Moustapha Barry
19 Décembre 2003
Blocage, déviation, accélération, progression vers le littoral des lignes de grains et des nuages auxquels s'ajoute la faible épaisseur de la mousson, voilà les principaux obstacles qui vont se dresser devant ceux qui auront la charge, en juillet prochain, de provoquer la pluie. Ainsi, il n'est pas sûr que l'expérience soit un succès.
Alors prudence !, a semblé dire M. Mamadou Issa Diallo, professeur d'histoire-géographie et chercheur associé à l'Orstom, aux militants de la Ld/Mpt, lors des journées hivernales des Jallarbistes des 6 et 7 décembre derniers.
Ça y est ! Le Sénégal a déjà ficelé son programme de pluies artificielles. Tout le matériel nécessaire sera sur place avant juillet 2004, période à laquelle est prévue l'expérimentation des pluies artificielles. Mais en plus de la maîtrise technologique, il faut aussi celle des phénomènes naturels responsables de la tombée de la pluie. Et ce sera le plus difficile, ainsi que l'a expliqué M. Mamadou Issa Diallo, professeur d'histoire et de géographie, et chercheur associé à l'Orstom, lors des Journées d'hivernage de la Ld/Mpt des 6 et 7 décembre derniers.
Parlant du "Sénégal à la recherche de la maîtrise de l'eau", le chercheur associé à l'Orstom a prévenu de l'existence de handicaps naturels qui "risquent d'affecter l'opération" de provocation des pluies artificielles. Précision de M. Diallo : "Au plan climatique, les difficultés qui entravent le système pluvial sont les faiblesses de la mousson, des noyaux anticycloniques mobiles et de leurs lignes de grains, l'évolution du front intertropical, tous ensemble soumis à l'impact de la ceinture anticyclonique boréale, notamment de la cellule des Açores et des vents subsidents d'altitude." Pour en déduire que la pluviométrie dépend largement de la teneur en eau de la mousson. Or celle-ci se situe en basse altitude au Sénégal, soit à 2 500 m, alors qu'il doit se situer entre 4 000 et 5 000 m pour espérer une bonne pluviométrie. C'est cette épaisseur et son hygrométricité limitée qui réduisent ses compétences. Pour atteindre ou dépasser les 4 000 m, il faut que la mousson soit sous "influence des lignes de grains, de la zone intertropicale de confluence appelée Zic, du relèvement de la subsidence", soutient le chercheur associé à l'Orstom. Mais ce sont les lignes de grains qui jouent un rôle capital dans la dynamique pluviométrique. "Elles sont à l'origine de 65 à 80 % des précipitations estivales et de la formation des nuages qui vont être inséminés", précise le chercheur de l'Orstom.
Ces lignes se forment en plusieurs endroits sous le front intertropical, à la rencontre des noyaux d'air polaire récent et de la mousson. Seulement, poursuit M. Mamadou Issa Diallo qui cite Leroux, "la région du Tchad en est le foyer privilégié pour des raisons aérologiques et orographiques, dans une moindre mesure le Soudan occidental". Les lignes de grains qui ont atteint notre pays proviennent d'Agades, au Niger, et surtout du nord-est du Mali, le long du méridien magnétique de 20° nord. Face aux limites de la mousson et au sort des lignes de grains, quatre cas de figures peuvent se produire lors de la provocation des pluies. Le premier cas de figure pourrait être "le blocage des lignes de grains par l'anticyclone des Açores nord-ouest". Ceci pourrait entraîner "des précipitations sur place ou en poches, ou encore pas de pluies, selon le potentiel du flux d'alimentation".
Le deuxième cas de figure, c'est la déviation vers le sud plus lente ou vers le nord - le long de la vallée - qui peut être favorisée ou accélérée, en cas de situation dépressionnaire au Ferlo, par les oscillations du front intertropical ou par la dépression saharienne. Le troisième cas de figure serait l'accélération vers la côte en présence d'une dépression littorale. Mais une fois sur la côte ou en mer, celle-ci entraîne souvent une circulation cyclonique avec brassage de l'alizé maritime (1 000 m), de la mousson (30 noeuds soit 1 500 m) et de l'alizé continental (40 noeuds). Le quatrième cas de figure est la progression à des vitesses très variables d'un endroit à un autre, l'allure et la direction étant modifiées par la configuration aérologique, l'influence des Açores et la dépression thermique, comme décrit plus haut. Et l'arrivée de la ligne de grains "peut entraîner un second maximum de développement et parfois de pluviométrie côtière et océanique".
