Chaffik Benhacene
18 Décembre 2003
L'Année de l'Algérie en France arrive à son terme. Quels vont être les actes ultimes ?
L'acte ultime qui clôturera l'Année de l'Algérie sera la conférence intitulée «Cultures et civilisations : quel dialogue ?» que donnera M. Abdelaziz Bouteflika, président de la République algérienne, au grand amphithéâtre de la Sorbonne, à Paris. Côté festif, à l'instar de l'ouverture de l'Année, en 2002, un grand concert, le 30 décembre 2003, sera donné à Paris-Bercy avec une pléiade d'artistes algériens. Ce concert consacre une année d'une densité exceptionnelle par la diversité et la qualité des 3 000 manifestations qui se sont déroulées dans 350 villes de France. «Djazaïr 2003» restera un grand moment de communion et de retrouvailles chaleureuses avec la découverte des arts et de la culture de tout un peuple attaché, lui aussi, à l'excellence. Le public français a eu à découvrir ou redécouvrir un patrimoine et des oeuvres d'une extraordinaire richesse et diversité.
On se plaît déjà à souligner que cette «Année», par son envergure, n'est guère comparable aux saisons traditionnelles accueillies par la France
Il est indéniable que l'Année de l'Algérie en France, par l'audience cumulée auprès de larges publics très diversifiés, par les débats qui se sont déroulés, le nombre incroyable d'écrits journalistiques aux niveaux régional, local et national, ne peut être comparée à aucune des saisons organisées en France de l'avis même de la partie française, ajouté à cela un nombre important démissions radio et de télévision qui ont singularisé l'événement.Cette exceptionnelle réussite s'explique par plusieurs raisons. Tout d'abord, la nature des relations entre les deux pays, relations profondes, souvent complexes, cependant évidentes. Il y a la forte communauté algérienne sur des générations, les Français, et quelle que soit leur religion, qui ont quitté l'Algérie tout en y gardant des attaches très fortes et une foule de considérations objectives et subjectives Tout cela a, si l'on peut dire, ajouté une dimension particulièrement émouvante à ces retrouvailles, car il est entendu que cet événement, par sa forte charge symbolique, inaugure plus qu'il ne clôt le long chemin d'un dialogue des cultures et des arts et plus encore, pour deux peuples qui s'estiment et s'apprécient. Par la densité et la qualité des oeuvres présentées, «Djazaïr 2003» restera un acte fondateur pour avoir d'abord suscité un formidable regain de l'expression culturelle algérienne et permis aussi de la faire connaître au public français.
Quel premier bilan dresseriez-vous ?
Le bilan complet est en voie de finalisation. Toutefois, je peux avancer un sentiment partagé par toute l'équipe et les partenaires français et qui tient à la satisfaction du devoir accompli et le sentiment d'une réussite collective exceptionnelle des deux commissariats, alors que la demande ne fait que croître et dépasse largement l'année 2003. Ce fut une Année riche et je peux dire, sans aucune forme d'exagération, que sur l'ensemble des manifestations, aucune n'a été en deçà des attentes. Mieux encore, elles ont toutes surpris par la qualité des oeuvres, il faut le souligner, d'une exigence esthétique désormais reconnue. L'accueil favorable du public pour l'ensemble des manifestations dans presque toutes les villes de France est, à ce titre, révélateur d'une reconnaissance tangible de la qualité et de la vitalité de la production artistique et culturelle algérienne. Cette reconnaissance est pour nous le plus beau des bilans.Un effort réel a été consenti pour la mise en place et la réalisation du programme qui a été retenu après appel à projets lancé en janvier 2001. Près de 4 000 artistes, professionnels du patrimoine, universitaires, créateurs dans tous les domaines et toutes les disciplines de l'art, de la culture et de la pensée ont admirablement, et en toute liberté, relevé le formidable défi de cette Année de l'Algérie en France. Près de 200 expositions dans toute la France ont donné une large représentation de la peinture algérienne dans toutes ses composantes. Dans les arts lyriques, il est à relever l'excellente prestation de l'Orchestre symphonique d'Alger, la création de trois orchestres andalous à Alger, Tlemcen et Constantine, ainsi que la participation d'innombrables troupes musicales dans tous les genres et de toutes les régions d'Algérie. Dans la muséologie, avec plus de 40 expositions, les professionnels du patrimoine ont brillamment rendu, avec talent et rigueur, la densité et la profondeur de l'Algérie et son enracinement dans près de deux millions d'années d'histoire. Dans l'édition, le choix a été de soutenir à la fois la production éditoriale et l'enrichissement du fonds de lecture publique avec 450 titres réalisés. Le cinéma algérien était largement représenté avec 1 100 projections ainsi que la production de 14 nouveaux longs métrages et 2 courts métrages. Le tirage d'une centaine de copies des films cinématographiques algériens a pu sauver de l'oubli l'ensemble des négatifs disséminés à travers plusieurs pays et représentant le patrimoine cinématographique algérien.
