Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Entretien avec Manu Dibango : "La musique, ce ne sont pas que les disques"

Demba Silèye Dia

17 Décembre 2003


Tant que Ray Charles chante Georgia et cela fait quarante qu'il chante ça, le compositeur de cette chanson touche tous les jours des sous. Ce qui amène Manu Dibango qui va sur ses 70 ans, à rappeler que la musique, ce ne sont pas que les disques.

Vous avez dit que la musique, ce ne sont pas seulement les disques

Oui, je l'ai dit et je le confirme

Et vous avez cité l'exemple de Richard Bona qui est mondialement connu. Mais que voulez-vous dire par là ?

Manu Dibango : Non, j'ai plutôt parlé d'Ebanda Manfred, le compositeur d'Amiyo. Une chanson que tout le monde connaît. Elle est chantée par les Henri Salvador, Angélique Kidjo, Bébé Manga, entre autres. Il y a eu plusieurs versions. Beaucoup de gens l'ont chantée. Je voulais dire que le compositeur, qui est mort maintenant, n'a pas vendu vingt disques de cette chanson. Tout ne s'arrête donc pas aux disques vendus. Quand une chanson est bonne, elle déborde le cadre d'un disque. Malheureusement, Ebanda est mort, mais s'il était encore en vie, sa chanson lui rapporterait beaucoup plus que les disques lui en auraient approrté. Tant que votre chanson est chantée, tant que Ray Charles chante Georgia (il le dit en chantant) - et cela fait quarante qu'il chante ça - le compositeur de cette chanson touche tous les jours des sous. C'est ce côté qu'il faut bien faire comprendre aux artistes. Il y a l'édition, et puis il y a le disque. C'est deux choses différentes.

WUn peu comme Soul Makossa qui est

Qui continue à être joué. Il aurait pu ne pas se vendre - ça c'est un mauvais exemple, parce qu'il s'est vendu - alors que la chanson, elle, aurait pu continuer sa vie sans le disque du départ.

Plagiée par certains ?

Oh, ça c'est le sort d'une chanson qui plaît aux gens. La chanson de Claude François Comme d'habitude (il la chante), vous la connaissez tous. Eh bien, il y a 36 000 versions de ce truc-là. Et le compositeur, à chaque fois qu'il y a une version, il touche de l'argent. C'est sûrement un mec qui n'a même jamais fait de disque, il a juste composé la chanson. Vous voyez, c'est ce que je voudrais que les gens comprennent : il n'y a pas que le support disque dans la musique.

Vous êtes venu au Sénégal pour célébrer trois anniversaires à la fois. Pouvez-vous être plus explicite ?

En ce mois de décembre, je viens de fêter mes soixante-dix ans. Mais aussi, je totalise trente ans de musique. Et l'édition d'Africa Fête a vingt-cinq ans cette année.

Par rapport au programme Africa 2015, que prévoyez-vous ?

Avec Baaba Maal, Youssou Ndour, Hilaire Chaby, Habib Faye et autres, nous projetons de concocter une production intercontinentale où nous inciterons les populations à se mobiliser dans la lutte contre la pauvreté, mais surtout contre le sida. Et nous nous adresserons particulièrement aux jeunes. Mais toujours est-il qu'il faut aussi avoir une nature optimiste, sinon on ne peut rien faire (rires).

Qu'êtes-vous venu apporter aux plus jeunes que vous qui sont dans le groupe ?

Apporter, c'est un grand mot. Ma présence et mon âge déjà sont garants de ce que je suis et de ce qu'ils peuvent, eux, penser de moi. Parce que j'ai entendu à la radio les réflexions des jeunes. Je suis très touché. Que ce soit ici, au Cameroun ou en Côte d'Ivoire, c'est bien que certaines vibrations passent entre la jeunesse et moi. Ce n'est pas seulement au Sénégal. On est quelques-uns comme ça. Je suis respecté au Cameroun. Baaba Maal, Ismaël Lô sont des gens qui sont aimés de par le monde. Et quand vous êtes aimé, les réactions des gens sont partout pareilles par rapport à vous.

Si vous aviez un message, que diriez-vous par rapport à Africa 2015 ?

(Rires appuyés) A ceux qui vont voir 2015, je souhaite qu'ils le voient d'une façon saine. Qu'ils ne le voient pas amoindri par la maladie.

Partagez-vous la position de Youssou Ndour qui a appelé certains grands artistes africains dont vous à la lutte contre la piraterie ?

Je suis avec lui pour ce combat, pour voir ce que chacun de nous peut faire. La piraterie du disque fait partie d'un vaste réseau de piratage dans le monde. Quand vous achetez des montres Rolex qui arrivent de Hongkong, c'est du piratage. Il n'y a pas que le disque qui est piraté. C'est un vaste problème, parce qu'ici dans le marché, il y a plein d'objets piratés qu'on vend. Le disque est dans le lot des objets piratés à l'heure actuelle. C'est donc une réflexion qui déborde le cadre des musiciens. C'est une réflexion nationale et internationale. Et la musique, c'est une petite partie - une grosse partie pour les musiciens, parce que c'est de cela qu'ils vivent - mais, ce n'est pas que cela.

A l'occasion de votre anniversaire, avez-vous des messages à lancer au public jeune ?

Mais vous parlez tout le temps de messages. Je ne suis pas messager, moi. Il y a un journal qui s'appelle Le messager. Demandez-lui, il va vous répondre (rires appuyés). Non, mais ils me font la fête, les jeunes. Le fait que les jeunes du Sénégal, du Mali, de la Guinée chantent des chansons de Manu, c'est le plus bel hommage qu'on peut me rendre. Et c'est le message aussi qu'on peut rendre à l'Afrique : chantez-vous, aimez-vous, mariez-vous les uns avec les autres, débordez votre région. Tout ça, c'est donner le sang neuf à l'Afrique en mélangeant les talents.

On parle tout le temps d'industries culturelles et musicales. Quelle idée en avez-vous exactement ?

Mais tout cela, c'est beaucoup de choses à la fois. Un musicien n'est pas fait pour tout cela. Il y a des concepts, un cadre, une législation poursuivie. Moi, je suis président des droits d'auteur du Cameroun, cela déborde déjà mon problème de musicien. Je m'occupe alors d'organiser la musique au pays, avec ce que cela comporte. A la charge du Pca ici d'organiser également la musique. C'est-à-dire, chacun doit avoir une tâche précise, mais chacun ne peut pas avoir une réponse à tout (rires).

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