La Tribune (Algiers)

Algérie: Françoise Allaire, commissaire française de Djazaïr 2003 : «Travailler ensemble à des oeuvres communes»

Chaffik Benhacene

18 Décembre 2003


interview

En décembre 2001, Françoise Allaire, diplomate de carrière, est appelée à prendre en charge le commissariat général de l'Année de l'Algérie en France, manifestation alors plus entourée de scepticisme sinon de claires réserves que d'enthousiasme.

La nouvelle commissaire générale connaît les Algériens et l'Algérie pour avoir séjourné professionnellement et s'être occupée, au sein de l'ambassade de France à Alger, de questions de coopération. Son autorité, reconnue, son attention constante aux gens ont fait d'elle l'incontournable animatrice d'une année aujourd'hui perçue comme tout à fait exceptionnelle. Une année indubitablement marquée par la personnalité et les choix de Françoise Allaire qui fait l'amitié à la Tribune de lui réserver cette première esquisse de bilan

L'Année de l'Algérie en France arrive à son terme. Quels vont en être les actes ultimes et quels messages devraient-ils porter ?

Je citerai la conférence du Président algérien sur le thème du «Dialogue des cultures» et le concert de clôture de Bercy. Les messages que je retiens sont ceux que toute cette année a portés comme vertu de rapprochement et de décrispation des relations entre les deux pays. J'ai notamment en tête le bonheur ininterrompu du concert d'ouverture de Bercy de ces jeunes Beurs reconnus dans leur culture.

On se plaît déjà à souligner que cette «année», par son envergure, n'est guère comparable aux saisons traditionnelles accueillies par la France. Partagez-vous ce sentiment, et si tel était le cas, comment expliquer cette exceptionnelle ferveur ?

C'est vrai. D'abord que c'est une vraie année et ensuite elle est d'une exceptionnelle ampleur par le nombre, la diversité des manifestations et par leur diffusion tant au travers de la France-même -notamment en Guadeloupe et en Nouvelle-Calédonie- et même hors de France, à Rome, Amsterdam, Oujda, Alep, en Belgique et en Allemagne. Cette année a couvert les domaines patrimoniaux, tous les registres de la création artistique mais aussi a fait sa place aux questions économiques, aux problèmes de politique culturelle ou de santé publique, au risque sismique ou au statut des femmes. Elle se distingue aussi par la qualité de l'implication de la société civile française -sous la forme de dépôt de projets- des collectivités territoriales et de l'éducation nationale. Une circulaire de M. Darcos avait ouvert droit à la participation des élèves et des enseignants à l'Année et de fait, il y eut des débats, des rencontres avec le théâtre algérien, des plasticiens algériens Il y avait une attente à propos de l'Algérie que personne n'avait évaluée, une attente de l'ensemble de la société française. Cette attente correspondait aussi à une phase particulière de l'histoire même de l'Algérie qui, pour la première fois, assumait toute son histoire, refondait son identité. Cela explique l'alchimie particulière qui a fait que cette année ne ressemble à rien d'autre.

Quel premier bilan dresseriez-vous ?

Les publics de France ont fait la découverte d'un pays méconnu. Les manifestations patrimoniales ont joué un grand rôle dans cette découverte, comme la place accordée à la culture contemporaine, le théâtre, les musiques. Des danseurs de «hip-hop» aux auteurs des «Belles étrangères» qui attestaient de l'existence d'une relève littéraire, sur tous les registres, celui ludique et populaire ou élitiste, ce fut souvent la grosse surprise. Je soulignerai l'importance de la collaboration des opérateurs culturels des deux pays, engagés dans des projets lourds et qu'ils ont réalisés ensemble tout comme le climat serein des colloques qui avaient pourtant abordé des questions sensibles.Il n'est pas non plus négligeable de relever la publication d'une cinquantaine de catalogues accompagnant des manifestations d'envergure comme, par exemple, «l'Algérie en héritage» ou l'état des lieux de la peinture algérienne du vingtième siècle. On ne peut pas ne pas citer, au titre d'un premier bilan, le nombre exceptionnel d'articles de presse ou d'émissions qui, à jets continus, ont fait état de l'Algérie et de sa culture.

