Paul FAYE
15 Décembre 2003
analyse
(...) Selon le ministère du Tourisme et des Transports Aériens du Sénégal (2000), les fréquentations touristiques recensées dans les établissements touristiques de la Petite côte sont passées de près de 70 000 personnes en 1988 à près de 140 000 en 1999.
De plus, l'établissement de nouvelles structures hôtelières et para-hôtellerie, soutenu par des capitaux étrangers et particulièrement français, entraîne l'arrivée de nouveaux touristes et d'actifs à la recherche de travail tout en provoquant une prolétarisation et une paupérisation des populations locales. Face à ce développement incontrôlé du tourisme à la Petite côte, les autorités sénégalaises doivent chercher des solutions qui permettent un développement plus durable du tourisme. L'objet de la présente contribution est d'essayer d'explorer les pistes d'un tourisme sur la Petite côte qui prenne en compte les besoins des populations du présent sans compromettre ceux des générations futures. Le développement du tourisme sur la Petite côte a entraîné une multitude de conséquences économiques, parmi lesquelles une vague de migration à la recherche de travail, une désorganisation de l'économie traditionnelle rurale, une arrivée massive de vendeurs et d'artisans surtout informels, une prolétarisation des masses rurales dont certaines trouvent le départ comme la meilleure solution.
D'un autre côté, le développement du tourisme dans les espaces ruraux a engendré une désorganisation de l'économie traditionnelle reposant sur l'agriculture et la pêche. L'agriculture, qui a été pendant longtemps la seconde activité économique après la pêche, a subi les effets du tourisme par la réduction et la disparition des terres de culture. Les anciens espaces agricoles sont engloutis par l'extension rapide des espaces touristiques. De plus en plus, l'agriculture est délaissée par les jeunes au profit du tourisme.
Concomitamment, la pêche traditionnelle est touchée par les mêmes développements touristiques. A Saly, la zone de débarquement des pêcheurs s'est rétrécie sous l'effet de l'expansion des infrastructures et équipements touristiques. Cette situation est aggravée par l'interdiction faite aux populations locales, par les nouvelles autorités locales, de pratiquer des activités traditionnelles comme le séchage et le fumage considérées comme des nuisances pour les touristes. Il s'en suit une reconversion des pêcheurs traditionnels dans la pêche moderne où ils deviennent des capitaines de navires avec des revenus beaucoup moins élevés (Ciss, 1989).
L'affluence de touristes au pouvoir d'achat élevé durant la saison touristique a eu comme effet une inflation inimaginable qui interdit aux plus modestes villageois tous achats dans les zones touristiques (Faye in «Tourisme : ce qu'il coûte au sénégalais» Wal Fadjri, 9-10 mai 2002). Ce phénomène a entraîné une situation de micro-périphérisation des villageois par rapport à une économie enclavée d'origine européenne. D'autres incidences du développement touristique se manifestent sur le plan social.
L'arrivée massive de flux économiques et humains dans des espaces traditionnels fragiles, entraîne de tangibles modifications qui se manifestent dans plusieurs sphères. Ainsi, le tourisme a érodé les structures traditionnelles des villages du littoral. Avec l'introduction de nouveaux modes de vie européens, les personnes âgées ont perdu tout leur pouvoir et sont de plus en plus marginalisées. De plus, les mariages endogamiques qui faisaient la cohésion de la société locale subissent une perte de vitesse avec l'importation de nouvelles valeurs. Dans les zones touristiques de Saly et de Nianing par exemple, les mariages mixtes constituent une nouvelle vogue. Les jeunes garçons courtisent de vieilles touristes qui ont l'âge de leurs grands-mères, alors que les filles, n'ayant pas atteint la majorité s'accompagnent «d'hommes jeunes» ou vieux, histoire de bénéficier des largesses de «sexes touristes».
