19 Décembre 2003
"La démocratie, relevait un chef d'Etat africain, ce n'est pas un dîner de gala".
Une boutade bien africaine pour dire que de nouveaux comportements s'imposent pour gagner le pari de la démocratisation. Malheureusement, après plus d'une décennie de pratique sur le terrain, on n'est pas encore sorti de l'auberge.
Lorsque l'espoir suscité par la "nouvelle marche" ne s'est pas transformé en cauchemar, elle a toujours du mal à accoucher des fruits de ses promesses.
L'entrée remarquée de l'opposition dite radicale au Parlement burkinabè, à l'issue des élections législatives de mai 2002, a été saluée comme une occasion de remettre le train d'une vraie démocratie sur les rails. Du moins, les observateurs de l'arène politique ont vu dans la mise en place d'une assemblée nationale plus représentative des forces politiques, une alternative crédible pour vaincre le signe indien de l'immobilisme politique et socio-économique. Mais, entre l'existence sur l'échiquier institutionnel de pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire et la traduction de leurs prérogatives dans le champ du concret, le fossé est encore grand. Comme dirait l'autre, le processus démocratique a désespérément encore du plomb dans l'aile au pays des hommes intègres. Et les députés du groupe parlementaire "Justice et Démocratie" viennent de l'apprendre à leurs dépens.
A en croire une déclaration publiée dans les colonnes du quotidien "Le Pays" du mardi 18 novembre, Me Bénéwendé Sankara et ses camarades se sont vu opposer "une fin de non-recevoir" à "une enquête parlementaire" sur l'incendie du grand marché de Ouagadougou, intervenu le 27 mai dernier.
Selon les termes du communiqué du groupe parlementaire, leur requête devrait permettre d'établir "aussi bien les circonstances dans lesquelles l'incendie est intervenu, que les défaillances et les fautes de gestion de l'administration responsable du marché ". A sa grande surprise, le gouvernement aurait rejeté cette demande, cinq mois après sa formulation , "au motif que des procédures judiciaires sont en cours". Comme on devait s'y attendre, ces députés, ainsi frustrés, jugent cavalière la réponse de l'exécutif et crient au "bâillonnement" de l'opposition parlementaire. C'est certainement de bonne guerre. Mais, en s'opposant à la demande d'une enquête parlementaire sous le prétexte d'une "enquête judiciaire en cours", le gouvernement ne prête-t-il pas le flanc à ceux qui l'accusent de ce "bâillonnement" et contre lequel s'insurge le groupe parlementaire "Justice et Démocratie"?
Quoiqu'il en soit, "la fin de non recevoir" opposée par le gouvernement semble heurter, de plein fouet, le principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Par ailleurs, n'est-il pas plus utile d'explorer toutes les voies républicaines de recours pour trouver la vérité sur une affaire aussi délicate et dramatique que l'incendie du grand marché de Ouagadougou? A moins que ce tragique incendie qui a paralysé cet instrument aussi important de l'économie burkinabè ne soit vécu au sein du gouvernement comme un cas de conscience, il ne paraît pas judicieux de négliger, sous quelque motif que ce soit, une initiative qui se propose de contribuer à faire la lumière sur un tel drame. Car, s'il est vrai que la démarche de l'opposition n'est pas neutre a priori, et perturbe certains sanctuaires du pouvoir, le fait de vouloir l'écarter sans autre forme de procès ne risque-t-il pas d'être interprété comme une prime à l'impunité ou comme une volonté de cacher quelque chose?
Dans un contexte national dominé par une suspicion généralisée, le bon sens recommande que l'on laisse libre cours à toute démarche qui s'inscrive un tant soit peu dans le cadre républicain. Car, ce serait vouloir une chose et son contraire que de se féliciter d'avoir une Assemblée nationale "multicolore" et de poser des entraves à l'expression de cette pluralité sur des sujets d'intérêt national. Autrement, lorsque l'opposition politique n'a plus d'autre recours que la rue pour faire entendre sa voix, c'est la République elle-même qui devrait se sentir gênée aux entournures. Or, à l'heure actuelle, ce n'est plus le potentiel, ou les conditions, ou encore moins le cadre d'expression plurielle qui manque au Burkina.
Pour une fois, on ne dira pas que l'opposition est moribonde ou n'ose pas prendre ses responsabilités. On se rappelle que c'est à un député de ce même groupe parlementaire "Justice et Démocratie" que l'honneur est revenu en juin dernier d'interpeller le gouvernement sur les circonstances de l'incendie de Rood Woko. C'est sans doute, en toute logique, qu'il demande aujourd'hui une enquête parlementaire pour situer les responsabilités dans cette affaire qui comporte un enjeu vital pour la nation entière. Que le régime en place ne saisisse pas cette occasion pour permettre à la démocratie parlementaire de faire un saut qualitatif, cela est dommage.
