Propos recueillis par Mame Aly KONTE
17 Décembre 2003
interview
Agrégé d'histoire, Elikia Mbokolo, congolais d'origine né à Kinshasa il y a 59 ans, est un panafricaniste convaincu. Directeur des études à l'Ecole des Hautes études en sciences sociales (Ehess), Elikia Mbokolo, est aussi un homme de radio qui s'est chargé de poursuivre l'oeuvre d'un autre collège à lui, le Guinéen Ibrahima Baba Kaké, dans une célèbre émission " Mémoires d'un continent ". Quelques mois après avoir inauguré sur les ondes de Radio France Internationale, une nouvelle émission intitulée, " Afrique, une histoire sonore, 1960-2000, " le voici qui revisite avec nous, les questions géopolitiques africaines, à la lumière des nombreux conflits dont les régions du continent sont aujourd'hui, malheureusement le théâtre. Ceci, de la création de l'Oua à l'apparition de l'Union africaine.
Professeur, on vous a entendu parler de Kwamé Nkrumah, Georges Padmore et de panafricanisme. Est-ce vraiment des sujets qui intéressent la jeunesse africaine d'aujourd'hui ?
D'une part, il faut dire que c'est le Codesria qui m'a demandé d'introduire une réflexion sur les grandes lignes de l'idéologie panafricaine. D'autre part, je termine actuellement un livre sur Kwamé Nkrumah et je pense que, malgré le temps, il y a une actualité de la pensée de Nkrumah. Nous savons que les grands ensembles vont aujourd'hui tous vers l'unité. Il s'agit de savoir par conséquent, qu'elles vont être finalement les fondements de cette unité. Il faut que nous puisions dans notre propre débat. Que nous rebondissions dans ce qu'eux nous ont dit et enseigné. Et ce qu'il y a de continuité entre eux et nous. C'est en quelque sorte ce que j'ai voulu faire.
L'unité est sans doute aujourd'hui une quête bien difficile de part et d'autre du continent. Quel devrait en être le fondement ?
Il y a deux processus qui sont différents et qui vont dans le même sens. Le premier est celui qui va vers les responsables politiques et qui démarre au début des années 90 au moment où l'Europe passe à la monnaie unique, l'Amérique élargit son cadre d'échanges au sein du Mercosur, et que l'Asie développe l'Asean. En Afrique, nous nous sommes dits qu'il fallait aller vers un marché plus vaste. Ce fut une démarche intellectuelle chez les artistes, les intellectuels. Il y a eu une sorte d'actualisation de la pensée de Kwamé Nkrumah dans ce besoin d'unité.
Et c'est d'ailleurs à ce moment que la Bbc a fait un sondage pour désigner l'homme africain du siècle. Nelson Mandela a été désigné homme du siècle et Kwamé Nkrumah, comme pour saluer l'actualité de sa pensée, l'homme du millénaire. Le panafricanisme est dont bien actuel. Mais, il faut dire que les deux processus sont différents, même s'ils ne sont pas aussi éloignés que cela. Quand on voit quelqu'un comme Wade, c'est un homme à cheval sur les deux époques qui a vécu le panafricanisme à l'époque de Nkrumah et la période actuelle. Même cas chez Abdelaziz Bouteflika, contrairement à Tabo Mbeki bien plus jeune que les deux premiers et qui a une vision autre du panafricanisme. Mais, il faut aussi souligner que la relation entre les deux périodes, est qu'elles ont été influencées par les deux positions actuelles et passées.
A quoi peuvent bien servir ces théories, quand les décisions politiques pour harmoniser les positions et aller à l'essentiel, l'unité, pour ne pas le dire, semblent bien difficiles ? Y'a-t-il une voie réelle pour une pleine souveraineté du continent ?
" Wade est un homme à cheval sur deux époques du panafricanisme"
Les chefs d'Etat vont lier certainement tout ce qui a été fait avant à la période actuelle. Après-demain, (dimanche et lundi), il y a une autre rencontre sous l'égide du président Wade sur une grande réunion panafricaine. Il va rappeler le temps des grands festivals comme ce qui s'est passé à Addis Abéba, en 1963, à l'occasion de la naissance de l'Oua, et à Dakar en 1966, à l'occasion du premier Festival mondial des arts nègres. Il me semble qu'il y a une limite à savoir ce qu nous pouvons faire. Quels sont les mécanismes pour renforcer les unions actuelles ou renforcer le panafricanisme pendant les deux jours, on n'a pas trop parlé des conflits actuels et ce que l'on peut faire. Les francophones avaient pensé l'idée d'une armée africaine. Pourquoi ne pas visiter les grands principes qui ont fondé cette idéologie.
