Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: An II de la disparition du poète-président : il était une fois Senghor

Ibrahima Anne

19 Décembre 2003


Les socialistes célèbrent à partir d'aujourd'hui l'anniversaire de la disparition du fondateur de leur formation. Une occasion pour les "verts" de plancher sur la dimension culturelle du premier président du Sénégal. Pour rafraîchir la mémoire à la jeune génération, Mamadou Diop, ancien proche collaborateur de Senghor, raconte l'homme.

C'est la voix empreinte d'émotion que Mamadou Diop, ancien maire de Dakar, actuel maire de la commune d'arrondissement de Yoff et membre du Bureau politique du Parti socialiste nous lève un pan de la vie de Senghor. Parce qu'en sus du privilège d'avoir travaillé sous ses ordres, Mamadou Diop a très tôt connu le poète-président. C'est, en effet, en 1948 que l'ancien maire de la ville de Dakar a, pour la première fois, eu son premier contact physique avec lui. Celui qui allait présider aux destinées du Sénégal était venu dans la demeure familiale rendre une visite de courtoisie à son père Elhadj Ousmane Diop Coumba Pathé. "Quand tu seras grand, il faudra le soutenir" , dira le chef lébou à son fils Mamadou Diop qui n'avait que 12 ans. Une recommandation qu'il gardera au fond de sa mémoire de jeune adolescent.

En 1958, jeune officier dans la coloniale, en poste au Niger, il revint rendre visite à son père mourant qui lui réitéra la recommandation qu'il lui avait faite dix ans auparavant.

Entre-temps, le Sénégal accéda à la souveraineté internationale. Mamadou Diop intègre la gendarmerie nationale et en tant qu'officier de la maréchaussée, il commandait la légion de gendarmerie territoriale. Ainsi, "j'assurais la sécurité du président chaque fois qu'il allait dans les régions", confie, avec un brin de nostalgie, l'ex-édile de la Ville de Dakar.

Surviennent les événements du 17 décembre 1962 qui consacrèrent la rupture entre Senghor et son ancien compagnon Mamadou Dia. Se rendant compte de la fragilité de nos institutions, Senghor révise son plan de carrière. En effet, dans son agenda personnel, il avait convenu avec lui même qu'une fois l'Etat mis en place, il allait quitter la scène politique pour se consacrer à ses activités culturelles et d'enseignement. Mais, il se rendra compte qu'il y avait nécessité de restaurer l'autorité de l'Etat. Ainsi, élabore-t-il la Constitution du 7 mars 1963. Cette loi fondamentale, la deuxième du genre sous l'ère du Sénégal indépendant (la Constitution de la Fédération du Mali non comprise), instaure un régime présidentiel fortement marqué par la personnalité du chef. Ce qui fait que le président de la République cumule ses fonctions avec d'autres, tout aussi régaliennes. Ainsi, en même temps qu'il préside aux destinées du jeune Etat, Senghor fait office de ministre de la Défense. Ce qui fait que le chemin de Diop le maire croisera de nouveau celui de Senghor. En tant que Secrétaire général du ministère de la défense, il est chargé de préparer le courrier du ministre qui n'était autre que Senghor. Cette collaboration l'astreindra à une séance quotidienne avec le Président.

En 1970, Senghor procède à la révision de la Constitution de 1963. Dans son désir de déconcentrer les pouvoirs, il réintroduit le poste de Premier ministre qu'il confiera à Abdou Diouf. Par conséquent, les fonctions de ministre de la Défense ont été dévolues à ce dernier. Alors, Mamadou Diop continue de s'acquitter des mêmes tâches de coordination et de gestion de courrier avec le futur successeur de Léopold Sédar Senghor.

Entre-temps, Mamadou Diop qui est également magistrat de formation quitte l'administration centrale pour atterrir à la Cour Suprême. Au niveau de l'instance suprême de l'ordre judiciaire sénégalais, il sera nommé avocat général. Et, c'est en pleine assemblée de la Cour qu'il recevra un appel venant du président Senghor. Ce dernier le nomma Secrétaire général de la Présidence de la République. En tant qu'officier, il lui revenait la lourde tâche de mettre de l'ordre au niveau des services présidentiels. Il occupera cette fonction jusqu'en 1975, année au cours de laquelle il fut nommé par Senghor ministre des Travaux publics, des Transports et de l'Urbanisme. Trois années plus tard, il se retrouve ministre de la Santé. Avec une fierté non feinte, Diop le maire confiera que Senghor "ne nommait pas n'importe qui". En effet, pour assumer de hautes charges sous Senghor, c'était un véritable saut d'étapes. Les unes plus difficiles à franchir que les autres. La moralité des agents de l'Etat était une exigence fondamentale sous Senghor de qui Mamadou Diop garde le souvenir d'un chef. En tant que tel, il n'avait pas besoin de gronder pour se faire respecter. "Il se faisait obéir naturellement", dira-t-il. Et, de poursuivre pour dire que, "pendant tout le temps que j'ai côtoyé Senghor, jamais je ne l'ai entendu élever la voix pour gronder l'un quelconque de ses collaborateurs". Mamadou Diop qui ne tarit pas d'éloges pour Senghor dira de ce dernier qu' "il était profondément nationaliste: sa préoccupation majeure c'était de bâtir un État impersonnel".

A ce propos, il se plaît à raconter cette anecdote de la rencontre entre Senghor et De Gaulle. Parti demander l'indépendance au président de la République française, celui-ci lui avait donné comme seule recommandation de "bâtir un Etat impersonnel". C'est dans ce cadre qu'il a mis en place les premiers organes de contrôle du Sénégal indépendant : Inspection générale d'État, Contrôle financier, Bureau organisation et méthode etc. Cet important programme structurel s'était accompagné d'une forte exigence de formation des cadres. L'Ecole nationale d'administration et de magistrature (Enam), le Centre de formation et de perfectionnement administratifs (Cfpa) portent l'empreinte du pionnier. Sous Senghor, les détails avaient leur importance. Méticuleux, pointilleux à la limite, Senghor était très exigeant vis-à-vis des commis de l'État. Ceux qui incarnaient l'État devaient avoir un certain comportement : la mise devait être correcte. "On ne s'habillait pas n'importe comment", se rappelle l'ancien Secrétaire général de la présidence de la République. Les formes étaient, également, élevées au rang de dogme au niveau de l'écrit. "Il était très exigeant en matière de rédaction administrative", dira-t-il de celui qui fut, par ailleurs, le premier noir agrégé de grammaire. Il était très regardant sur la ponctuation : les virgules et les points-virgules devaient être à leur place. Ses discours étaient toujours pré-rédigés. Et, malheur à celui qui était chargé de préparer les discours présidentiels : "quand il te confie son discours à rédiger, tu ne dors pas", rappelle, avec une pointe d'humour, Mamadou Diop. Senghor tenait aussi bien à la ponctuation qu'à la ponctualité. Sous son magistère, le conseil des ministres débutait à 9 h 30. "Le président Senghor n'est jamais arrivé en retard", confie Mamadou Diop.

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Côté jardin, l'actuel maire de la commune d'arrondissement de Yoff reconnaît en Senghor les qualités d'un bon père de famille. Marié, en secondes noces à une française du nom de Colette Hubert, Senghor ne sacrifiait, pour rien au monde ses quarante-cinq jours de vacances qu'il passait à Verson. Pour lui, le repos était quelque chose de fondamental dans la vie d'un homme. Senghor était si attaché à la famille que la mort accidentelle de son fils Philippe Maguilène "l'avait beaucoup marqué".

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