Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Le combat singulier Chirac-Wade

Par : Mamadou Seyni MBENGUE Ambassadeur honoraire Ancien maire de Khombole

19 Décembre 2003


Pendant cinq mois, en fait depuis juillet dernier, le feu couvait sous la cendre, au terme d'une longue incubation, comme il sied lorsque deux monstres politiques sacrés s'apprêtent à en découdre. L'affaire éclate enfin au grand jour dans une cascade de révélations plus ou moins croustillantes.

En réalité ce qui étonne et surprend les habitués de la scène politique nationale, c'est, assurément qu'elle ait tardé à apparaître au grand jour, surtout qu'elle ait pu traînailler en longueur dans les allées du pouvoir couvertes de tapis moelleux, aux murs décorés de lambris de plâtre et dans les cartons d'une chancellerie fut-elle l'une des plus prestigieuses de notre pays. Ce dossier qui décrivait au menu la genèse et les péripéties d'une brouille entre deux primats du pré-carré francophone, qui tiennent, chacun dans son pays, les instruments du sommet du pouvoir, ne revêt plus le moindre secret. Il n'a qu'une importance toute relative. En effet, en cinq mois, avant son départ de Dakar et à son arrivée à Paris, l'ambassadeur de la République française au Sénégal; Son Excellence Jean de Gliniasty, par qui le «scandale» est arrivé a eu largement le temps de lâcher des fuites par quelques bribes de phrases, à dessein, en direction des journalistes, pour appâter quelque chasseur de scoop.

La méthode est connue des diplomates lorsque l'on veut relancer ou clore une affaire. Le quotidien sénégalais L'Observateur s'est penché avec sérieux sur cette affaire qu'il replace ainsi dans une brûlante actualité politique. L'affaire qui n'en est vraiment qu'à ses débuts, va inévitablement, dérouler ses méandres ponctuées d'éclipses et de rebondissements, le tout sans doute planifié par Paris, en fonction d'une politique qu'elle va esquisser et peut-être affirmer à l'égard de notre pays. En attendant, c'est un combat singulier à fleuret à peine moucheté qui va se dérouler entre les deux présidents dans les arcanes officielles, loin des non-initiés, surtout de l'homme de la rue, un combat avec ses ruptures sporadiques comme pour prendre du champ, ainsi que ses ruses de sioux. Les états-majors politiques quant à eux, sont en émoi. Eux ont choisi, cependant, de se battre en pleine clarté, sous la lumière crue des faits et des données précises. Ils ont adopté la sérénité et le réalisme, car ils refusent de se laisser entraîner, dans une interminable campagne électorale qu'ils vivraient ainsi, comme par anticipation, durant quatre longues années.

C'est, en tout cas, le choix fait en toute lucidité par le Parti Socialiste, à l'issue de la réunion de son Bureau politique. Si l'on prête à Chirac l'intention de travailler à la réalisation d'un tandem Diouf-Niasse et que cette volonté existe vraiment, il faudrait alors se poser une question essentielle à mes yeux: le président français avait-il au préalable pris soin d'informer d'abord les acteurs politiques principaux sur lesquels repose son scénario? Rien ne le laisse croire a priori, car les réactions suscitées par la rumeur, en particulier dans l'entourage de Niasse et d'Ousmane Tanor Dieng premier secrétaire du Parti socialiste sont franchement discordantes. C'est le moins que l'on puisse en dire dans l'immédiat. Du côté de Abdou Diouf c'est le mutisme total, un mutisme qui relèverait d'une probable non-information à l'instar de ses camarades de la famille socialiste et non d'un goût prononcé pour ses silences et ses mystères auxquels il nous avait habitués à l'époque de sa gestion du pouvoir où calfeutré dans son bureau il exerçait son magistère dans un isolement volontaire.

Si Jacques Chirac n'a pas eu l'élémentaire prudence de mettre au parfum les deux hommes qu'il a choisis - en supposant toujours que cette intention soit véritablement fondée - il aurait alors - ce qui est impensable chez Chirac - commis une lourde erreur. En effet, même s'il parvenait à convaincre et à unir l'ancien président et son ancien ministre des Affaires étrangères du régime socialiste, le problème demeurerait entier. Ousmane Tanor Dieng est, en effet devenu incontournable pour tout scénario tendant à favoriser des retrouvailles de la famille socialiste. Le subit déclin qui s'abattit sur le Ps avec la débâcle provoquée par l'Alternance, aurait pu avoir raison du parti au pouvoir en suscitant sa disparition dans la trappe de l'histoire politique de notre pays. Avec ce moral de fer qu'on lui connaît, il a travaillé comme jamais aucun dirigeant politique se trouvant dans les mêmes conditions n'a jamais travaillé. Ainsi a-t-il réussi, sans conteste, aidé de ses amis et de ses proches à maintenir la tête du Parti hors de l'eau puis à la faire remonter à la surface.