Dans ce contexte, l'unité est le premier impératif de la lutte contre le néocolonialisme. La nécessité d'un gouvernement unifié est primordiale et absolue dans ce continent divisé qu'est l'Afrique. Ainsi, avoir des instruments politique-militaires, avec des calculs allant dans le sens du panafricanisme serait un des maillons essentiels dans la réalisation de l'unité du continent. Il y a un colloque qui a soulevé la question en parlant d'une Afrique divisée en quatre régions par exemple. En partant du Cameroun, rattaché à la République centrafricaine (Rca) et au Tchad, pour l'Afrique centrale. Edem Kodjo, il y a une vingtaine d'années, avaient dit qu'il faut des signes forts allant dans le sens de la pensée de Kwamé Nkrumah, d'un Bismarck ou d'un De Gaulle. Certains leaders qui sont au pouvoir ont suffisamment des moyens d'intervenir sans qu'on les accuse de jouer un rôle personnel. l'Afrique du Sud peut le jouer, mais il est sûr que le président Tabo Mbeki, n'a pas le charisme d'un Nelson Mandela. Et son pays a trop d'intérêt à défendre. Le Nigeria aussi est dans le même cas.
Dans ce combat, on a reproché aux universités et aux instituts de recherches de n'avoir pas suffisamment pesé à travers leurs thèmes et publications sur la société africaine. Quel est réellement le problème ?
" Quand on parle de parti unique, il faut comprendre qu'à un moment, ce fut une grande invention "
Je crois qu'il y a une chose positive certainement. C'est-à-dire l'étude des vraies dynamiques qui ont eu lieu dans les sociétés africaines. Sur ce point, un centre comme le Codesria a contribué à expliquer ces dynamismes. Sur la mondialisation, toute une série d'initiatives au plan économique, sur les stratégies migratoires et une contribution de l'Afrique dans le dispositif mondial peuvent être considérées comme des avancées. Ce qui se passe est qu'il y a des problèmes pour que ces connaissances puissent arriver au niveau des décideurs politiques. D'une part, parce que certains de ces travaux que nous faisons sont financés par ceux qui nous dominent aujourd'hui et qui sont au sommet de l'économie mondiale. Donc, le contrat ne prévoit pas que soient introduits dans nos programmes de gouvernement, ce que nous apportons comme connaissances dans leurs programmes à eux.
Et, comme nous sommes obligés de tenir compte du discours, nous restons devant une sorte d'économisme, pour parler comme Samir Amin, qui est un vocabulaire en grande partie imposé par les institutions internationales sans qu'ils soient réellement le nôtre. D'autre part, le fait que quand nous parlons du politique, nous tombons toujours sur des concepts comme la démocratie, la gouvernance sans qu'ils soient ramenés à ce que nous vivons reste aussi un vrai problème. Il y ainsi un problème d'articulation entre tous ces concepts. Ce qui fait que le décideur a en face de lui, un discours théorique très élaboré qui ne lui convient pas toujours. Parce que ça manque de contenu.
Il y a les influences, mais aussi notre incapacité à faire face aux problèmes et aux conflits que nous créons nous-mêmes et que nous ne parvenons jamais à solutionner. Où se situe le véritable obstacle ?
Ce qui nous manque, c'est un minimum de consensus qui devrait permettre de prendre des initiatives novatrices pour bousculer les gens. C'est un consensus dans lequel on se dit qu'on ne doit rien changer dans le dispositif actuel des frontières. Il faut dire qu'il n'était pas dépendant. Il faut aussi qu'on s'entende sur ce qu'on veut. Ma vision est dans le regroupement des forces armées. Ça permet de mettre en avant le droit. Au sein de l'unité, il faut qu'on dise les règles. Ainsi, on peut penser que l'intérieur de cet espace commun, objet de conflits divers, devrait devenir aussi celui de l'étranger. Car comme dans le cas de la République de Côte d'Ivoire et de la République démocratique du Congo (Rdc), il devrait être possible d'aider les minorités à disposer d'un droit de résidence là où ils sont. On aurait résolu tous ces problèmes du nord et du sud de la Côte d'Ivoire ; tous ces conflits entre Banyamulengué, interhamwé, Tutsi, Hutus etc. Ce qui fait que l'Afrique arriverait à garantir leur sécurité et ne tolérerait pas qu'on puisse isoler le droit de ces gens. On ne permettrait que la Côte d'Ivoire jette des gens dehors, que le Burkina intervienne dans un pays qui n'est pas le sien. Et que le Rwanda ne viole pas le territoire congolais, pour des problèmes d'exploitation des richesses. Si on fait ce type de politique, nous commencerons déjà à résoudre nos problèmes. Cette stratégie ne serait pas contradictoire avec ce que fait l'organisation des Nations Unies et les anciennes puissances coloniales qui ne pourraient pas intervenir à tout moment. Et l'on comprendrait que la souveraineté de ces pays-là est réelle. Si on le fait, les choses seraient plus simples. Pour le cas de la Côte d'Ivoire, les troupes africaines pourraient donner une réponse adéquate au lieu des militaires français qui sont souvent rejetés par toutes les parties en conflit. Ce qui nous ramène encore à l'époque de Kwamé Nkrumah. Déjà en 1965, devant le drame des deux Rhodhésie, (Zambie et Zimbabwe), il avait promis de rompre les relations avec la Grande-Bretagne si elle laissait faire les colons blancs et de mettre sur pied une armée africaine. Il n'est pas trop tard reposer le problème.
