Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Accord global un an après : un bilan globalement négatif

Kenge Mukengeshayi

15 Décembre 2003


Kinshasa — Dans un communiqué largement distribué dans les salles de rédaction le week-end, l'Ambassade de la République d'Afrique du Sud à Kinshasa annonce l'organisation, ce lundi au Grand Hôtel Kinshasa, d'une conférence de réflexion en marge de la commémoration du premier anniversaire de la signature de l'Accord global et inclusif.

Selon l'Ambassade sud-africaine, l'anniversaire de l'AGI, signé le 17 décembre 2002 à Pretoria, offre une occasion propice aux signataires et aux structures de la transition de réfléchir sur les progrès accomplis jusqu'à ce jour et de déterminer la meilleure voie pour aller de l'avant. Les représentants des Commissions Politique, Défense et Sécurité, Economico-financière, Reconstruction et Développement et Socio-culturelle, de même que celui de la Commission Electorale Indépendante présenteront à ce sujet des exposés qui donneront lieu à des débats sur les différents thèmes retenus.

Le premier constat fait par les observateurs à la lecture de ce communiqué est qu'à 18 mois de la fin théorique de la transition, les Congolais et davantage leurs leaders semblent avoir l'esprit ailleurs, s'il faut notamment se référer aux tergiversations et retards accumulés dans la réalisation des objectifs assignés à la transition, lesquels deviennent chaque jour un horizon de plus en plus lointain sinon inaccessible. Deuxième constat: l'intérêt porté à juste titre par l'Afrique du Sud à cet anniversaire constitue encore une fois la preuve que l'impulsion indispensable à l'avancement du processus de pacification dans notre pays viendra encore et toujours de l'étranger, les Congolais obnubilés par le positionnement affichant comme toujours leur incapacité à trouver entre eux les compromis nécessaires.

Tares congénitales

C'est, du reste, là la principale tare de l'Accord global et inclusif dont nous célébrons dans deux jours le premier anniversaire. L'incapacité des Congolais à dégager entre eux des synergies nécessaires pour impulser les compromis indispensables à la paix, à la réunification, à la formation d'une nouvelle armée et à l'organisation des élections démocratiques, libres et transparentes souligne abondamment le caractère extraverti de cet accord qui n'a été acquis qu'aux forceps à la suite des pressions réitérées de la Communauté internationale. En d'autres termes, l'accord en lui-même n'a pas permis de vider la question de fond qui était celle de la crise de légitimité à la suite des putschs successifs qui ont eu lieu dans notre pays pour la conquête ou la conservation du pouvoir par les armes, y compris en tournant le dos au projet de société consensuel issu de la Conférence Nationale Souveraine auquel les Congolais avaient, pourtant, largement et abondamment confirmé leurs adhésions.

Plutôt donc que de s'attaquer à cette question de fond, l'Accord global et inclusif s'est comporté comme un ersatz ou un gadget en se contentant de mettre en place une architecture aussi insolite qu'inédite de partage du pouvoir entre belligérants auxquels se sont adjoints quelques représentants bien commodes de forces politiques et sociales plutôt marginales, laissant sur le bord de la route des pans entiers du peuple congolais représentés notamment par l'Udps, le Palu, le G14 ainsi que plusieurs organisations tant politiques que de la Société civile. Au total, l'Accord global et inclusif a donné lieu à une architecture comprenant un Président de la République et quatre vice-présidents, ainsi qu'une soixantaine de membres du gouvernement qui passent leur temps à se jalouser et à s'épier plutôt qu'à rechercher une indispensable cohésion entre eux, ainsi que l'ont démontré aussi bien l'épisode des Interahamwe de Kikwit que le document compilé présenté comme programme d'action au Parlement. Un Sénat et une Assemblée nationale dominés par les belligérants plutôt que par les forces démocratiques ont également été mis en place, de même que des institutions citoyennes privées à ce jour aussi bien de sièges appropriés que de moyens de leur indépendance vis-à-vis de l'exécutif de la Transition.

L'imbroglio dans lequel évoluent les institutions, l'absence de lisibilité de leur démarche et le retard accumulé par rapport aux objectifs et au calendrier de la transition sont aujourd'hui tels que la Communauté internationale qui a parrainé l'AGI perd de plus en plus son sang-froid et sa patience. Raison pour laquelle elle s'adresse désormais en termes comminatoires aux Congolais, ainsi qu'il ressort des communiqués du Comité International d'Accompagnement ( CIAT ) du 21 octobre et du 3 décembre derniers. Conséquence: ceux de nos compatriotes qui ont pris le temps et l'habitude d'analyser ces communiqués n'hésitent plus à parler de mise sous tutelle de la RDC, dont la démarche aussi bien que la moindre décision sont désormais étroitement surveillées par la Communauté internationale qui approuve ou désapprouve bruyamment, sans porter le moindre gant.

