Propos recueillis par Mame Aly KONTE
15 Décembre 2003
interview
A 82 ans, Joseph Ki Zerbo est sans doute un des historiens africains les plus connus.
Enseignant au lycée d'Orléans à ces débuts, l'homme a fait le tour du monde et des universités. Depuis l'année 1957 où il quitte la France pour rejoindre Dakar et ensuite Conakry, quelques semaines après l'indépendance de la République de Guinée en septembre 1958, le professeur a transmis son savoir immense dans les plus grandes écoles. L'homme qui porte bien son âge, a refusé toute idée de retraite et continue encore d'enseigner l'histoire au Centre d'étude pour le développement africain de Ouagadougou qu'il a créé, histoire de préparer la relève. En marge de l'anniversaire du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales (Codesria), Joseph Ki Zerbo qui a été décoré de la médaille à vie du Conseil, " Life membership of Codesria " a voulu poursuivre son témoignage, en revisitant avec nous, les grands thèmes de l'histoire politique et sociale africaine d'hier et d'aujourd'hui. Avec un clin d'oeil sur l'avenir d'un continent en quête de voie pour le développement.
Professeur, vous-voilà une fois encore à Dakar à l'occasion d'un anniversaire, celui du Codesria. Vous avez a été invité pour développer le thème, " Intellectuels africains, nationalisme et panafricanisme ", sous la forme d'un témoignage. Que peut-on retenir de ce témoignage ?
J'ai développé effectivement ce thème sous la forme d'un témoignage. Ici je ne reviendrais pas sans doute sur tous ces sous-thèmes. Ce qui m'a intéressé a été de faire la relation entre l'intellectuel et la politique. Parce pendant longtemps en Afrique et dans le monde, l'une des thèses qui a été développée a été que l'intellectuel n'a rien à voir avec le monde politique. Les années passant, on a même assisté à une diabolisation de la politique avec tous les problèmes qu'il y a eu entre l'intellectuel et la politique en même temps que l'engagement citoyen pour le bien commun. Or ce qu'on appelle aujourd'hui l'engagement citoyen pour baptiser les actions de la société civile, on a souvent oublié que cela renvoie au mot citoyen. En fait c'est la même chose.
C'est pour dire que si on ne prend le mot politique dans le sens le plus étroit de politique politicienne, on peut penser que l'intellectuel ne doit plus faire de la politique en ignorant ce qui se passe autour de lui. Quand on prend les activistes et les apparatchiks, ils soutiennent moins bien qu'ils appartiennent à la cité moins que les intellectuels dont la neutralité cautionne le système en place. Moi, je prétends qu'on peut combiner les deux. Vous voyez, dans les années 50, nous n'avions qu'un seul choix, nous engager en politique au vu du contexte. Nous étions immergés dans une problématique de refus du rejet du système colonial qui était facilité par la guerre froide. J'ai cité en ce moment une phrase de Kwamé Krumah, qui nous mobilisait autour du thème, " Cherchez d'abord la croyance politique ". Cela voulait dire que notre priorité était l'indépendance. Mais, il a complété cette déclaration qui nous mobilisait nous en tant qu'étudiants puisque je me rappelle avoir écrit en 1952, un éditorial dans le " Tam Tam ", un bimensuel des étudiants catholiques intitulé, " on demande des nationalistes " pour que tout le monde se mobilise pour l'indépendance. Nous n'étions pas engagés d'office. Mais nous n'avions jamais séparé l'engagement pour l'indépendance de l'engagement pour l'unité africaine.
" Cherchez d'abord la croyance politique ", disait Kwamé Nkrumah Une cinquantaine d'années sont passées et l'on parle toujours de panafricanisme sans rien voir venir. N'est-ce pas un combat utopique, pour le témoin privilégié que vous êtes?
Je voulais citer avant de répondre à cette question, des actions que nous avons accomplies dans le cadre du panafricanisme et de l'indépendance. On ne dissociait pas à notre époque la mission que nous avions remplie de prendre la relève de l'assistance technique française qu'on a retirée de la Guinée, après son indépendance et son refus à De Gaulle. Nous étions plusieurs dizaines d'Africains à abandonner nos carrières pour empêcher que la Guinée ne s'effondre et qu'on n'identifie pas l'indépendance avec la régression sociale. On a donc participé à la conférence des peuples d'Afrique à Accra en 1958. Je me rappelle, j'étais assis juste à côté de Patrice Lumumba.
Pour répondre à votre question, nous étions convaincus que le salut pour l'Afrique était de marcher sur ces deux pieds. L'indépendance réelle et l'unité en évitant d'être unijambiste, grabataire. Et, cela rejoint la pensée profonde de Kwamé Nkrumah disant un jour, " L'indépendance du Ghana est déniée de sens tant que tous les pays africains ne sont pas libérés. " Tant que l'Afrique n'est pas unie. C'est un mot très fort. Comme pour montrer que sans l'unité, il ne servait à rien d'aller à l'indépendance.
L'indépendance arrive sans l'unité souhaitée par Nkrumah cependant ?