" Il faut partir des dynamiques réelles de notre histoire au lieu de parler des Rousseau et Montesquieu "
Il y a quelques jours, analysant le Nepad et ses énormes possibilités, un économiste sénégalais disait qu'une telle initiative ne serait possible sans la résolution des conflits qui minent les régions du continent. Possible ou pas, comment faire le Nepad dans ces conditions ?
Je crois qu'on ne pourra pas lancer le processus avec tout le monde. On ne mettra pas tout le monde d'accord. Pour l'Oua, tout le monde était d'accord, mais ici, rien n'empêche de lancer le processus avec un petit nombre de pays. Il faut seulement que ces pays aient une sorte d'exemplarité assez forte, un minimum de forces économiques, militaires, des ressources humaines.
Ce qui donnerait à ce petit noyau une crédibilité internationale. Mais, ici, le problème est que l'Afrique est trop vaste et la mitoyenneté entre pays est parfois un peu différente. Au sein de la Cedeao, un moment, le scénario était très intéressant avec la Côte d'Ivoire, le Nigeria et le Sénégal qui tiraient la Guinée et les autres pays. En Afrique centrale avec la paix qui est revenue en Angola, ce devrait être la même chose, mais la Rdc, bloque un peu le processus à cause des conflits sur le territoire. Dans le sud du continent, l'Afrique du sud a aujourd'hui les moyens de drainer tous ces pays allant de la Namibie, au Zimbabwe, en passant par la Zambie etc. Et partout, les petits pays suivraient, en attendant que la paix revienne çà et là dans le continent.
Beau scénario en tout cas. Alors vous avez revisité dernièrement toute la bandothèque des radios africaines et de Rfi, pour revisiter l'histoire contemporaine de l'Afrique dans le cadre d'une émission intitulée " Afrique, une histoire sonore,1960-2000. Pourquoi une telle initiative ?
L'idée de départ est qu'on a voulu viser tous les publics africains et européens qui ont une vision très étrange de l'histoire de l'Afrique. A commencer par certains membres des élites européennes actuelles et même africaines qui ne connaissent pas trop souvent l'Afrique. Tous ces gens qui ont la quarantaine ou la cinquantaine, en Europe comme Tony Blair, Nicholas Sarkosy, voient leur Afrique se limiter aux images qu'il y en ont eues à l'âge de 15 ans. L'autre public est africain avec les moins de 25 ans, qui constituent aujourd'hui le grand public des radios. Ce sont des gens qui en général n'ont aucune mémoire. Je me rappelle dans les années 1970, la manière dont la jeunesse ivoirienne traitait Houphouët-Boigny, disant qu'il a voulu les larguer au colon. Aujourd'hui, certains ont compris quelle était la dimension de cet homme malgré ses faiblesses qu'on peut noter ici et là. L'idée est qu'il fallait donner la parole aux acteurs africains pour qu'on comprenne comment ils ont vécu les problèmes et les ont analysés. Aujourd'hui, quand on parle de parti unique, il faut comprendre qu'à un moment, ce fut une grande invention de certains qui s'adaptait au contexte de l'époque. Il faut partir des dynamiques réelles de notre histoire au lieu de parler des Rousseau et Montesquieu. C'est donc un travail passionnant et nous avons compris qu'on a parcouru du chemin. Je souhaite que les anthropologques, les philosophes s'y inspirent et travaillent la pensée africaine. S'appuyer sur ce que nous avons fait de bien et de mal. C'est ce que nous avons voulu dire dans cette émission.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Sud Quotidien. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.