu de temps, les journalistes deviennent des Africains ".
Que faut-il entendre par là ? Selon Libération, "la direction des Ressources humaines aurait engagé des détectives pour se renseigner sur le train de vie exact de certains journalistes ".
Que laissent supposer ces propos ? Que faisant fi du code d'éthique et de déontologie, certains journalistes louent ou chargent tel ou tel dirigeant au prorata de... Toutes ces révélations sont à méditer au moment où, sur le traitement des questions ivoiriennes, de nombreux auditeurs découvrent avec effarement des choix bizarres. N'était-ce pas curieux que, le jour du déplacement du Président Gbagbo à Bobo-Dioulasso, RFI ait donné la parole à un jeune mécanicien qui a vivement déploré les tueries et chasses aux Burkinabè en Côte d'Ivoire ? N'est-ce pas surprenant qu'au cours d'une revue de presse consacrée au 10ème anniversaire de la mort du Président Félix Houphouet-Boigny, l'on ait annoncé un spécial à paraître en oubliant royalement celui qui était déjà mis sur le marché par Fraternité Matin ? Bizarre !
Les réactions observées ici et là contre RFI sont, selon le quotidien Libération, "le symptôme de la montée d'un sentiment anti-occidental sur le continent et anti-français en Côte d'Ivoire". Les relations privilégiées ont été malheureusement distendues par la gestion de la crise qui paralyse la Côte d'Ivoire depuis 15 mois. Relayant certaines autorités françaises dont elle est le porte-voix naturel, Radio France Internationale s'est aliénée une bonne partie de l'opinion et surtout des patriotes. RFI est victime de son statut de radio d'Etat, de radio sous tutelle.
Le traitement de l'actualité varie au gré des politiques. Au lendemain de l'arrestation d'IB, à l'initiative du ministère des Affaires étrangères, RFI et la plupart des médias d'Etat ont changé de ton et de tonalité à l'endroit des Forces nouvelles, redevenues rebelles. En droite ligne des déclarations officielles. Ainsi va la liberté de presse dans les médias d'Etat, ici comme ailleurs.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Fraternité Matin. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.