Propos recueillis par Mahorou KANAZOE
15 Décembre 2003
interview
Désormais, il faudra parler d'économie informelle au lieu de secteur informel. Ainsi en a décidé le Bureau international du travail.
Pourquoi cette évolution de concept et que recouvre la nouvelle appellation ? Soumaïla Lingani, membre de la Commission de l'action professionnelle de la CNTB et collaborateur extérieur du BIT nous en parle.
Vous rentrez de Belgique où se tenait une rencontre sur l'économie informelle. De quoi a-t-il été question ?
Soumaïla Lingani : Il s'agit d'un forum mondial qui a regroupé l'Afrique, l'Amérique, l'Europe et l'Asie autour du thème de l'économie informelle. Cette activité s'est déroulée à Ter Nood, une commune proche de Bruxelles. Dans notre pays, on est habitué au terme "secteur informel". Le nouveau concept d'"économie informelle" veut montrer que le "secteur informel" en tant que tel n'existe pas. C'est du fait de la fragilisation de l'économie formelle qu'est né le volet informel. D'où la nécessité de le dénommer "économie informelle". Et le BIT a adopté ce concept depuis la conférence internationale de juin 2001. Pour en revenir au forum de Ter Nood, disons que c'est la Confédération mondiale du travail (CMT) qui a invité la Confédération nationale des travailleurs du Burkina (CNTB), son affiliée, compte tenu de l'expérience de la CNTB dans ce domaine. Depuis les années 50, notre centrale travaille avec les commerçants de Ouagadougou et d'autres agents de l'économie informelle. A Ter Nood, nous avons partagé l'expérience burkinabè.
L'économie informelle recouvre-t-elle la même réalité d'un continent à l'autre ?
Le phénomène de l'économie informelle est diversement perçu.
Si en Afrique cette économie s'est imposée de fait et constitue le plus grand pourvoyeur d'emplois pour la population active, au niveau de l'Europe, elle est assimilée au travail au noir. D'où une différence fondamentale entre les conceptions africaine et européenne de l'économie informelle. Au niveau de l'Europe de l'Est, du fait de la dislocation du bloc socialiste, l'économie informelle commence à émerger. Pour ces pays, cette forme d'économie doit être combattue car il appartient à l'Etat de créer des emplois. En Amérique Latine, la restructuration des entreprises, due à la mondialisation, a provoqué un boum au niveau de l'emploi. Mais aujourd'hui, les entreprises délocalisées qui ont créé ce boum ne respectent pas les normes internationales du travail. Au niveau de l'Asie, l'économie informelle est très développée, surtout en Inde. C'est dire que les conceptions selon les continents varient mais le phénomène demeure le même, à savoir que l'économie informelle est le refuge de la survie, de la débrouillardise.
A partir de la réunion de Ter Nood, quelles orientations seront données à votre action en direction des agents de l'économie informelle ?
L'expérience burkinabè, à travers la CNTB, couplée à celles d'autres organisations syndicales de 1998 à 2001, est bien édifiante. Au Burkina, nous sommes sur la bonne voie et nous devons poursuivre dans notre lutte en faveur des travailleurs de l'économie informelle. Lorsque les centrales syndicales s'intéressent au secteur informel, les politiques ne doivent pas voir cela en terme de récupération. Mais ils doivent savoir qu'il s'agit d'un travail de complémentarité parce que nous avons le droit, en tant que travailleurs syndiqués, de nous intéresser à d'autres travailleurs en difficulté. Si nous prenons l'exemple de la protection sociale des travailleurs de l'économie informelle, nous voyons que l'Etat n'en fait pas une préoccupation. Alors que tous ceux qui travaillent dans ce milieu ont droit à un emploi décent. C'est cette lutte que nos organisations mènent, de sorte que l'emploi y soit garanti ; que les travailleurs qui y évoluent aient un cadre juridique ; qu'ils puissent avoir une protection sociale pour assurer leurs vieux jours. Si ces trois conditions sont réunies, elles permettront aux agents de l'économie informelle de participer davantage au développement. De nos jours, on évalue à plus de 30% la contribution du secteur informel au PIB. Si ce secteur est bien organisé, il peut constituer un grand pourvoyeur d'emplois décents pour les générations montantes.
De façon concrète, comment va se dérouler cette deuxième phase de vos activités ?
La deuxième phase du programme est intitulée "Renforcement de l'action syndicale dans l'économie informelle". Nous allons donc consolider les acquis obtenus au bout de trois ans d'activités. Nous allons, au cours des deux prochaines années (2004-2005), essayer de mettre l'accent sur le renforcement des capacités. Les travailleurs de l'économie informelle sont déjà organisés en groupements professionnels nationaux. Et nous avons créé une mutuelle de prévoyance sociale. Il s'agira, en 2004, d'évoluer de la structure associative au syndicat pour mieux intégrer les travailleurs dans les organisations syndicales afin qu'ils sachent qu'ils sont des travailleurs à part entière. En second lieu, il s'agit de démarrer les prestations de la mutuelle de prévoyance sociale. Nous allons aussi mettre en place des micro-crédits pour soutenir les travailleurs de l'économie sociale. A l'issue de tout cela, l'on va tendre vers une auto-gestion, par les travailleurs, de leurs projets mutuels.
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