A-t-on une idée de la fréquentation et des publics des manifestations ?
Il est difficile de donner d'ores et déjà des chiffres exhaustifs des 3 500 manifestations qui se sont déroulées à travers le territoire français. Cependant, je peux déjà vous dire que nous avons enregistré près de 110 000 visiteurs entre l'exposition «Sahara d'Algérie» et «Mémoire de pierre» au Muséum d'histoire naturelle. Le cycle des expositions sur la préhistoire a accueilli près de 150 000 personnes. Les deux expositions «de Delacroix à Renoir» et «l'Algérie en héritage» qui se déroulent actuellement à l'Institut du Monde arabe et dont la clôture est prévue pour avril 2004 ont enregistré respectivement 125 000 et 115 000 visiteurs. Ajoutons à cela l'exposition itinérante «40 ans de bande dessinée» qui a été vue par plus de 200 000 personnes. Les premiers chiffres avancés par la partie française font état de près de 2 millions de visiteurs pour l'ensemble des manifestations.
On sait les oppositions qu'avait rencontrées, lors de son lancement, cette Année de l'Algérie. Inclinent-elles, aujourd'hui, à un bilan plus politique de la manifestation ?
La taille et l'enjeu de la manifestation, les multiples oppositions, en France comme en Algérie et qui se sont d'ailleurs réduites d'elles-mêmes, indiquaient déjà l'étendue des pesanteurs, des réticences fortes et affirmées, des appréhensions et même des peurs installées et fermées sur elles-mêmes. Ce n'est pas peu dire dans la mesure où au-delà de volontés politiques puissantes et déterminées, il y avait d'entrée une sorte d'hypothèque sur la faisabilité même de l'Année. Ce sont là autant de facteurs qui ont donné, d'emblée, à «Djazaïr 2003» l'ampleur d'un défi.L'Année de l'Algérie a bien eu lieu. Ce n'était pas l'impossible car ce rêve commun, fondé sur les valeurs de générosité et de partage, a vite fait tomber les réticences et les frontières de l'incompréhension jusque-là. La ligne éditoriale strictement culturelle définie par le commissariat a permis aux artistes, créateurs, commissaires d'exposition, chercheurs de donner libre cours, sur tous les aspects de la culture et des arts, à toutes les formes d'expression, de rencontres et de reconnaissance, le tout, il faut le souligner, dans une grande émotion mais aussi dans une totale liberté.
A-t-on une idée du coût de «l'Année» et peut-on connaître les organismes qui ont participé au financement des manifestations ?