Que faut-il, à votre sens, retenir en priorité des centaines de manifestations ?

Kateb Yacine à la Comédie-Française. Il s'agit d'une reconnaissance qui remet l'Algérie à sa place et qui rappelle que le génie et le talent ne sont pas que là où les ont situés le colloque sur le dialogue des religions et le concert de Bercy où les deux drapeaux ont flotté ensemble faisant dire au commissaire algérien : «On a effacé le Stade de France.»

A-t-on une idée de la fréquentation et des publics des manifestations ?

Non. Il est encore trop tôt mais nous savons que des millions de personnes ont assisté à au moins une manifestation de l'Année de l'Algérie. On sait, par exemple, que l'exposition montée par Mellouah sur la bande dessinée et le dessin de presse a attiré quelque deux cent cinquante mille personnes. Les musées ont accueilli plusieurs centaines de milliers de visiteurs.

On sait les oppositions qu'avait rencontrées à son lancement cette «Année de l'Algérie». Inclinent-elles aujourd'hui un bilan plus politique de la manifestation ?

Il y a eu des menaces, notamment d'une certaine gauche et on a agité l'idée d'un boycott. La FNAC, à qui on avait prêté le projet d'organisation d'une contre-année, s'est révélée par la suite, après clarification, engagée sur les mêmes valeurs que nous et parfois avec les mêmes artistes. Quelques ultras s'étaient aussi manifestés. Tout cela a fait long-feu d'autant que le président Bourges comme moi-même avions toujours affirmé que nos critères de sélection étaient fondés sur la qualité et n'étaient en rien partisans.

A-t-on une idée du coût de «l'Année» et peut-on connaître les organismes qui ont participé au financement ?

Le coût apporté par notre commissariat reste marginal. Les collectivités territoriales qui ont accueilli les manifestations ont le plus souvent supporté les dépenses ou encore les musées avec les soutiens des collectivités locales.

Quelle satisfaction ou quel regret mettriez-vous en exergue ?

L'Affiche de Kateb à la Comédie-Française est une vraie satisfaction et j'ai plus une interrogation qu'un regret sur le retour vers l'Algérie d'une grande partie des manifestations présentées en France.

Dans quelle mesure «l'Année de l'Algérie» a-t-elle pu contribuer à la refondation des relations algéro-françaises ?

Sans doute y a-t-elle contribué par la diffusion d'une meilleure image de l'Algérie dans la société française et aura-t-elle des effets sur les relations bilatérales, mais il importe autant de dire qu'elle a pu aider à des meilleures relations de la société française avec elle-même. Cette Année a permis de donner à l'émigration algérienne une image positive d'elle-même et le fait est important. Les relations de l'Algérie et de la France sont inscrites dans la durée et n'ont pas pris fin en 1962, et il est légitime de penser qu'entre l'Algérie et la France, il peut exister un partenariat objectif dans la promotion des identités culturelles sur le plan international.

Quels prolongements peut-on projeter de cette année ?

J'en vois d'abord au niveau algéro-algérien. Cette Année a été l'occasion d'un bilan de la culture algérienne et, au demeurant, jamais autant les pouvoirs publics n'avaient soutenu la création comme ce fut le cas pour le livre ou le cinéma. Les prolongements qu'il faut espérer se situent dans le domaine de la coopération culturelle et de la relance de la coopération scientifique. A titre d'exemple, l'Année de l'Algérie a révélé l'exceptionnelle qualité et l'intérêt du patrimoine en même temps que la nécessité de former des restaurateurs susceptibles d'en assurer la conservation. Sur ce chantier de la formation comme sur d'autres, l'essentiel est de travailler ensemble pour des oeuvres communes.

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