Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Espace livres : Les mémoires post-mortem de Fochivé

Modeste Mba Talla (correspondance particulière)

18 Décembre 2003


Un neveu de l'ancien patron de la police camerounaise publie le fruit d'un entretien qu'il lui a accordé six jours avant sa mort.

Pour ceux qui sont nés dans les années 1980, sans doute que le nom de Jean Fochivé, ne leur dit pas grand chose. Mais dans l'imaginaire collectif camerounais, le patronyme de cet homme qui fut chef de la police politique de Ahidjo (pendant une vingtaine d'années) et de Biya (pendant deux ans), puis Sécrétaire d'Etat à la Sécurité interne évoque pour de nombreux autres Camerounais des épisodes les plus tragiques de l'histoire politique du Cameroun post-colonial. Jean Fochivé, le tout puissant patron de la police politique du Cameroun pendant 36 ans, est décédé le 15 avril 1997 à Yaoundé des suites d'une crise cardiaque. Homme controversé et énigmatique, il est resté pendant plus d'un quart de siècle un mystérieux personnage dont les compatriotes avaient peur de prononcer jusqu'au nom. Ce n'est qu'en août 1984, lorsqu'il part de la Direction de la documentation (Didoc) qui deviendra par la suite Centre national des études et de la recherche(Cener), écarté par la nouvelle équipe gouvernante de la deuxième république qui s'était alors attelée à la "déahidjoïsation", que la presse nationale déclenchera une véritable explosion des rancoeurs accumulées et lui attribuera un nombre impressionnant d'exactions.

"Père Foch" se retrouve alors en première ligne de la répression post-coloniale et son nom devient synonyme de terreur. Ce nom était même devenu symbole des tristes prisons de la BM, de Mantoum, Yoko ou même de Tcholliré. Affublé des sobriquets les plus péjoratifs, il sera désigné comme le commanditaire des opérations telles que l'incendie du célèbre marché Congo de Douala, la tragédie du " train de la mort ", l'assassinat de Félix Moumie, l'affaire Mpondo, l'arrestation et la condamnation à mort de Mgr Albert Ndongmo et de Ernest Ouandié On verra sa main dans les événements des villes mortes, dans l'affaire Lapiro... A tout cela le commissaire hors hiérarchie Jean Fochivé répondait qu'il défendait l'Etat et les institutions républicaines. Ceux qui l'ont connu s'accordent sur le fait qu'après le décès des suite d'un accident de la circulation de sa première épouse, "Père Foch" n'était plus le même. Six jours avant sa mort, Jean Fochivé va décider d'aller raconter toute sa vie professionnelle à son neveu, Frédéric Fenkam. Lequel, six ans après, décide de commettre un livre testament qui se veut, en gros, un condensé des "derniers mots" de l'ancien patron de la police politique aux heures les plus ensanglantées de l'histoire du Cameroun : "Les actes devraient se juger selon les époques et les circonstances dans lesquelles ils ont été posés ", pose le flic sous la plume de Frédéric Fenkam. Avant de poursuivre, confession surprenante :

" Les hommes de l'ombre que nous sommes devons avouer être les véritables bâtisseurs des petits tyrans qui ont mis l'Afrique dans l'état où elle est. Nous avons étudié, pensé et agi pour garder à la tête de nos jeunes Etats, des hommes qui n'ont aucune aptitude à diriger d'autres " Prémonition ? Repentance tardive ou un simple devoir de mémoire ?

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D'autres suivent, parfois fracassantes ou déconcertantes, le fil de cet ouvrage de 296 pages qui est au moins déjà une contribution appréciable à l'écriture de l'histoire politique du Cameroun indépendant. Histoire écrite par Frédéric Fenkam mais présentée comme contée par Jean Fochivé, mémoire ensevelie, après avoir été acteur très controversé.

Ses révélations, faites six jours avant sa mort brusque, constituent un récit émouvant relatant des épisodes déplorables. Lesquels sont présentés dans un style qui fera penser à des aventures romanesques. Et dans un ouvrage que ceux qui ont vécu les moments sombres de l'histoire du Cameroun en étant marqués dans leur chair liront sans doute avec un profond malaise. Ou une certaine délivrance.

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