Selon M. Mamadou Issa Diallo, ces situations ainsi décrites se sont produites dans notre pays dans la dernière décade d'août 1982. C'est pourquoi il conclut "qu'il existe des risques que les nuages ciblés ou juste ensemencés soient bloqués, ralentis, dispersés ou déviés de leur trajectoire. Cela dépendra des caractères et du rapport de force des flux en présence ou qui peuvent l'être". A ces remarques, s'ajoute le cas de l'anticyclone des Açores qui est le principal responsable direct du déficit pluviométrique que le Sénégal connaît. Il se caractérise par une très grande mobilité en longitude et en latitude. Selon le chercheur associé à l'Orstom, "l'infiltration permanente d'invasions polaires même au coeur de l'hivernage redynamise l'anticyclone des Açores, le rapproche des côtes d'où, par le Nord à Nord-ouest, il freine les lignes de grains. Le renforcement concomitant de "Sainte Hélène" comprime l'aire d'évolution de la mousson et réduit son parcours océanique". Il s'y ajoute que les vents subsidents, chauds et secs, renforcés par l'harmattan au-dessus, empêchent la mousson de se développer en latitude et de valoriser son potentiel précipitable, très important en septembre. Ces vents cisaillent la mousson, la décapitent, l'évaporent, en isolent des poches jusqu'à 3 500 m et plus. C'est la raison pour laquelle, explique M. Mamadou Issa Diallo, "on peut observer à l'oeil un ciel couvert, puis clair peu après en moins d'une heure parfois". L'autre difficulté qui pourrait se dresser sur le chemin des provocateurs de pluies a trait au "front intertropical (Fit) (qui) remonte difficilement le littoral sénégalo-mauritanien à cause des Açores et bloque ainsi et retarde moussons et pluies".
Le Fit garde souvent la même position verticale du sol à 1 000 m vers 20 à 25° nord, de mi-juillet à mi-septembre, sauf au passage des lignes de grains. Mais à partir de 1 500 m, il est très fluctuant et délimite et oriente les lignes de grains vers le Golfe de Guinée ou la Mauritanie, ou bloque leur évolution. Pour le chercheur, "l'insécurité des lignes de grains et nuages ne vient pas seulement de la base (nord-ouest) mais aussi du sommet (vents d'est et le Fit en altitude)". Autrement dit, le déficit pluviométrique dépend essentiellement du phénomène planétaire de la circulation aérologique dans sa structure verticale (perturbation, blocage des lignes de grains par le nord-ouest des Açores) et horizontale (mousson d'épaisseur limitée comprimée par les vents d'Est stérilisants), en relation avec la puissance, la position des ceintures anticycloniques Nord et Sud.
Malgré toutes ces difficultés, M. Diallo reconnaît qu'il y a des moments, des situations qui ouvrent des brèches favorables à d'importantes pluies. Pour lui, "il n'existe pas de moyens pour modifier les centres d'action, leurs positions, les structures et circulations aérologiques, malgré le rôle que peuvent jouer des générateurs au sol dans la convection". Dans ces conditions et compte tenu de la nature des handicaps, il est difficile de faire des propositions concrètes sans risque d'être démenti par la nature. Cependant, le chercheur de l'Orstom identifie des moments favorables comme l'introduction des fronts polaires, l'exploitation des noyaux anticycloniques et des lignes de grains, celui de la zone intertropicale de confluence, les nuages convectifs locaux et la remontée de Sainte Hélène. A cause des blocages et des déviations des lignes de grains et nuages au niveau des zones d'insémination prévues à la frontière avec le Mali, M. Mamadou Issa Diallo invite à explorer d'autres sites de diversification. Avant d'ajouter que "l'opération pluie provoquée peut coïncider avec une de ces périodes ou ne pas répondre aux attentes. D'où la nécessité de prévoir des solutions alternatives à toutes fins utiles".
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.