18 Décembre 2003
Avec les sportifs et les musiciens, les religieux, vrais ou faux, font partie des groupes suspectés de favoriser les candidats congolais à l'immigration en Europe ou aux Etats-Unis, moyennant finances. Ces pratiques douteuses ont suscité la sainte colère de l'archevêque de Kinshasa
- Dans le silence des couvents et des paroisses de la capitale congolaise, se trament parfois des histoires souvent peu connues du public. Jusque-là, il s'agissait surtout des amours interdites entre des abbés et des filles Péché sur lequel on fermait pudiquement les yeux. Mais, avec la vague des flux migratoires vers l'Europe ou l'Amérique, la tentation chez certains religieux de toucher d'importantes sommes d'argent en aidant des candidats à l'émigration fait scandale.
L'archevêque de Kinshasa, le cardinal Frédéric Etsou, est intervenu en personne pour mettre le holà. «Je reçois de plus en plus de plaintes concernant les prêtres, religieux et religieuses qui ont perçu l'argent de fidèles laïcs en vue de leur obtenir le passeport et le visa, écrit-il dans une lettre circulaire adressée récemment à ses diocésains. Dans tous ces cas, les démarches n'ont pas abouti. Pour avoir été trompés, ces fidèles viennent chez moi proférer des menaces de tous genres » Ces dernières années, les voyages sous couvert des organisations religieuses passent pour l'une des meilleures filières d'immigration clandestine. En 2000, une centaine de jeunes Congolais avaient même réussi à se faire la belle lors d'un pèlerinage des mamans catholiques à Rome!
Les personnes abusées par des religieux, vrais ou faux, ne se comptent plus. Dans la paroisse Saint-Boniface de Kingasani, un immense quartier populaire de la banlieue est de Kinshasa, des jeunes qui se sont faits piéger ruminent leur colère. En 2000, ils avaient été alléchés par des promesses de bourses d'études au Canada. «Nous avions été contactés par un abbé de la paroisse, raconte, sous couvert de l'anonymat, une jeune candidate au voyage. Il avait besoin de 100 à 200 personnes. La demande venait, selon ses dires, de Saint-Vincent de Paul, une association religieuse canadienne » A Saint-Boniface, les candidats n'ont donc pas hésité à payer: 10 dollars pour les formulaires de demande de bourse venus du Canada. « Puis, la réponse est arrivée: seules 100 personnes étaient acceptées, poursuit la jeune fille. Elles devaient présenter leur diplôme d'Etat (de fin d'études secondaires, niveau Bac), certifier leur état civil, et passer des examens médicaux, notamment pour le Vih. Nous avons chacun déboursé 70 dollars pour le test !». Puis, plus rien! Aucun ne verra le Canada: le cardinal Etsou avait refusé de signer les dossiers. En juillet 2002, même scénario, cette fois, à l'occasion de la tenue à Toronto (Canada) des Journées internationales de la jeunesse (initiées par le Saint-Siège). Des religieux ont là aussi tenté de recruter des laïcs en leur promettant la signature du cardinal. Certains, plus motivés par la perspective d'émigrer que par une quelconque vocation, mordent à l'hameçon et paient en dollars. L'Eglise, par crainte d'être éclaboussée par le scandale, dénonce alors ses brebis galeuses: «Ces esprits ne devaient pas rester impunis, car cela commençait à coûter à l'autorité ecclésiale et à la mission pastorale de l'archevêque», commente l'abbé Kapia du secrétariat de l'archevêché.
Dans les ambassades, les églises (les traditionnelles comme celles dites du «Réveil» ou sectes) sont désormais suspectées de favoriser l'immigration clandestine aux côtés des musiciens, des sportifs, des Ong Début 2003, une religieuse de la congrégation des Oblats a fait de la prison pour avoir soutiré de l'argent à un groupe de cinquante jeunes à qui elle avait promis un voyage aux Etats-Unis. L'affaire avait été montée avec la complicité d'un membre de la 18e Communauté évangélique de l'alliance au Congo (une des multiples subdivisions de l'Eglise protestante) et d'un mystérieux Congolais vivant aux Usa. «Les candidats ont versé entre 1 000 et 3 000 dollars pour ce voyage, raconte Stany Kisaku, 31 ans, l'une des victimes. Nous nous sommes endettés pour réunir l'argent et avons même vendu beaucoup de nos biens de valeur: bijoux, mobiliers »
Personne, dans le groupe, ne franchira l'Atlantique. «Seules onze personnes ont obtenu des invitations pour la Chine, où chacune devait se faire passer pour un étudiant en transit pour les Usa!», poursuit Stany. Le miracle n'a pas eu lieu. Vaincus par la misère après plusieurs mois passés en Chine, les infortunés ont regagné le Congo par leurs propres moyens. Relâchée après s'être acquittée de quelques dettes, la religieuse se serait réfugiée au Congo-Brazzaville. Son complice de l'Eglise protestante, arrêté après une escapade en Afrique du Sud, s'est retiré dans sa province natale après sa libération.
«Les paroisses et les couvents, écrit l'archevêque de Kinshasa dans sa lettre circulaire, ne sont pas des agences de voyages. Les ecclésiastes et les consacrés ne sont pas des agents de voyage». Il recommande en même temps aux supérieurs religieux de «sévir avec toute la rigueur contre leurs membres indignes qui se livrent à ce genre d'activités». Quant aux fidèles laïcs, ils sont invités eux aussi à laisser les prêtres, religieux et religieuses tranquilles, et de «faire attention aux prêtres en situation irrégulière, aux faux prêtres, ex-religieuses et religieux». Face à la tentation si répandue de l'eldorado européen ou américain, le cardinal a-t-il semé en terre fertile ou prêché dans le désert? L'avenir le dira.
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