Hela Hazgui
16 Décembre 2003
Sur les traces de Ziryab
De Bagdad à Cordoue; des Andalous à l'Occitanie et aux pays du Maghreb, enfin, depuis Ziryab, la musique arabo-andalouse aura parcouru un long, un très long chemin. Pour tracer ce cheminement, se sont jointes trois voix, celles de Suzan Haddad, Hayet Ayad, Rym El Fehri et lancées dans cette recherche du temps perdu, samedi et dimanche dernier, à Dar Hussein, dans un " Itinéraire de la musique arabo-andalouse "ainsi intitulé et donnant lieu à un concert organisé par l'association ECUME et la commission européenne.
Suzan Haddad en a assuré la première partie. Sa voix digne des grands maîtres d'Alep est aussi rauque et délicieuse que la leur, illustrant trois Muwashah du patrimoine irakien : Eski Aletash, Muwashah Kultu Lamma, Muwashah Ramani Bisahmi Hawa. Ce dernier morceau, qu'on a beau entendre à chaque concert de tarab syrien, avait, ce soir-là, un charme particulier, une grâce du jamais entendu. Haddad a su marier force et subtilité, grâce à cet accent qui brode des paroles et des notes avec une subtilité et une finesse incroyables. Ce moment de pur plaisir est aussi dû à la justesse de l'orchestre de Mourad Sakli, à travers le oud, le violon (Lassâd Zouari), le qanoun (Slim Jaziri) et la percussion (Lassâd Hosni). Cet ensemble, techniquement parfait, a ainsi assuré une interprétation vivante et colorée qui a tout de suite emballé le public attentif aux divers mouvements. Ceux-ci, lents et monotones, prenaient, au fur et à mesure, de la vitesse et de l'énergie.
C'est dans une telle ambiance musicale réincarnée que le fameux Ziryâb avait lui-même pris naissance. Esclave affranchi de Bagdad, musicien de génie, jalousé par son maître Ishâq al Mawilî, il avait pris la fuite. Il parvint, en l'an 890, dans la péninsule ibérique, s'y établit et fonda ce qui devait être la tradition musicale andalouse. Mais Ziryab n'avait pas atterri dans un désert artistique. L'Andalousie possèdait, à cette époque, sa propre musique, son propre langage... Mais revenons au concert, de blanc vêtue, cheveux noirs pendant sur les épaules, Hayet Ayad (originaire de Strasbourg) a chanté l'arrivée de Ziryâb. Elle était accompagnée de Jean-Michel Robert et de Maurizio Pancotti, jouant d'instruments à cordes de la famille du luth, la cetera (un cistre à fond plat et à table ovoïde ou piriforme à cordes en métal, avec un manche large qui comporte 18 cases), le théorbe (avec toutes les caractéristiques du luth, notamment la forme de la caisse et du manche, touche et frettes. La longueur totale de cet instrument pouvait atteindre les deux mètres) et ,enfin, la vihuela (une sorte de guitare améliorée, nombre de cordes doublés et un dos plat).
Une beauté exquise
Le chant de Hayet Ayad s'élève, avec autant de simplicité que d' allure dans la voix. Une voix porteuse d'une musicalité toute naturelle, douce, voluptueuse, tendre... Elle cumule la limpidité du vocal et la mélodie intérieure. Son timbre est une invite à l'émotion.
A chaque morceau, elle paraît différente, sans pour autant trahir cette pureté innée. A chaque variation de rythme, elle change de timbre comme si elle cherchait les états d'âme les plus secrets. Ses belles et exquises vocalises prennent de plus de vigueur lorsqu' elle introduit dans son chant des frappes de daff. La musique et cette voix trouvent leur écho dans les battements des coeurs, dans la respiration, de plus en plus saccadée, du public ébloui par tant de beauté et d'extase. L'influence de la musique orientale y est vraiment sentie, lorsque le violon et la percussion rejoignent le trio. La voix devient alors plus grave et la musique plus répertoriée. A travers ce métissage, on devine combien l'Andalousie a été influencée par des cultures très différentes. En somme, une véritable mosaïque de civilisation.
Vient, ensuite, la dernière partie du concert. L'orchestre de Mourad Sakli remonte sur la scène, accompagné cette fois par la chanteuse Rym El Fehri et le flûtiste Slahddine El Manaa, pour illustrer la musique des andalous fuyant l'Espagne entre le XIIIe et la fin le XVe siècle. Une suite en Tba asba în du malouf tunisien en quatre morceaux Sammaî Asbaîn , yak ail al-ma âni, mudîr ar- Râh et Ya Hal Tara, résume ainsi l'ultime voyage. Les solos instrumentaux, luth, violon et nay, ont marqué tour à tour ce passage. Des solos fluides, peu complexes, imprégnés d'altérations et d'ornements. Le voix de Rym El Fehri, aiguë et douce, a assuré une tonalité transparente, à la fois pathétique et passionnée.
Mais malgré la réussite de ce concert, il nous a semblé que plusieurs instruments manquaient à cette esquisse historique. Parmi eux, le rebab, qui constitue un élément primordial dans la musique andalouse, malgré son rôle effacé et ses sonorités limitées, chevrotantes
En signe d'amitié, les trois voix ont clôturé la soirée à travers un chant du patrimoine tunisien «Ourdhouni zouz sebaya», qu'on estime hélas un peu déplacé et hors sujet.
En revanche, nous félicitons l'idée de projection, durant ce concert, des miniatures persanes, arabes, mozarabes et, plus précisément, algériennes et tunisiennes illustrant des scènes musicales. Un décor original qui rimait parfaitement avec le contexte de cette soirée bien réussie.
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