Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Spectacle : Manu comme du vin

Thiéry Gervais Gango

16 Décembre 2003


70 ans de vie, dont 50 ans de carrière musicale fêtés avec douceur mais sans faste dans un pays qui ne sait pas rendre hommage à ses valeurs.

Le ciel de Douala s'est percé. Un grand trou qui laisse passer des cordes et des cordes. Manu Dibango venait de quitter la scène qu'il a constamment habitée, puis illuminée. Douleur, tout nouveau Meilleur artiste d'Afrique Centrale aux Kora 2003 y est monté. C'était le dernier artiste programmé sur le podium dressé au Stade Mbappé Lépé pour rendre hommage à Manu Dibango. Pour fêter avec lui soixante-dix années de vie, 30 ans de Soul Makossa et 50 ans d'une carrière musicale qui surfe avec l'éminence. Minuit a traversé sa première gare. Il pleut de plus en plus. Réclamé par le public essentiellement jeune qui s'est déplacé par dizaines de milliers, Douleur fait le show. Avec Manu, il venait de chanter. Tout seul, pour la deuxième chanson, il est au paradis de son titre fétiche, " Pe maintenant ". Le sable du stade a disparu sous les eaux de la pluie torrentielle. Le public n'a pas bougé. Il est toujours fervent. Il s'est approché du podium. Un fan a sauté en réussissant à arracher le chapeau du musicien. Un autre a voulu le suivre sur la scène. Un agent de sécurité l'a violemment repoussé.

Il y a eu quelques jets de projectiles sur la scène. L'esclandre a duré quelques secondes. C'était l'incident sans conséquence du spectacle grand public de Manu Dibango à Douala samedi dernier, 13 décembre 2003. Spectacle populaire sans conteste. Le premier, après celui de 1974, dans un stade camerounais. Peut-être le dernier. Peut-être le spectacle de la fin d'année avec, sur la même estrade, une légende du sax et de jeunes compatriotes tous aussi plein de talent. Ces jeunes rappeurs qui ont ouvert la scène. Les derniers lauréats du prix Mützig de la chanson. Cette chorale en pleine cure de rajeunissement avec laquelle Manu a fait ses débuts. Charlotte Dipanda que quelques amis du quartier étaient venus saluer avec une pancarte qui a finalement servi d'abri à tout le fan club. Avelyne (Evelyne Ava) qu'on a retrouvé avec beaucoup de plaisir dans une gospel langoureux. Beko Sadey qui renouait avec la scène.

Dinaly (l'autre patron de l'organisation) qui n'a pas spécialement allumé le public mais si heureuse d'être là. Macase apprécié et si digne de son prix de Meilleur espoir africain à la dernière édition des Kora en Afrique du sud. Le très étincellent Soul Makossa Band, conduit par son étincellent chef d'orchestre Noël Ekwabi à la bass. Guy Billong dont la baguette mûrit à la batterie et Jay Lou plus que jamais électrique à la guitare. Une Bebey Manga toujours aussi tendre et imposante. Mais surtout un Lapiro de Mbanga qui a confondu les passions, conversé longuement avec sa guitare électrique avec un Manu Dibango dont chacune des phrases au saxophone provoquait des crises d'hystérie collective. Lapiro a triomphé avec un public à ses pieds, admiratif de sa vedette hier honnie, aujourd'hui de retour. Peut-être.

Yaoundé

Le souffle merveilleux du saxophone de Manu a accompagné chacun des artistes. Comme cela avait été le cas la veille à Yaoundé dans une salle remplie aux 3/4 par un public auquel on ne fera pas le reproche d'avoir pris l'habitude de venir aux spectacles en veste et cravate. Le même groupe. Le même plateau, sans grand relief. A la différence qu'au Palais des Congrès, sur ces hauteurs encensées de la capitale camerounaise, il y a eu un groupe de vétérans (Medou Ava, Stève Ndzana, Jean Paul Litcheu, Ngoye Jeka ) d'un remarquable doigté. Mais pas la chorale de Manu comme sur les bords de l'estuaire. Ou encore cet entrain du public de Douala, plus vivant, plus participatif, moins constipé que ces fonctionnaires de la capitale dont chacun traîne, dans des collections de pacotilles, juste pour faire sérieux, au moins un Cd de Manu Dibango. Piraté dans la plupart des cas. Manu à l'honneur. Manu heureux de fêter avec les deux publics. Celui froid de Yaoundé et l'autre chaleureux de Douala. Manu qui saute sur le scène. Manu qui fait des " balle-à-terre ". Manu si jeune. Mais Manu dont on n'a pas eu l'impression, à Yaoundé puis à Douala, qu'il fut salué à la mesure de son talent. Point de rêve cependant.

Des spectacles ordinaires. Sans folie. Sans magie particulière. Sans lumière. Sans ces étoiles qui auraient dû parsemer le marche-pied du mythe et de la légende de la chanson camerounaise, africaine et mondiale. N'en déplaise à ces artistes qu'on a très peu vus lors des deux spectacles, occupés qu'ils étaient à écumer les bars mal famés en traînant le misérabilisme de leur quotidien. Ou encore à ce peuple absent, inerte et fade auquel les broutilles collectées au prix de vols au moins dévergondés donnent l'illusion d'une contenance inconsistante. Ce n'était pas un show à l'américaine. Mais certainement une fête sans prétention à la luxure. Sobre au point d'irriter. Un hommage chichement rendu. Avec une sonorisation très moyenne. Avec des présentateurs certainement volontaires et talentueux par ailleurs, mais beaucoup trop jeunes pour tenir, sans être critiqués comme ils l'ont souvent été, le plateau d'un certain Manu Dibango.

Manu finalement salué comme dans un presbytère par un peuple qui a peut-être oublié ce soul makossa que l'Amérique et l'Europe du show découvrirent en même temps que l'existence du Cameroun sur une carte. Mais hommage rendu en général avec un bel esprit qu'il faut mettre au compte de toute l'équipe de Rtm-Evénementiel de Tom Yom's et Dinaly.

La colombe que Manu a lâchée avant de percer la montagne de gâteau portée sur la scène à Douala s'en est déjà allée porter la nouvelle. Elle a volé dans la nuit. Elle est redescendue par la suite pour se poser quelque part. Les flots sont tombés du ciel. Elle s'est élevée à nouveau. L'eau, quant à elle, se "pressait" à sortir du Stade Mbappé Lépé pour annoncer, au monde entier, 70 ans d'âge que certain prince n'aime pas qu'on évoque.

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