La Presse (Tunis)

Tunisie: Présence des arts

Mounira Aouadi

17 Décembre 2003


Les céramiques de Jelenka Bellagi à l'Espace Sophonisbe de Carthage

Contes merveilleux

Vanité des mots. Fragilité de la critique. Comment peut-on, en effet, s'identifier à l'artiste, partager l'angoisse et les joies de la création, tout en éprouvant les plus vives émotions ?

«Si tu regardes les murs barbouillés de taches, ou faits de pierres différentes, et qu'il te faille imaginer quelque scène, tu y verras des paysages variés, des montagnes, fleuves, rochers, arbres, plaines, grandes vallées et divers groupes de collines. Tu y découvriras aussi des combats et figures d'un mouvement rapide, d'étranges airs de visages, des costumes exotiques et une infinité de choses que tu pourras ramener à des formes distinctes et bien conçues.» Jelenka (prononcez Yelenka) Bellagi a certainement fait siennes les paroles de Léonard de Vinci lorsqu'elle a quitté sa Croatie natale, et est arrivée chez nous pour y vivre et s'y plaire et tout observer.

A-t-elle souvenance - dans le raffinement de nos demeures traditionnelles, dans les murs tapissés de faïence, dans les pièces en enfilade, dans les patios bruissant de silences entretenus et dans la «sqifa» où le visiteur est confiné -, de ce chapitre de l'histoire où les Ottomans dominaient une partie de son pays ?

Cette faïence fine, mauresque...

C'est décidé. Désormais, son oeil vif et clair se fixera sur la céramique. Elle en fera le support de son expression artistique comme tous ces hommes qui avaient utilisé les grottes préhistoriques pour évoquer des scènes de chasse.

Lavage et pétrissage de l'argile, façonnage, séchage et cuisson, vitrification, grès céramique, émail n'auront plus de secret pour elle. Mieux, ils lui apporteront la sérénité et cette paix intérieure que nous sollicitons tout le temps.

Voyez ces «Hirondelles» et leurs ailes déployées sur le vert et le blanc de cette faïence fine, mauresque, ces moments de béatitude dans nos jardins secrets, la nuit tombante, et ces petits «grains de folie» qui nous racontent des tranches de vie dans des fragments de pâte amorphe.

L'oeuvre de Jelenka est singulière, multiple et changeante. «Le retour des chasseurs» d'El Haouaria, s'il est bleu et jubilatoire, il n'occulte nullement le rouge vif du sang des bêtes traquées.

L'imagination de l'artiste est débordante. Elle voit des maisons traditionnelles partout, surtout sur «Les îles». Etranges sont ces petites constructions ocres, en relief, entourées du bleu de l'océan, et ces «morceaux du monde» jetés aux quatre vents, image d'un monde craquelé, disloqué, fissuré, malade, à la dérive.

Il y a des nuits où il se passe des choses, nous dit l'artiste. Des moments volés à l'éternité. Mis bout à bout, ces «fragments de la nuit» donnent une certaine assise à son optimisme naturel et à sa foi en de lendemains meilleurs. Là, Jelenka Bellagi joue avec les formes, les couleurs et l'espace à sa disposition laissé. A Grenade, elle s'est amusée à photographier le sol carrelé, foulé par la foultitude. Les Arabes, lorsqu'ils étaient les maîtres là-bas étaient copiés en Europe. N'étaient-ils pas les héritiers des techniques mésopotamiennes? L'artiste, à sa façon, leur rend hommage, reproduisant ces plaques de céramique, ces carreaux de faïence à reflets métalliques, dans «Le jardin de Leïla», le soir venu, le ciel fourmillant d'étoiles scintillantes.

Histoires merveilleuses des poissons et des hommes

Par moments, Jelenka Bellagi s'évade, a des «instants d'oubli», autre forme d'expression. Son esprit en déroute voit alors des «fleurs vertes». Hallucinations, élucubrations qui lui sont nécessaires pour tourner le dos à un monde ne tournant plus rond.

Pétrissant, façonnant, découpant inlassablement la terre cuite, la pâte de faïence, l'artiste nous conte toujours des histoires merveilleuses avec des poissons et des hommes qui volent, la vanité humaine dans ces «chemins qui ne mènent nulle part», des «baigneuses de minuit» et la lune complice, «une fenêtre avec vue sur le Nil», des «vendeurs de poissons» gravés superbement et des «oiseaux» de paradis.

Liens Pertinents

Jelenka est une femme fort sage et avisée. Déçue par des illustrations de contes pour enfants mal reproduites, elle s'y est mise elle-même et à l'aquarelle. Ainsi mieux servie, elle nous offre des palmiers blancs et des oasis entre le Nil blanc et le Nil bleu (Bahr el-abiad et bahr el-Azrak). Ciel, mer et terre se confondent alors, pendant que les hommes, en de palabres infinies, aplanissent différends et «malentendus». Atmosphères limpides, ciels mouillés, paysages saisis aux heures extrêmes du jour, le lever et le coucher du soleil, moments où toutes choses se dissolvent dans un rayonnement aveuglant.

Là aussi, l'artiste est intarissable. Elle nous relate cet «appel» perdu quelque part dans l'indifférence générale, ce «fil» d'Ariane pour la complexité de l'être, son errance, ses doutes, ses incertitudes, cette «fugitive aux souliers rouges» qui ne sait où elle va, «Mogran», la rencontre des deux Nils et les «lumières dans la nuit» comme une possible espérance.

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