Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Citoyenneté des entreprises : chacune s'arroge ce statut à grands coups de publicité des actions sociales

Pascal E. Dang

17 Décembre 2003


" Nous n'avons pas besoin de faire savoir à tout le monde ce que nous faisons, mais il est tout de même important de savoir que certaines des actions que nous menons ne nous rapportent rien.

Nous n'avons d'ailleurs aucune obligation à ce sujet, mais ce sont des actes citoyens, des actions du c_ur pour aider la plupart des temps les populations. Et cela bien que nous soyons une entreprise capitaliste qui en réalité, doit autant que faire se peut, engranger des profits, et non une société commise à la philanthropie ". C'était il y a quelques mois à Nguti, un petit arrondissement du département du Koupé Manengoumba dans la province du Sud-Ouest, lors de l'inauguration des puits que Guinness Cameroun SA offrait aux populations de Ntalè Bassossi qui souffraient cruellement du manque d'eau potable. M. Briand Johnson, le directeur général de cette entreprise brassicole, répondait à la question d'un journaliste qui voulait savoir " pourquoi ce type d'actions, et comment interpréter la communication qui était faite autour de l'événement ".

Cette action a été précédée de beaucoup d'autres, et tout récemment, l'entreprise a annoncé à travers un communiqué de presse, la mise sur pied d'un autre " gigantesque projet " qu'elle ambitionne de réaliser : :le " fonds Guinness pour les communautés ". A travers cette nouvelle initiative, elle projette " d'apporter un soutien à des projets de développement sur l'étendue du territoire camerounais ", au cours de l'année 2004. L'entreprise accepte ainsi de se dessaisir d'une partie de ses recettes entre 100 et 200 millions de F Cfa, qui vont servir à financer des projets à caractère social. Une somme qui, il faut le noter, est liée au niveau de consommation des produits de cette brasserie, et particulièrement son produit phare qui est la Guinness, pour l'année désignée. Cette sorte de mécénat, le brasseur de Ndogbong la pratique depuis belle lurette, et elle semble faire recette dans nombre d'entreprises. Des "oeuvres sociales " de toutes sortes et de toutes dimensions sont réalisées par ces acteurs de l'économie nationale. Un pont ou une route construite par-ci, une école ou un dispensaire par-là, les entreprises font montre d'une certaine " générosité " qui attire l'attention même des observateurs les moins avertis.

L'on a encore toute fraîs dans les mémoires, les récents concerts donnés par la virtuose de la guitare basse Richard Bona, et dont les recettes étaient entièrement destinées aux enfants victimes du sida au Cameroun. Le Pari mutuel urbain camerounais (Pmuc), sponsor officiel de ce coup d'éclat dit avoir posé là, avec les nombreuses autres structures qui ont contribué à sa réalisation, un " acte citoyen ". " Une de plus ", entend-on dire du côté de cette entreprise qui est adulée par certains et maudite par d'autres qui l'accusent d'être à l'origine de leur ruine. En tout cas le Pmuc tient à ce que les honneurs lui soient rendus et en a profité pour rappeler son statut " d'entreprise citoyenne ". Une exploitation de cet important événement, qui est aux antipodes de l'attitude détachée et même effacée, affichée par le Lions club Douala-orchidée, initiateur de cet important projet. Durant la même semaine d'ailleurs et pour les mêmes causes, l'artiste Passi donnait un concert gratuit sur la place du gouvernement à Douala, à l'initiative de l'opérateur de téléphonie mobile Mtn Cameroon, une autre " entreprise citoyenne ".

A travers leur seule dénomination, l'on pourrait se rendre compte de l'opposition ferme de certaines entreprises pour la citoyenneté. C'est le cas de la Citoyenne assurances, une compagnie que l'on a souvent connue aux côtés des Lions indomptables du Cameroun, et qui revendique la position de " précurseur de l'entreprise citoyenne solidaire des problèmes de son environnement ". C'est sans doute à ce titre qu'elle s'est illustrée il y a quelques semaines par une initiative qui cadre parfaitement avec la plus grande préoccupation de l'heure : " la croisade contre les accidents de la route ". Cette compagnie vient ainsi d'initier le " concours du meilleur chauffeur la citoyenne-golden driver ". Un projet jugé d'envergure sur la sécurité routière qui selon les responsables de cette entreprise, est devenue une préoccupation sociale. " Toute entreprise se voulant citoyenne et soucieuse de son environnement ne saurait rester indifférente à la souffrance silencieuse des populations ", ajoutent-ils. Cela, pour mieux définir le cadre de leurs actions et circonscrire par la même occasion, le type de structure qui en est concernée.

" Nous sommes pour le développement et nous le prouvons par nos actes. Rien ne sert pour une entreprise de grandir toute seule, il faut amener avec soi un certain nombre d'éléments tels que les populations, l'environnement, et surtout les infrastructures qui servent aussi aux consommateurs et même aux non consommateurs. C'est un peu cela l'attitude d'une entreprise citoyenne ". Cette autre esquisse de définition était donnée par un cadre de Mtn, qui ajoutait que ces initiatives ne constituaient en rien une contrainte de quelque sorte que ce soit pour l'entreprise. " Ce sont des actions volontaires posées pour le bien de la communauté, et que les gens ne doivent pas confondre avec les actions marketing qui participent des stratégies commerciales des entreprises ". Une frontière déjà bien maigre, que la grande communication faite par nombre d'entreprises autour de leurs " actions citoyennes ", rend encore plus difficile à percevoir. Un amalgame savamment entretenu par les " entreprises citoyennes ", qui semblent bien tirer leur épingle ce jeux dans lequel malgré eux, les consommateurs sont embarqués.

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Cependant, " la citoyenneté " de certaines entreprises n'est parfois due qu'à des contraintes légales liées au respect des cahiers de charges signés avec l'Etat. Elles sont donc souvent, par rapport à ces cahiers de charges, astreintes soit au réinvestissement d'une partie de leur chiffre d'affaires, ou alors à un certain rythme d'investissements sur les plans économique et social. Tous ces arrangements faits entre l'Etat et ces entreprises ne sont pas souvent portés à la connaissance du public et sont d'ailleurs rarement respectés, puisqu'il y a " une certaine fébrilité dans le suivi des contrats ". Et sur le plan légal, aucune loi n'interdit à une entreprise de faire de la publicité sur une action sous prétexte qu'elle est dictée par des contraintes contractuelles. Cela ajoute donc au flou qui entoure " les entreprises citoyennes ", et qui rend presque impossible, la distinction entre les vraies et les fausses.

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