D'ailleurs, c'est ce qui me permet de répondre à la question qu'il n'y a pas le choix entre la disparition lente de l'identité africaine d'une part, et l'unité d'autre part. Parce que jusqu'ici, c'est s'unir ou périr. En effet, depuis les indépendances, un phénomène majeur a pris place dans le monde : la globalisation avec ses aspects négatifs et positifs, mais aussi avec les enjeux de la pensée économique du néolibéralisme. Aussi, avec les risques liés à l'hégémonisme économique des grandes puissances et des transnationales. D'où la polarisation régionale qui s'est opérée dans tous les quartiers du monde. Une manière de soutenir la compétition économique et la confrontation géoculturelle. Au moment où l'Afrique ne contrôle que 2% du commerce mondial.
" Seul le pays ou les groupes qui nous dominent ont intérêt à nous diviser et à nous rendre étrangers les uns vis des autres. "
A la lumière de tous ces conflits qui minent le continent, pensez-vous pas que la quête de l'unité, malgré l'existence de l'Union africaine, reste encore une bataille lointaine ?
Les conflits pour la conquête du pouvoir en Afrique comme ailleurs sont des choses compréhensibles et presque normales. Parce qu'entre individus de pays pauvres, il est normal que le réflexe soit de se disputer les maigres ressources disponibles. Mais, la nécessité s'imposera un jour pour nous d'échapper à notre condition actuelle de peuples mendiants. C'est à dire que nos connaissances ne sont rien face au génocide, l'endettement, le conflit ethnique. Ces cas ne sont pires que d'autres exemples. Prenez les cas de la France et de l'Allemagne qui se sont entretuées dans des guerres interminables avant de retrouver aujourd'hui la paix. On ne voit pas pourquoi eux ont réussi à dépasser autant d'obstacles pour arriver à l'unité et pas nous. Regarder les Hutus et les Tutsis, c'est incroyable d'en être arrivé à un tel massacre. Si nous voulons disposer de nos voies et d'une visibilité, il faut nous mettre ensemble à l'Omc, devant le Club de Paris et de Londres au lieu de comparaître isolément et sans carte entre les mains.
Quel est le jugement sur la manière dont le pouvoir est dirigé aujourd'hui en Afrique ?
Il y a du tout parmi les hommes politiques en Afrique comme ailleurs. Mais, il se trouve que le pire dans ce cas est possible parce que l'impact de la décision d'un chef d'Etat est beaucoup plus ravageur que celui d'un paysan lambda. On peut prendre deux extrêmes d'hommes politiques contemporains : Nelson Mandela et Mobutu. Nelson Mandela est un politique, presque un prophète qui ne parle qu'en référence avec le bien commun dans son pays et le monde Alors que Mobutu voyait dans la politique, le pouvoir assimilé à l'avoir (la poche).
" Il y a un minimum de bases physiques sans laquelle la culture africaine risque d'être rayée de la carte du monde. "
La crise en Côte d'Ivoire est aussi une grosse plaie dans l'équilibre politique et économique de la sous-région. Comment voyez-vous le dénouement de ce problème, après le pré échec de Marcoussis ?
Il y a beaucoup de choses qui sont inconnues dans ce conflit. Je crois que le pire est aujourd'hui derrière nous. Mais, j'estime qu'il n'y a pas de grande Côte d'Ivoire en dehors de la Cedeao et de l'Uemoa. Et considérer que chacun d'entre nous doit bénéficier d'une citoyenneté multiple depuis le village jusqu'au vaste monde est une manière de résoudre de tel conflit. Seuls les pays ou les groupes qui nous dominent ont intérêt à nous diviser et à nous rendre étrangers les uns vis des autres.
L'une des dernières éclaircies qui semble s'inscrire dans la dynamique de l'unité est le Nepad. Que pensez-vous de ce nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique ?
Tout dépend de la tournure que çà prendra. Il y a un aspect important : la construction d'infrastructures lourdes qui jettent les bases de l'unité, les voes ferrées, les barrages, l'énergie qui aident aussi à infra structurer la culture sont des préalables. C'est à dire qu'il y a un minimum de bases physiques sans laquelle la culture africaine risque d'être rayée de la carte du monde. Il y a de nombreux points d'interrogation sur le rôle de la société civile africaine dans ce projet de développement. Elle aurait due être sensibilisée en premier. On s'est tourné vers les bailleurs de fond avant les Africains eux-mêmes qui sont les acteurs, mais aussi les constructeurs et les agents de développement. En misant avant tout sur le privé, est-ce que d'ailleurs on ne perpétue pas le système déjà en place actuellement. En effet, le privé à part, l'accumulation du capital, travaille avant tout pour son profit.
" Nelson Mandela est un politique, presque un prophète "
L'historien que vous êtes a vu le Codesria naître et grandir. Comment avez-vous vécu ces trente ans.
Je trouve que si le Codesria n'existait pas, il faudrait le créer. Il y a eu de grands projets qui ont été faits. Le fait de voir le nombre de chercheurs qui ont été aidés par cette structure, est un indice. Rien qu'a voir le cas de l'ex-Zaïre, on peut dire que ce qui explique le désastre, c'est peut-être l'inexistence de ressources humaines de haut niveau à une certaine époque. Mais, il y a aussi de la qualité. Et, quand on discute avec les jeunes professeurs agrégés, on peut dire que la relève de la génération des indépendances est aujourd'hui assurée. Il y a encore besoin d'organisation interne entre les experts africains dans la maîtrise de la méthode en particulier dans l'approche pluridisciplinaire et systémique. Et enfin, l'invention d'une voie de liaison avec les masses d'associations structurelles entre le collectif des intellectuels et l'intellectuel collectif.
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