Mais, l'opposition parlementaire gagnerait à ne pas s'arrêter en si bon chemin. Pour peu qu'ils soient convaincus que la vérité est sacrée, Me Sankara et ses camarades marqueraient un grand coup en se donnant, en dehors du circuit du Parlement, les moyens de déméler les ficelles qui empêcheraient la lumière de jaillir du dossier de Rood Woko. Notre démocratie y sortirait certainement grandie à l'intérieur comme à l'extérieur.
GOUVERNEMENT-COLLECTIF
Le Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques a célébré le 13 décembre dernier, le 5e anniversaire de l'assassinat du journaliste Norbert Zongo. A Ouagadougou, cette célébration a surtout été marquée par une marche-meeting. Initialement dirigée en direction du Premier ministère, la marche aura finalement pour point de chute le rond-point des Nations-Unies où un conseiller du Premier ministre a reçu le message du Collectif. Les leaders du mouvement " trop c'est trop" ont visiblement perçu cela comme un manque d'attention du gouvernement face à leurs revendications alors que très souvent, pour des cérémonies festives et autres mondanités, tout le gotha gouvernemental est là. Dans ces conditions, le même collectif se demande alors où se trouvent les axes prioritaires du gouvernement. Mais au-delà de cette querelle protocolaire, le plus important reste sans doute la suite réservée aux dossiers que l'Exécutif reçoit sur son bureau.
Depuis cinq ans maintenant, le pouvoir a adopté une série de réformes, même si elles ont été obtenues sous la pression sociale: révision de la constitution, relecture du code électoral, création d'un fonds d'indemnisation des victimes de la violence en politique, réformes judiciaires... Toutes ces réformes ont inévitablement conduit à une accalmie sociale quoi que le dossier Norbert Zongo et bien d'autres soient toujours en souffrance et restent comme une arête dans la gorge du gouvernement.
Le Collectif, tout en saluant ces avancées dans le processus démocratique, les juge insuffisants alors que le pouvoir de son côté estime avoir énormément lâché du lest. Quoi qu'il en soit, il est heureux de constater que le fil du dialogue n'a pas été totalement rompu bien que mis par moment à rude épreuve.
Pour préserver ce processus de dialogue minimal, il importe que le gouvernement mette la forme dans ses rapports avec ses partenaires sociaux. Les marcheurs du 13 décembre auraient souhaité remettre leurs doléances à un membre du gouvernement, à défaut du Premier ministre lui-même. Peut-être que cela n'aurait eu aucune incidence majeure dans le traitement du dossier, mais la gestion de la cité est aussi faite de symboles. Il est évident que le déplacement du chef du gouvernement pour rencontrer les leaders du Collectif aurait été perçu par tous les acteurs de la scène socio-politique et par l'opinion nationale comme un signe d'attachement du pouvoir aux préoccupations de l'heure. Quoi qu'on dise, le Collectif cristallise une bonne partie des aspirations populaires.
Pendant ces cinq dernières années, il a été de tous les combats pour le renforcement de la culture démocratique et de la bonne gouvernance. C'est donc un interlocuteur social majeur que le gouvernement ne saurait traiter comme le premier venu. Le Collectif a donc du mal à comprendre qu'un conseiller l'accueille alors que pour des défilés de modes, le pouvoir est parfois représenté au plus haut niveau. On ne sait pas trop ce que le gouvernement cherche à véhiculer à travers cette attitude.
Ce qui est sûr, certains acteurs de la société civile et certaines sensibilités politiques ne semblent pas apprécier cette présence gouvernementale de plus en plus marquée lors des soirées mondaines alors que la majorité de la population se trouve confrontée aux difficultés de la vie quotidienne. Le travailleur semble donc de plus en plus révolté de constater une fin de non-recevoir relative à ses revendications tandis que les dépenses de prestige sont lésion. La crise ivoirienne est constamment évoquée pour justifier l'austérité budgétaire. Mais elle ne saurait, à elle seule, servir de prétexte aux différentes restrictions budgétaires puisqu'au même moment, le gouvernement ne s'embarrasse pas de certaines largesses en faveur de ses membres.
Ce hiatus s'accommode très mal des principes élémentaires de bonne gouvernance. Le gouvernement doit revoir sa copie et accorder à chaque structure, à chaque événement, la bienseillance qu'il mérite.
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