Fracture L'Accord global et inclusif n'a pas seulement institué la prime à la guerre, lançant ainsi un très mauvais signal en direction de tous ceux qui ont des raisons de penser qu'ils n'ont pas trouvé leur compte dans une transition que chacun voulait consensuelle, de même qu'aux générations montantes et à venir. La mise en ouvre de cet accord à travers les décisions de la Commission nationale de Suivi et l'arbitrage plutôt fantaisiste du Comité International d'Accompagnement ont débouché sur des nouvelles fractures qui n'attendent que la réunion d'un certain nombre de conditions pour s'exprimer bruyamment. Ce qui veut dire en d'autres termes, si l'on n'y prend garde, que l'AGI pourrait réellement se trouver en sursis dès lors qu'il n'a pas réussi à vider la question de la légitimité et à dégager un consensus qui puisse réunir dans un même projet de paix les forces politiques et sociales les plus significatives du pays.

La fracture politique imposée à la RDC par l'Accord global et inclusif a davantage paru à l'occasion de la récente affaire des Interahamwe de l'axe Mapangu-Kikwit-Kitona. S'il faut s'en tenir aux accusations des uns et à la ligne de défense adoptée par les autres, force est de constater que cette affaire a été l'occasion rêvée pour mettre en exergue l'esprit «composante» qui continue de planer sur les institutions, dans la mesure où chaque déclaration, y compris au sein du même gouvernement, était calquée sur la position de la composante originelle de tel ou tel autre ministre, au grand dam de la cohésion gouvernementale que chacun de nous n'a cessé de souhaiter. Dans le même ordre d'idées, autant les forces politiques issues de la composante «Opposition» continuent de se réclamer de celle-ci tout en étant au gouvernement, autant cette logique tend à emprisonner dans un même moule des forces politiques disparates et idéologiquement éloignées l'une de l'autre, les privant ainsi de l'autonomie indispensable pour se préparer aux échéances électorales. D'où la question que ne cessent de se poser les analystes politiques: comment évacuer l'esprit «composante» sans vider l'accord lui-même? Un esprit d'autant malsain qu'il met à mal la cohésion gouvernementale et qu'il encourage l'électoralisme ambiant qui s'est installé dans les institutions de la transition, dont les animateurs n'hésitent plus à utiliser les moyens de l'Etat pour des objectifs partisans sinon personnels. D'où la deuxième question: comment minimiser les défaillances de l'Accord global et inclusif tout en renforçant ses atouts dans l'intérêt de la paix politique et sociale ainsi que d'une gestion plus consensuelle de la transition?

Clientélisme et retards Troisième question: comment éviter que la transition ne s'installe dans la médiocrité et l'impunité, comment faire pour que l'accumulation des retards ne débouche pas sur des prolongations qui énerveraient et frustreraient davantage les forces politiques et sociales qui avaient des prétentions à exprimer dans le partage du pouvoir de la transition et qui estiment en avoir été injustement exclues? Force est ainsi de constater, d'une part, que l'Accord global et inclusif n'avait prévu aucun mécanisme de sélection des animateurs des institutions de la transition, de sorte que tous les oiseaux du ciel, tous les représentants de la faune et de la flore congolaises ont exprimé de la manière que l'on sait leurs ambitions, au point de déboucher sur des comportements répréhensibles de corruption à grande échelle, de tricherie et de tribalisme malheureusement soutenus par la même Communauté Internationale donneuse de leçons de bonne gouvernance. Il en est de même de l'arrivée au pouvoir de la transition des personnes citées pour avoir participé à des crimes de guerre et au pillage des ressources et autres formes de richesses de la RDC.

Autre préoccupation, les retards pris dans la gestion des dossiers de l'armée, de la police intégrée, des services de sécurité, de la territoriale, de la diplomatie, du portefeuille de l'Etat et de l'administration en général. Des retards qui sont autant de motifs pour reporter les objectifs de la réunification et remettre à d'autres calendes l'organisation des élections libres, démocratiques et indépendantes appelées à mettre fin au régime du provisoire et à inaugurer la III ème République.

Quatrième et dernière question: que va-t-il se passer si la transition n'arrive pas à épuiser son agenda, alors que nombre de forces politiques et sociales se préparent à contester le pouvoir actuel au-delà du timing imparti par l'Accord global et inclusif? Au moment où les Congolais commémorent le premier anniversaire de l'AGI, force est de constater qu'ils sont loin de s'être appropriés cette démarche, que celle-ci n'a pas réussi à recréer dans le pays le consensus nécessaire ainsi que la confiance dans les institutions ou entre animateurs de celles-ci, qu'enfin le succès de cet accord reste encore et toujours tributaire de l'engagement de la Communauté internationale et de sa capacité à imposer aux Congolais les choix qu'ils ne peuvent opérer par eux-mêmes. Bref, après un an de mise en ouvre, l'Accord global et inclusif n'a permis d'installer réellement que le Gouvernement et le Parlement. Les autres institutions, comme l'Armée et la Police ainsi que les institutions d'appui à la démocratie, continuent quant à elles de traîner le pas pour des raisons difficiles à préciser. Entre-temps, alors que l'électoralisme fait office de programme gouvernemental et que la dilapidation des ressources se poursuit sous sa forme légale au détriment des populations, le processus d'unification s'embourbe, hypothéquant chaque jour un peu plus les objectifs de la transition. Autant d'interpellations pour ceux qui, à partir d'aujourd'hui, s'apprêtent à évaluer l'Accord global et inclusif à l'aune des véritables attentes des Congolais.

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