Il n'y aura jamais assez d'argent pour la culture nationale, son rayonnement ici et à l'étranger. La seule condition est que les énergies, les gisements financiers, les plans de développement, d'équipement, de formation et de promotion soient planifiés, cohérents, par une synergie de production sur les court, moyen et long termes. L'élan donné par «Djazaïr 2003» doit être étudié, critiqué, enrichi afin que les espoirs soient confirmés par une politique consensuelle à tous les niveaux. Cela dit, le coût financier global sera arrêté lorsque toutes les manifestations en France cesseront. Je peux toutefois rappeler les chiffres que j'avais annoncés lors de la première conférence de presse dans une totale transparence. Le financement se divise en deux parties. Au titre de la production locale pour 2003, le Commissariat général a dépensé la somme de 850 millions de dinars, équivalant à 9 millions d'euros. La diffusion en France a fonctionné sur un budget commun de 2 350 000 euros réparti entre l'Agence française d'action artistique (AFAA) et le Commissariat général algérien à égale contribution de 50% chacun. Le budget investi dans ces deux compartiments a pour l'essentiel été consacré à la création. Le sponsoring et le mécénat, qui ont engagé de nombreux partenaires aussi bien en Algérie qu'en France, nous ont permis de faire prendre en charge de nombreux postes de dépense.
Quelle satisfaction ou quel regret mettriez-vous en exergue ?
Les satisfactions sont nombreuses et l'emportent de loin. Les regrets ? Nous en avons tous, à un degré ou un autre, parce que notre volonté et les efforts consentis par tous les acteurs (créateurs, techniciens, gestionnaires, etc.) ont tous tendu à montrer au mieux la création et la créativité algériennes dans un pays de grande culture et qui a de formidables institutions culturelles, des hommes de culture et des artistes de grand talent. Le challenge a été passionnant, nous en tirons les plus grandes satisfactions.«Djazaïr 2003» est fondamentalement un acte de foi dans le génie créateur des artistes et intellectuels algériens, un acte fondateur.
Dans quelle mesure «l'Année de l'Algérie» a-t-elle pu contribuer à la refondation des relations algéro-françaises ?
«Djazaïr, une année de l'Algérie en France» restera longtemps inscrite parmi les temps forts des relations algéro-françaises. Une année de partage, d'émotions, d'intense solidarité et d'amitié entre les deux peuples. Un tel défi, par son ampleur et son ambition, ne pouvait pas réussir sans la détermination et la volonté fortement réaffirmées des présidents Abdelaziz Bouteflika et Jacques Chirac de s'atteler, enfin, à commencer l'oeuvre commune de refondation des rapports entre deux pays amis, unis, plusieurs fois par le destin croisé de la géographie et de l'histoire. Il était temps de sortir des équations cruelles et injustes qui encombrent l'histoire des peuples. Il était temps aussi que les arts et la culture rassemblent enfin des paroles apaisées et que les artistes et les intellectuels ouvrent le chemin de la création, jusque-là inédits, au partage, à l'échange et au dialogue serein et fructueux. «Djazaïr, une année de l'Algérie en France» a été un événement d'une richesse et d'une intensité exceptionnelle ; en enseignements d'abord sur ce que l'on peut considérer, sans conteste, comme un exemple de coopération réussie. Un événement sans précédent qui inaugure un dialogue inédit jusque-là, celui des arts et de la culture. Le reste, tout le reste, est à venir, nous en sommes sûrs, car il y a dans ces retrouvailles entre deux peuples qui s'apprécient et s'estiment une forte charge symbolique qui a indéniablement ouvert une ère nouvelle trop importante pour qu'elle reste sans lendemain.
Quels prolongements peut-on projeter de cette «Année» ?
La majorité des projets ont été produits et réalisés en Algérie. Certaines expositions ont été déjà montées en Algérie, les autres le seront par les institutions culturelles concernées, en 2004. Nous avons, pour notre part, initié une voie parmi d'autres pour la relance de la production, il y en a d'autres, qu'il faudra prospecter et même inventer. Nos professionnels en sont capables, ils l'ont prouvé. Un pari sur le futur qui fait déjà de Djazaïr, une année de l'Algérie en France un repère et un jalon incontournables d'une relance engagée et appelée à être relayée.
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