Un travail méritoire qui lui a permis au bout de quatre ans, de restituer aux masses de ce pays une formation politique rénovée assise comme naguère sur le tremplin incomparable du socialisme démocratique. Celui-ci lui apporte, comme hier le terreau, nécessaire pour conforter ses choix et ses options politiques, économiques et sociaux, éléments indispensables dans un combat permanent contre la pauvreté et pour un développement intégral et durable. Le premier secrétaire du Parti socialiste est hautement présidentiable. L'homme s'est imposé dans l'épreuve par la pertinence de ses analyses politiques; par sa lucidité politique, son sens de la mesure et de la courtoisie lorsqu'il répond même à ses adversaires. Il faudra bien un jour recourir peut-être, à l'arbitrage des hommes de la base, interroger un militantisme engagé afin que justice se fasse. Jacques Chirac, pour revenir à lui, va emprunter un chemin glissant, semé d'embûches. Sa connaissance de l'Afrique francophone, en particulier du Sénégal lui permet d'éviter certaines, mais il n'en demeure pas moins vrai pour autant, qu'il y a bel et bien d'autres qu'il ne parviendra pas à identifier.

La moindre erreur pourrait avoir des conséquences lourdes quant à un éventuel processus qu'il conduirait et aboutir à une probable dispersion de la famille socialiste donc à son affaiblissement. L'émoi suscité par l'initiative qu'aurait prise Chirac équivaudrait à celui provoqué par une tuile lancée dans la marre aux grenouilles. Elle ouvre en même temps la boîte de Pandore et risque de sonner le réveil en sursaut des ambitions dormantes ou en demi-sommeil, des prétentions quasiment sans limite, des appétits gargantuesques qui se gonflent, qui se gonflent Cette soudaine polarisation de la classe politique autour d'une affaire qui reste encore à l'état de rumeur, ne doit surprendre personne. La «présidentielle» est une élection hautement structurante parce qu'elle influe ensuite jusqu'aux divers niveaux de la vie nationale: le gouvernement, l'Assemblée nationale, le Conseil de la République, les élus locaux (régions, communes et communautés rurales, sans parler de l'exécutif à hauteur des régions, des départements et des directions nationales On comprend alors, plus aisément, la raison du branle-bas de combat politique qui secoue brusquement l'arène sénégalaise même si celle-ci n'a guère était calme ces temps derniers.

Mais ce qui lui donne cette fois le vertige est autrement plus important. Par ailleurs si, le président français n'a pas cru devoir s'entourer de certaines précautions, c'est, peut-être parce qu'il estime la tâche relativement facile pour lui. La France a de tout temps été notre premier partenaire en matière de coopération avec le monde extérieur. Nos fonctionnaires et nos cadres sont formés à la française. Nous lui devons notre manière de gouverner, de même que notre système de développement économique etc. Mais il y a des rapports encore plus étroits et plus anciens qui nous lient à la France. Dans le domaine financier le Sénégal comme les autres pays de l'Uemoa est arrimé au char monétaire français. Selon les accords passés en commun, Paris garantit le franc Cfa à l'ensemble des pays membres de l'Union économique et monétaire ouest-africaine. La France accepte ainsi de prendre en charge toutes les perturbations que le franc Cfa pourrait créer négativement dans la gestion de l'euro. A vrai dire, jusqu'à un certain point seulement et en fonction du volume de ces perturbations. Paris n'ira certainement pas jusqu'à un éventuel affaiblissement grave de la monnaie ouest-africaine, sans prendre d'accords avec ses partenaires de l'Union europénne des mesures de nature à préserver la monnaie commune.

S'il le faut par la rupture de l'attelage suivie d'une seconde et catastrophique dévaluation comme le fit le 12 janvier 1994 le Premier ministre français de l'époque, Edouard Balladur. Nous n'irons pas plus loin, s'agissant des investissements, sur l'épée de Damoclès qui demeure suspendue sur nos têtes avec le club de Paris et les autres investisseurs que sont les Ong et autres bailleurs de fond que contrôle Paris. Evidemment, la possibilité d'une telle menace et son éventuelle exécution dépassent les limites de l'entendement chez bon nombre de Sénégalais moyens à fortiori chez l'homme de la rue et chez des ruraux non alphabétisés. Ne leur reprochons pas de croire que la seule possession du droit souverainde décider de leur avenir par la vérité des urnes constitue un antidote suffisant contre les menées provenant de l'extérieur.

Il me semble que c'est là que réside tout l'enjeu, un enjeu de taille qui donne le vertige, du fait de la tentative politique chiraquienne sur le Sénégal.

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