Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: France - Voile : Dieu est de retour dans la cité des hommes

Une enquête de Serge Alain Godong, à Paris

18 Décembre 2003


analyse

C'est à force de voir le débat public en France se nouer avec rage autour de cette question qu'est finalement apparu comme nécessaire...

C'est à force de voir le débat public en France se nouer avec rage autour de cette question qu'est finalement apparu comme nécessaire, un éclairage à apporter au lecteur camerounais sur la question du voile à l'école et de la laïcité dans les institutions publiques des Etats modernes. Débat riche en passions et arrière-pensées, plus que jamais transversal à toutes les opinions politiques, qui semble représenter aux yeux de beaucoup, la frayeur de ces temps à venir, où le fait religieux sera de plus en plus tapi derrière le fait politique si ce ne sera l'inverse, avec en embuscade, tous les débordements et toutes les déchirures, explosions de fanatismes et de radicalisations sans remède, dont on se rend compte depuis les attentats du 11 septembre, qu'ils peuvent durablement conduire le monde au chaos. D'où les nombreuses questions qui peuvent surgir de la question à première vue anecdotique du voile dans les écoles : jusqu'où un citoyen peut-il exprimer l'intégrité de sa foi sans nécessairement heurter l'autre ? L'école et le travail qui sont entre autres espaces les plus représentatifs de l'ouverture, du dialogue et de la tolérance peuvent-ils s'accoutumer de représentations qui aliènent l'intégration et justifient les exclusions ? Jusqu'à quel niveau république, religion et démocratie sont-ils compatibles ? Quel sens donner à la "laïcité" dans un Etat moderne ? Pour trouver des réponses à ces quelques questions, le président français a choisi la voie la plus sinueuse : mettre sur pied un comité de sage chargé d'apporter des réponses à toute la France sur des questions à première vue élémentaires.

1 D'où vient le problème ?

L'affaire commence officiellement en octobre dernier. En tout début de rentrée scolaire, lorsque deux soeurs du lycée Henri-Wallon d'Aubervilliers, ville située dans la périphérie de la capitale française, sont interdites de salles de classes parce qu'elles refusent de se débarrasser de leur voile islamique que leur proviseur et l'ensemble du conseil de discipline jugent "ostentatoire". Des semaines entières de négociations n'ont en effet rien donné. Aucun moyen de faire bouger d'un pouce ces deux filles, Alma et Lila, 16 et 17 ans, en classes de première et de terminale, qui estiment qu'il ne faut pas qu'on les dérange comme ça puisque, disent-elles, personne ne les a obligées à porter cette affaire qui, contrairement à ce que les gens pensent, relève de leur propre et seule conviction en Allah. Incrédulité dans toute l'opinion française où, par le fait d'une islamophobie galopante, presque tout le monde les regarde de travers, convaincu qu'elles sont "manipulées" par des hommes en longues barbes pointues, aux certitudes taillées sur le modèle du Mollah Omar. "Non", répètent les filles, en choeur, sur la une de tous les médias sur lesquelles elles sont rapidement brocardées et données pour être les icônes vivantes d'un "intégristes" sans borne. Les gens s'interrogent alors sur leurs motivations, sur leurs origines, ce qu'elles veulent, ce qu'elles ne veulent pas, qui sont leurs parents, pourquoi elles font ça, si elles ont déjà fait ça

Minorités

Le déchaînement des médias est à la hauteur des tribunes libres qui alimentent la fureur des pages de presque toutes les rédactions, certaines pour se risquer à une explication de cette "inconduite" et la plupart pour la dénoncer avec rage et dire que, c'est bien, il faut qu'on les exclue. Les deux filles, ainsi excommuniées, se disent alors "déçues, en colère" ajoutant que c'est "affreux" d'être traitées de la sorte par la république dans laquelle elles ont toujours vécu. Leur père, dans un communiqué particulièrement virulent, en vient d'ailleurs à dénoncer "les tenants de l'intolérance radicale". Floraison de mots qui ne fait guère reculer Luc Ferry, le ministre de l'Education nationale qui, prêtant sa voix à des enseignants confus et au bord d'un réel "malaise", affirme que ce père n'a qu'à faire ce qu'il veut mais qu'il n'est pas possible pour la France, pays laïc par excellence, d'envisager que l'école soit marquée ainsi par des signes d'appartenance religieux. "C'est à elles de se plier à la discipline de l'ensemble et non l'inverse", déclare-t-il en précisant qu'il est absurde de vouloir redéfinir les règles de fonctionnement de l'ensemble de la communauté, sur la base de "quelques dizaines de filles voilées".

L'affaire est donc lancée et il ne se passera plus un seul jour sans qu'elle ne vienne alimenter ce qui est à juste titre donné pour être le plus important débat de société en France au cours de l'année 2004. Débat d'autant plus important que, de manière générale, il vient résonner en écho de tous ces problèmes d'intégration que la France rencontre de manière frontale depuis quelques années, avec son indigestion chronique des flots d'immigrés qui arrivent sur son territoire : montée en flèche des communautarismes, intégrations difficile des minorités raciales et surtout des Arabes ; arabesque des intégrismes de toutes sortes ; tentation somme toute encore assez vague de donner corps, dans le restant de la société, à cette France black-blanc-beur que le monde entier admira un soi de juin 1998, sur l'or de la coupe du monde de Zindane et autres Thuram.