Beaucoup de familles démunies poussent leurs filles à se marier avec des Européens dans le but de pouvoir sortir de la pauvreté. Un autre effet négatif du tourisme dans les espaces traditionnels et fragiles est la croissance des grossesses précoces. En d'autres termes, le tourisme est en train de développer une acculturation et une «européanisation» des masses rurales. Beaucoup de jeunes imitent non seulement l'habillement libéral des européens mais aussi le genre de vie. L'usage de la drogue dans les zones touristiques constitue aussi une conséquence négative qui touche particulièrement la jeunesse. Là, il est important de signaler la présence de réseaux locaux de trafiquants dont les principaux fournisseurs viennent de l'étranger, de la capitale et des autres espaces urbains. La diversification des consommateurs (locaux et touristes) expliquent une nouvelle forme de migration de travail basée sur l'écoulement de produits prohibés par la loi sénégalaise. Par ailleurs, le développement de la prostitution dans les zones touristiques constitue l'une des conséquences les plus marquantes. La croissance rapide de cette activité va jusqu'à occuper même les devants de la presse sénégalaise (cf. Le Témoin du 22 mai 2000). Même si la majorité des touristes ne cherchent pas délibérément le sexe pendant leur voyage, ils n'en demeure pas moins que le nombre de ceux qui pratiquent des rapports sexuels à caractère commercial est considérable.
8273457 (...) La forte concentration humaine sur un espace côtier aussi réduit entraîne une déstabilisation écologique, une déconfiguration de la Côte et une réduction de son attractivité. A cela il faut ajouter l'extraction du sable marin pour la construction. Selon le ministère de l'Environnement et de la Protection de la nature (1999), d'ici 2010 toutes les plages seront victimes de la montée de la mer dont le niveau atteindra 0,5m à 1 m entraînant ainsi la disparition de la moitié des mangroves, du sable blanc et des tann ou terres salées.
Le tourisme n'a pas seulement des incidences négatives au Sénégal ; au contraire il a permis l'aménagement des équipements et infrastructures sociaux dans plusieurs villages surtout au niveau de la Petite côte. Sous l'effet de l'introduction de capitaux étrangers, beaucoup de villages du littoral abritant des infrastructures hôtelières ont subi une modernisation laissant de loin derrière ceux de l'intérieur. C'est le cas du village de Saly qui a vu son cadre de vie traditionnel modifié au profit d'un espace modernisé connecté au réseau international de téléphone et même sur l'Internet.
Le tourisme durable est un tourisme qui cherche non seulement la croissance mais doit aussi prendre en considération les questions sociales, économiques et environnementales. Donc il vise un parfait équilibre entre croissance et conséquences (...) prend en compte les besoins des populations du présent sans compromettre ceux des générations futures (et fait de) l'amélioration des conditions de vie des populations locales (son) principal objectif. Par ailleurs, le tourisme peut être intégré à d'autres secteurs de l'économie rurale, en créant des liens d'appui mutuel et en réduisant la fuite des capitaux hors de la zone. Il peut être associé à l'agriculture, du point de vue de l'utilisation du temps et des ressources et de la création de marchés pour les produits locaux Une autre caractéristique du tourisme durable est de ne pas porter atteinte à la qualité des ressources naturelles et du patrimoine culturel de la zone d'accueil. L'impact défavorable sur l'environnement naturel doit être limité et la culture des communautés locales ne doit pas être compromise. Un tourisme durable doit encourager les gens à valoriser leur propre patrimoine culturel. Par conséquent, les communautés locales doivent décider du niveau et forme de tourisme qu'elles souhaitent voir se développer chez elles. Afin de limiter la fuite des capitaux, tous les efforts doivent être mis en oeuvre pour utiliser les produits et les services locaux et favoriser l'emploi de la population locale.
La participation des populations d'accueil permettra de mieux gérer les questions environnementales et limiter ainsi les conséquences négatives du tourisme sur l'environnement. Donc le tourisme durable reste la seule voie pour y remédier
Economiste-Financier au ministère de l'Education faye@hotmail.com Abdou Khadre DIAGNE Géographe environnementaliste -Professeur à Chiba University au Japon
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