La Tribune (Algiers)

Algérie: Année algérienne en France

Chaffik Benhacène

18 Décembre 2003


analyse

Regardera-t-on encore l'Algérie en France par les seules lorgnettes de la guerre d'indépendance ou de la sanglante décennie quatre-vingt-dix après les quelque trois mille manifestations de l'Année de l'Algérie en France, manifestations accueillies par trois cent cinquante villes et ayant rassemblé des dizaines de milliers de spectateurs ?

Probablement pas si l'on en juge par l'accueil réservé un peu partout en France aux expressions de la culture et de l'histoire algériennes qui ont fait droit à un pays suffisamment méconnu pour n'être référé qu'aux seuls foucades de l'actualité. Des centaines de lieux, théâtres, musées, cinémas, salles de concert, universités, bibliothèques ont ainsi abrité tous les registres des oeuvres de l'esprit et surtout attiré des publics nombreux, divers par leurs origines mais qui, le plus souvent, ont trouvé dans l'Année de l'Algérie l'occasion de réactiver ou de réaffirmer leurs attaches avec le pays. C'était sans doute le cas pour les Algériens émigrés ou leurs enfants porteurs d'attentes légitimes d'une projection plus positive de leur société d'origine et de sa culture. Un signe qui ne trompe pas est à souligner dans le nombre, absolument exceptionnel pour des manifestations de même nature, d'articles -pas loin de neuf mille sept cents- consacrés par la presse française aux manifestations de l'Année de l'Algérie et le fait vaut d'autant plus d'être relevé que celle-ci, au-delà de contre-manifestations envisagées par les adversaires de sa tenue, avait été plus facilement présentée comme une opération de promotion du régime algérien.

Ceux qui s'étaient, à l'image d'Hervé Bourges, président de la manifestation, inscrits en faux contre cette assertion, auront souvent été confortés par la liberté de ton sinon le caractère explicitement critique de nombreuses interventions lors des différents colloques et débats mis en place et, à ce propos, autant la pleine reconnaissance de la part chrétienne du passé algérien à travers la figure de Saint-Augustin que la densité et l'émotion des échanges tenus au siège de l'Unesco relatifs au dialogue des religions méritent d'être retenus qui ne sont pas loin de là, marqués au coin du conformisme officiel. Les divers registres de la création artistique ont été sollicités. Dix-huit pièces de théâtre ont été ainsi produites et présentées notamment sur des scènes aussi prestigieuses que celles de la Comédie-Française -ce fut le cas du montage de Mohamed Kacimi consacré à Kateb- du Vieux Colombier ou du «Théâtre de la ville». Des polémiques ont accompagné, on le sait, les choix de Ziani Cherif, ancien directeur du TNA et chargé de la programmation théâtrale au commissariat algérien, et il est indéniable qu'en la matière, comme pour d'autres formes d'expression artistique, les critères de sélection et de participation à cette Année de l'Algérie ont fait naître de durables frustrations et contestations.

Et ce sera encore le cas pour le gala de clôture de Bercy. Ces grains de sable, réels au demeurant et qui reposent les questions de l'organisation -celle du commissariat algérien avait été pour le moins rythmée par des départs inexpliqués- n'ont pas sérieusement contrarié l'adhésion des publics notamment pour ce qui concerne une programmation musicale qui s'était essayée à restituer les différentes palettes de l'art musical algérien. Le succès relevé des concerts arabo-andalous proposés à l'IMA et à l'Unesco vérifie qu'il existe en France des publics et pas uniquement pour le raï. Le livre -quatre cent cinquante ouvrages édités, une forte présence au Salon international du livre de Paris, l'aventure des «Belles étrangères» consacrée à treize nouveaux auteurs algériens- le cinéma, avec la présence du film algérien dans une centaine de festivals et surtout une sensible relance de la production -seize nouveaux longs métrages, une cinquantaine de documentaires- le «design» auront aussi été autant de rendez-vous, le plus souvent tenus, de l'année.

Cet effort relativement exceptionnel en particulier par le spectre des acteurs mobilisés va dans le sens généralement admis que cette Année de l'Algérie en France, par son envergure, se distingue des saisons traditionnellement organisées en France et confirme la place désormais mieux établie du coefficient humain dans les relations algéro-françaises. Une Algérie largement méconnue souvent aux yeux-mêmes des Algériens et plus généralement à ceux des publics français, s'est profilée et les faveurs remarquables dont ont joui les expositions -une soixantaine- disent bien la réalité d'une attente, vis-à-vis de l'Algérie, autre que les images de violence. Le bilan -forcément politique- de l'Année de l'Algérie sera fait d'un côté comme de l'autre de la mer et quels que soient les dividendes que chaque partie pourrait en tirer, c'est entre autres à l'aune des conditions de circulation et d'accueil des citoyens algériens en France, français en Algérie, que l'on mesurera les effets durables de cette manifestation.

En ouverture d'un important colloque sur «l'accès aux sources» organisé par la bibliothèque d'information de Beaubourg, l'historien Benjamin Stora s'était plu à souligner que «pour nos collègues algériens, la question de l'accès est encore le plus souvent celle de l'accès au territoire français et au visa». Au-delà des initiatives et des projets attendus, qui prolongeraient l'Année au-delà de 2003, c'est aux gestes politiques que se mesurera finalement la contribution de la manifestation à une refondation qu'appellent formellement de leurs voeux les pouvoirs publics des deux pays.

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