2 Religion et espace démocratique

Là semble en effet résider l'essentiel du débat : religion et démocratie sont-ils compatibles ? Quelle place accorder à la religion dans le fonctionnement d'un Etat moderne ? Avec quelle liberté les citoyens peuvent-ils se mettre en mesure d'assumer et de revendiquer en public leurs opinions religieuses, domaine qui est tenu pour relever de la stricte intimité des individus ? Au Cameroun, la question se semble pas se poser depuis qu'ont été édifiées les bases de fonctionnement de la République, sur le modèle laïc qu'Ahmadou Ahidjo et autres avaient hérité de leurs références coloniales, en accédant à la souveraineté nationale le 1er janvier 1960. Il avait en effet été dit dans les premières lettres de la constitution, que, comme pour ce qui était de la France, "mère patrie", il y aurait sous le ciel de Yaoundé, une distinction claire, nette et sans la moindre ambiguïté entre la pratique religieuse des individus et l'espace public qu'ils étaient obligés de tenir en dehors de leurs prières.

Peu d'empiétements ont alors été constatés à cette norme, en dépit de l'extraordinaire richesse confessionnelle de ce pays étiré sur 475.000 km2 et peuplé à ce jour de quelques 15 millions d'habitants dont presque personne ne peut plus dire, à ce jour, combien de religions "opèrent" vraiment sur la crédulité des misérables. L'un des rares souvenirs que l'on peut garder, au Cameroun, d'une confrontation du politique contre le religieux est donc celui du premier président de la république, Ahmadou Ahidjo, qui se donna, durant son règne, pour obsession de pourchasser sérieusement les Témoins de Jéhovah jusque dans leurs derniers trous, en les accusant de ne pas se donner la peine de respecter, même pour faire semblant, les symboles de base sur lesquels se fondait la jeune république. Chanter l'hymne national ? Il ne voulaient pas. Payer les impôts ? Ils ne voulaient non plus en entendre parler. Alors, M. Ahidjo donna à quelques uns d'entre eux la possibilité d'aller méditer profondément les refus de leur foi dans le fond des prisons. Confirmant de ce fait même le fait que, à ses yeux, république et démocratie n'étaient associables que tant que l'un ne tentait pas d'embrigader l'autre ou d'entraver son fonctionnement.

Ce qui est évidemment loin d'être le cas dans de nombreux pays modernes, notamment dans les pays arabes où religion et république sont donnés pour être des faces d'une même pièce, franchement indissociables. Cas par exemple de l'Arabie Saoudite où l'Islam est carrément déclarée religion d'Etat et où il est interdit de croire en un Dieu autre que celui qu'on retrouve sur le toit des mosquées. Conséquence : ceux qui lèvent la tête en tentant de faire autrement, sont embastillés, accusés de "prosélytisme" et de vagabondage religieux. Tout comme en Iran où, sous le règne des Ayatollahs, il vaut mieux pour les femmes se mettre un tchador où l'on ne voit même pas les yeux. Sans parler des Talibans en Afghanistan dont le célèbre Mollah - dont on recherche encore la mobylette - édicta jadis les règles d'un intégrisme islamique particulièrement proche des corps, où il était demandé de vivre dans une pureté de chair absolue, seule voie susceptible de conduire la cité des hommes à la cité de Dieu, sans transition.

3 Quel sens donner à la "laïcité" aujourd'hui ?

La religion d'Etat, contrairement à ces simplismes que pourraient imposer des raisonnements de courte vue, n'est pas toujours la route qui conduit aux intégrismes. Car, qui se souvient encore de ce que, en Grèce par exemple, l'orthodoxie est carrément prescrite comme religion d'Etat ? Qui sait qu'en Russie, il est presque acquis que le président nouvellement élu reçoive l'onction divine en se prosternant devant le patriarche de l'Eglise orthodoxe du pays ? Qui sait que, dans les pays scandinaves, l'Eglise anglicane, écrasante dans les moeurs, participe aux choix publics et que l'Etat intervient sans honte aucune dans la nomination des évêques et de quelques prêtres de quartiers ? Dans ces pays en effet, laïcité rime en quelques sorte avec respect de l'unité dans la plus grande tolérance des options individuelles. Ceci tenant souvent des histoires politiques où les églises en question ont joué des rôles plus que déterminants dans l'émergence et l'affirmation des identités nationales.

