Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Afrique: Société de l'information : peu de choses concrètes

opinion

Le Sommet mondial sur la société de l'information qui s'est tenu à Genève n'a abouti qu'a quelques décisions significatives.

Les pays du Sud espèrent aussi participer au développement de la société de l'information. Le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI), qui s'est tenu à Genève, a eu le (seul) mérite de se pencher sur la "fracture numérique" entre le Nord et le Sud et de promettre d'essayer d'y remédier, voire de trouver des amorces de solutions, dans un avenir relativement proche. Pour le reste, beaucoup de discours égrenant des platitudes, de conférences plutôt disparates et de déclarations sans grande substance. Autrement dit, du verbiage à profusion qui ne sert guère la "cause numérique" des pays en développement. En revanche, les fabricants de technologies de l'information et de la communication, savamment appelées les "TIC", ont eu tout le loisir de dévoiler leurs nouveautés. Sous une apparence sociale et solidaire, le SMSI ne serait-il qu'une vaste opération commerciale?

Organisé par l'Union internationale des télécommunications (Uit) dans le cadre de l'Organisation des nations unies (Onu), ce "show" mondial a réuni durant trois jours 11'000 délégués, 54 chefs d'Etat, 83 premiers ministres et ministres de 176 pays, 663 organisations non gouvernementales (Ong), 111 entreprises, 72 organisations internationales et quelque 1'000 journalistes. Tout cela pour un coût d'environ dix millions d'euros et deux ans de préparation. Selon ses initiateurs, ce Sommet a constitué la première rencontre multipartenaires permettant de définir en commun l'utilisation des "Tic", dans l'optique d'un monde meilleur. Son objectif à terme vise à faire bénéficier tous les habitants de la planète de la révolution numérique, autrement dit à accélérer le développement des connexions électroniques, en particulier dans les pays du Sud. Un premier projet de plan d'action pour le moins ambitieux envisage d'ailleurs de raccorder aux "Tic" toutes les universités, hôpitaux, villages et écoles secondaires du monde, d'ici 2015...

Les médias aussi concernés

Pour les Ong, l'un des enjeux majeurs de la société de l'information reste bien cette "fracture numérique" entre les pays du Nord et du Sud. Si en France, en Suisse ou en Allemagne par exemple, environ 60% de la population utilisent régulièrement Internet, en Afrique seul un habitant sur 120 y a accès (0,8%...). De même, il existe moins de raccordements téléphoniques pour tout le continent africain que pour la seule mégalopole japonaise de Tokyo ou que pour Manhattan, le quartier d'affaires et artistique bien connu de New-York. Pour compenser ce fossé, les pays africains sollicitent le développement d'applications et de contenus adaptés à leurs besoins locaux, l'obtention de logiciels libres et une optimisation des coûts d'accès. Ont-ils été entendus? Mais ladite "fracture numérique" ne se limite pas qu'aux aspects technologiques; elle est en fait le reflet de la "fracture économique" entre les pays industrialisés et les pays en développement. Quant à la société de l'information, elle ne se réduit pas aux nouvelles technologies, mais inclut également les médias traditionnels pour lesquels ni l'indépendance ni l'accès universel ne sont encore acquis. Dès lors, les débats portent autant sur les dimensions éthique, sociale et environnementale de l'information que sur ses aspects techniques et économiques. Car elle doit être considérée comme un bien public et non comme une simple marchandise.

Ces questions de fond n'ont finalement été que peu traitées lors du Sommet, étant politiquement sensibles... D'ailleurs, Yoshio Utsumi, secrétaire général de l'UIT et secrétaire général du SMSI, a reconnu en conclusion qu'il reste encore beaucoup à faire pour améliorer la solidarité au sein de la société de l'information. , a-t-il déclaré. La deuxième édition, qui se déroulera cette fois-ci à Tunis en novembre 2005, devrait permettre une première évaluation des avancées technologiques, notamment dans les pays du Sud.

Pierre d'achoppement

La déclaration finale du SMSI, qui a fait l'objet d'un large consensus, a clairement cerné les cyberstratégies nationales à mettre en oeuvre, si possible dans un laps de temps raisonnable. Il s'agit ainsi de connecter les lieux publics, de revoir les programmes scolaires, d'étendre la portée des services de radiodiffusion sonore et télévisuelle et de favoriser un riche contenu multilingue; pour encourager et aider les gouvernements et les administrations locales dans leurs réalisations, l'assemblée plénière a prévu l'élaboration d'indicateurs statistiques internationaux en guise de repères sur la voie du progrès, un échange de données d'expériences aidant à établir les "meilleures pratiques" comme modèles et la mise en place au plan international de partenariats entre les secteurs public et privé, axés sur le développement durable des "Tic". Au chapitre de quelques décisions assez significatives et surtout concrètes, les États-Unis ont notamment accordé une subvention de 400'000 dollars pour le développement des "TIC" dans des pays à faible revenu; les firmes américaines Cisco et Hewlett-Packard se sont aussi engagées à mettre en place vingt nouveaux centres de formation à l'Internet et à fournir du matériel informatique à bas prix à ces mêmes pays; Microsoft fournira également un programme d'un milliard de dollars échelonné sur 5 ans pour former aux "TIC" les communautés mal desservies.

Un projet novateur de poste électronique au Bhoutan devrait encore assurer une communication plus rapide, économique et fiable avec ses zones montagneuses, grâce à l'installation d'un réseau de microstations et d'un système d'alimentation en énergie par panneaux solaires, d'un coût de 400'000 dollars. De leur côté, les villes de Genève et Lyon, ainsi que le gouvernement du Sénégal, ont annoncé des subventions d'un montant total d'un million d'euros destinées à financer les "TIC" dans les pays du Sud; ces contributions représenteront les trois premiers versements d'un Fonds de solidarité numérique, dont la création est envisagée à fin 2005, pour la phase de Tunis. Officiellement, ce fonds aurait dû être lancé lors de cette première édition du SMSI. Apparemment, des voies discordantes ont fait capoter l'initiative. Pourtant, la question du financement des programmes, des installations techniques et des formations dans les pays défavorisés reste la clé de voûte du développement de la société de l'information. Mais aussi sa principale pierre d'achoppement... Développer de généreuses théories pour "informatiser" les pays du Sud et y généraliser les connexions Internet est une chose, mais en assurer le financement en est une autre!


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