Laïd Zaghlami
20 Décembre 2003
Des disparités socioéconomiques entravent les pays du Sud et les empêchent de profiter des opportunités de la révolution numérique en cours
Le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI), tenu du 10 au 12 décembre à Genève, a clos ses travaux sur une note d'optimisme et de consensus, lit-on dans la déclaration finale. Organisé conjointement par l'Union internationale des télécommunications, les Nations unies et la confédération suisse, le SMSI a connu une forte participation mondiale. Plus de 40 chefs d'Etat et de gouvernement, plus de 15 000 délégués de 175 pays représentant le secteur privé et public, la société civile, étaient au rendez-vous. La tenue du sommet en lui-même et la présence de nombreuses délégations dénotent l'intérêt accordé à l'édification d'une société mondiale de l'information où celle-ci et les données deviennent un capital inestimable de pouvoir et de puissance ; une valeur marchande aux grands enjeux économiques, politiques et stratégiques.
Approche techniciste ou socioculturelle
Déjà deux tendances se déchirent à ce propos. Une approche techniciste et technologique favorisant la primauté technologique et une approche sociale, économique, culturelle et politique prônée par les pays en voie de développement. Le débat a débordé sur la fracture numérique, la gouvernance du réseau internet, sa sécurité et la liberté d'expression et de presse. Beaucoup de forums, conférences et ateliers se sont greffés au programme du SMSI. Palexpo, lieu privilégié où s'est tenu le sommet, a connu une ambiance fébrile et très animée. L'Union européenne de radiodiffusion (UER) a organisé, en collaboration avec le département communication et presse des Nations unies et la Radio TV Suisse, un forum mondial sur les médias électroniques. Les questions de violence dans les médias, la liberté de presse, les nouveaux médias, les médias du Monde arabe, les enjeux et changements intervenus suite à l'avènement de la révolution numérique ont été longuement évoqués par les experts du monde politico-médiatique. Parmi les représentants figuraient en bonne place les présidents des unions de radiodiffusion du monde entier, les directeurs des chaînes de télévision
Les médias arabes s'imposent
En ce qui nous concerne, le point saillant du forum est l'intervention du manager d'El Jazeera, M. Waddah Khanfar, qui a défendu le travail soutenu par la chaîne pour la promotion de la liberté de presse et d'opinion dans le Monde arabe et les valeurs d'éthique et de professionnalisme. Il dira qu'El Jazeera, malgré les pressions internes et externes, s'efforce de donner une information crédible et honnête. Au cours de ce débat, un duplex a été organisé entre Genève et Baghdad où notre confrère Abdelhak Saddah est intervenu depuis la capitale irakienne. Parlant dans un anglais parfait, il énuméra les difficultés rencontrées dans l'exercice de son travail, et tous les harcèlements qui l'entravent dans la collecte de l'information. Après quoi, M. Hamraoui Habib Chawki, directeur général de la télévision algérienne, président du Haut comité de coordination des chaînes satellites arabes (ASBU) et président de la Coopération audiovisuelle en Méditerranée (COPEAM), a répliqué à la remarque formulée par l'animatrice du forum Christine Ockrent de France Télévisions à propos des médias algériens. Il dira en substance que, pendant 10 ans et au moment où le peuple algérien et la communauté des journalistes subissaient les affres de la violence, les médias occidentaux nous boycottaient et accordaient peu d'intérêt à la nécessité de comprendre la situation. «Mon confrère Saddah, à titre d'exemple, a, lui aussi, connu cette période et subi les conséquences de la situation difficile. Ainsi, parler de liberté de presse et expression d'opinion dans de telles situations, c'est mettre la cravate avant la chemise», souligne-t-il. «Chacun a choisi de voir midi à sa porte et le discours de la haine est malheureusement l'une des constances des messages diffusés dans les médias occidentaux», a conclu M. Hamraoui.
Nouvel impérialisme médiatique
A noter qu'au cours de ce forum, fort animé par des interventions très controversées du chercheur français Dominique Wolton sur le nouvel impérialisme médiatique et le concept illusoire de la société d'information d'après lui, une déclaration des radiodiffuseurs a été remise par le président de l'UER et manager de la radio TV de Finlande, M. Arne Wessberg, entre les bonnes mains du secrétaire général des Nations unies, M. Kofi Annan, qui doit la proposer à la séance plénière du sommet mondial. Dans cette déclaration, il est mis en exergue la liberté de presse, le pluralisme médiatique, la garantie de développement de la cohésion sociale dans la révolution numérique, car l'information doit être accessible et disponible à tout le monde.
ICT 4D
Il y a eu le sommet sur l'information, et ses «sous-sommets» qui l'alimentent en idées et projets. L'agence suisse de la coopération et développement et Global Knowledge Parternership ont organisé une plate-forme sur le développement des technologies de l'information et de la communication appelée ICT 4. Des conférences ont été organisés et mettaient en relief l'apport des ICT dans le développement économique et social. De même, ICT 4D offrait des espaces de promotion et d'exposition sur l'état des lieux des ICT dans le monde. L'Algérie n'a rien exposé contrairement aux Tunisiens, Marocains, Egyptiens et même Vietnamiens. En revanche, elle était représentée au sommet par l'actuel ministre de la Poste et des Technologies de l'information et de la communication, M. Amar Tou.
Fracture numérique et facture numérique
Inauguré en grande pompe, le SMSI a connu pendant 3 jours une succession d'interventions des chefs d'Etat et de gouvernement défendant chacun à sa manière sa société d'information. Le secrétaire général des Nations unies, «parrain» du SMSI, a déclaré que le sommet est unique en son genre. Il n'est pas consacré aux menaces qui pèsent sur la planète mais aux moyens de mieux tirer parti du nouvel atout mondial sur les TIC. Il dira en substance que la fracture numérique est une fracture à multiples facettes ; elle est technique, informationnelle, de contenu, de genre humain commercial, et évidemment des disparités socioéconomiques entravent les pays et les empêchent de profiter des opportunités de la révolution numérique en cours. Le président tunisien, M. Zine El Abidine Ben Ali, dont le pays sera l'hôte de la deuxième manche du SMSI en novembre 2005, a affirmé que la fracture numérique est essentiellement liée aux disparités de développement, aux fossés qui séparent le dialogue des civilisations entre les cultures, les religions et les nations.
Le Caire 2004 et Tunis 2005
Le sommet de Genève, dira notre collègue Smaïl Oulebsir, membre de la délégation algérienne, a au moins offert une opportunité de contacts et d'échanges de points de vue entre les gouvernements, les secteurs privé et public et la société civile. «Il y a un sentiment de sensibilisation et de prise de conscience mondiale pour édifier la société d'information de demain», a conclu M. Oulebsir. Certes, les différences entre pays développés et pays en voie de développement ont émergé, écrit Claire Tréann dans le journal le Monde, mais la question qui se pose est comment réduire la fracture numérique, qui la finance et qui garantit la liberté d'expression ? De son côté, le représentant personnel du secrétaire général des Nations unies au SMSI, M. Nitin Desai, avait affirmé qu'«il n'y a pas eu de miracle mais c'est ce que nous pouvions faire pour l'instant». En tout cas, le sommet a adopté un plan d'action et une déclaration de principes à propos des ICT pour leur application graduelle avant le prochain rendez-vous de Tunis qui a confirmé sa disponibilité et son enthousiasme pour la réussite de la deuxième manche du SMSI 2005 en dépit des pressions et manifestations à propos de la situation des droits de l'Homme dans ce pays. L'Egypte, elle, sera l'hôte pour accueillir le sommet ITU Africa en mai 2004.
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