Ce n'est d'ailleurs qu'après le Siècle des Lumières suivi de sa grande révolution de 1789, que la France en vient pour la première fois à imaginer de manière claire, le principe d'une séparation des zones d'intervention entre l'Eglise en l'Etat. Schéma somme toute encore extrêmement serré à l'époque dans la mesure où l'équilibre se trouve hissé dans une ambiguïté qui stipule la domination de l'Eglise sur l'Etat et la prédominance de l'Eglise dans l'Etat. On joue alors avec les mots sur les braises d'un mouvement social et libéral dont l'écho s'en ira désormais de manière inexorable, sans fin. Couchée sur la triple secousse apportée par les idées libérales du protestantisme, la remise en cause des dogmes et des modes de fonctionnement de l'Eglise par d'éminents écrivains comme Voltaire ainsi que la lente subversion de la révolution scientifique apportent au recul du religieux dans la sphère publique, une contribution qui ne sera rendue décisive qu'avec l'adoption de la loi de 1905 qui vient installer de manière institutionnelle et définitive, la question du religieux dans la sphère privée des individus en affirmant, entre autres, qu'il est interdit "d'adopter aucun signe ou emblème religieux ( ) en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte".

Dès lors, et de manière assez paradoxale, la laïcité va plutôt devenir une expression au contenu relativement flou. Perçue par les extrémistes de tout poil comme le cénacle de leurs nouvelles exhibitions, elle va en même temps servir de planche à une nouvelle race d'intégristes : celle qui ne veulent plus sentir la religion en quelque endroit. Conséquence, tout le monde va s'étriper avec férocité, à une époque où l'on parle sans cesse du retour de Dieu et de reprise en compte par ceux qui avaient tendance à le perdre, du chemin du sacré. Ainsi, la laïcité qui est sensée être la route de la discrétion, de la tolérance et du respect des opinions de chaque individu, va devenir le sanctuaire des nouvelles fatwas où tout le monde s'accuse "d'intégrisme". Aussi est-il presque amusant d'apprendre que, dans les pays arabes, la France est, depuis le déclenchement de l'affaire du voile, accusée "d'intégrisme laïque".

4 Interdire les signes "ostensibles" est-il une solution ?

Dans un premier temps, oui, semble se résoudre à le dire, la plupart des hommes politiques et voix connues du débat public français. Oui, affirment-ils, pour résoudre, comme le demande la loi de 1905, la question de la non présence des signes religieux dans l'espace public et rétablir par ce fait mécanique, le principe de la laïcité. L'espace public est neutre et doit pouvoir le rester, rappelle Alain Juppé, ancien premier ministre du premier septennat du président Chirac. Tout le monde approuve donc en même temps le fait qu'il y a deux semaines, une employée de la Mairie de Paris ait été interdite de bureau parce qu'elle refusait de ne plus s'y présenter sans son voile que personne ne voulait justement voir dévoilé là, comme ça, dans un lieu qui est sensé être fédérateur et sans histoire. Tout comme au bout du compte, religion s'est définitivement faite sur la justesse de l'exclusion de toutes les lycéennes récalcitrantes, qui refusent se mettre à la règle d'une école sans voile.

Reste que, sur un débat qui a divisé autant les partis politiques que l'ensemble de la société française, les chefs des trois principales églises monothéistes sont justement ceux qui ont été les plus virulents à monter sur les tribunes pour s'indigner de la perspective de voir interdit le port de tout signe religieux dans les espaces publics. C'est vrai, chacun pour des raison différente de celles de son voisin : les catholiques parce qu'ils estiment que, tout de même, ce pays leur appartient et qu'ils ne vont pas, de ce fait, venir se faire emmerder par "quelques dizaines de cas problématiques" qui les empêchent de continuer à mettre leur croix, comme le disait le porte-parole des évêques de France ; les protestants parce qu'il leur a toujours semblé bon que les hommes soient libres jusqu'au bout ; les Juifs parce qu'ils ne veulent pas se séparer de leur Kippa ; et les musulmans parce qu'ils ne veulent pas davantage être stigmatisés dans un pays qui a déjà un sacré mal à digérer leur présence de six millions de personnes. Voix auxquelles se sont jointes, pour des raisons encore plus différentes, quelques partis politiques parmi lesquels, entre autres, le Front national et le parti communiste.

Il apparaît en effet de manière sensible aux yeux de nombre d'individus qu'une interdiction de ces signes vise en premier lieu les musulmans accusés et condamnés dans les médias pour cet "obscurantisme" qui les amène, sans aucune pitié, à priver les femmes de leur liberté, à les enfermer des journées entières dans les maisons, à leur interdire même d'aller faire des courses chez le boutiquier du quartier, à les molester bien souvent, et vraiment, à leur faire porter ce voile, ce bout de tissu noir qui leur donne le sentiment d'être des êtres dont le sexe, objet de tentations délicieuses, se porte sur le visage dégarni. Le voile, vêtement de tous les anathèmes et de tous les exorcismes, prend donc tellement de place dans le débat qu'il finit par faire oublier que, dans le même lot, les jeunes musulmanes réclament désormais des piscines à elles (pour ne pas se baigner avec les garçons) et que leurs mères, quant à elles, refusent catégoriquement de se faire consulter par des médecins hommes. Autant mieux mourir, disent certaines. Surtout s'il s'agit d'un problème de gynécologie

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Cameroun

Rubriques