Fraternité Matin (Abidjan)
Cyprien TIESSE
22 Décembre 2003
Abidjan — La capitale guinéenne, Conakry, ressemblait à une ville morte hier 21 décembre, jour d'un scrutin présidentiel sans enjeu qui devrait tourner au plébiscite du Chef de l'État sortant, Lansana Conté, 69 ans.
Tous les commerces étaient fermés et rares étaient les véhicules qui circulaient. C'est qu'un arrêté du ministre de l'Administration du territoire et de la Décentralisation interdisait toute circulation jusqu'à 19 heures, sauf pour les véhicules militaires et ceux munis d'un laissez-passer. En outre, les principaux partis d'opposition avaient appelé leurs militants au boycott des opérations de vote. " J'ai ma carte d'électeur, mais je n'ai pas voté parce que je ne suis pas content. Et si je ne suis pas content, c'est parce que le jeu n'est pas transparent. Je veux le changement ", fulmine cet habitant de Cosa, dans la commune de Ratoma. " Notre mode de vie actuel est trop pénible, on ne peut pas rester comme ça, sans eau, sans courant. On veut un gouvernement qui nous apporte l'eau et le courant. En plus, le candidat Bhoye Barry, moi je ne le connais pas ", poursuit, très en colère, ce monsieur d'environ 45 ans qui refuse de décliner son identité. " Moi, je ne connais pas Bhoye Barry, les vrais opposants sont là, mais ne participent pas au vote. Pourquoi ? ", renchérit un jeune homme qui dénonce le pillage des biens du pays par les " gens ".
Un troisième, téméraire lui, accepte de dire son nom, Mamatahirou Diallo. " Chez nous ici, on souffre, il n'y a pas d'eau, pas de courant, pas de travail pour les jeunes. L'étranger ici a plus de valeur que nous-mêmes puisqu'il a droit à tout ", hurle-t-il. Aucun n'a donc trouvé de raison d'aller voter. D'autres, sans doute pas les plus nombreux, se sont rendus aux urnes. Ainsi à Kaloum, la commune qui abrite le palais présidentiel, le vote s'est déroulé dans le calme, même s'il n'y avait pas une grande affluence au moment de notre passage vers 9 heures. Absence d'affluence ? Ce n'est pas l'avis du président du bureau de vote n°10 du quartier Almamya, Mohamed Lamine Camara : " Nous avons connu une grande affluence ce matin et nous continuons d'en connaître.
Les électeurs viennent voter dans la paix et la tranquillité. Avec la campagne de sensibilisation que nous avons menée, j'estime que le boycott de l'opposition n'a pas été respecté ". Partout, dans les autres bureaux de vote du quartier, le personnel électoral, qui semble s'être donné le mot, soutient qu'il y a affluence. Le même discours est tenu à Hamdallaye 2 secteur 3. Ici le seul problème du président du bureau de vote n° 10, El Hadj Mamadou Ba, c'est l'absence du représentant du candidat du PUP. " Nous avons signalé cela au chef du quartier qui nous a autorisés à démarrer les opérations de vote ", se plaint le vieil homme. A part ce fait, insiste-t-il, tout le monde vient voter librement. A Koloma 1 secteur 3, aussi bien qu'à Simbaya gare secteur 1, les présidents des bureaux de vote rencontrés assurent que " les gens viennent nombreux " et que " tout se passe dans la discipline ". Rencontré au bureau de vote 1 de Simbaya gare, le commissaire de police de Bambéto (Cosa) est plutôt satisfait. : sur le plan sécuritaire, dit-il, tout se passe bien, aucun incident n'a été signalé depuis le début des opérations de vote. Plus loin, à Nongo Tadi et à Matoto, c'est le même calme plat, parfois effrayant. La seule affluence que l'on observe est celle des éléments des forces de l'ordre déployés sur toute l'étendue du territoire de la capitale. Assis à des barrages de fortune ou dans des véhicules de transport de troupe ou de patrouille, ils sont en alerte et à l'affût du moindre mouvement. Il faudra attendre quelques jours pour connaître les résultats de ce scrutin auquel sont candidats le Chef de l'État sortant, le Général Lansana Conté, et le président de l'UPN (Union pour le progrès national), Mamadou Bhoye Barry.
Le vote de Conté
Il avait raison ce confrère, qui a prédit avec exactitude le déroulement du vote du Général-Président Lansana Conté. " Tu vas voir, ils ne nous autoriseront pas à le voir voter. Ils monteront un scénario auquel ne sera associée que la RTG (Radiotélévision guinéenne) pour montrer que le Président a voté ", disait-il, deux jours avant le scrutin. C'est qu'à la veille de celui-ci, il était impossible de savoir où et à quelle heure le président voterait. Ce dimanche pourtant, nous nous rendons à l'imposant camp militaire Almamy Samory Touré, dans le quartier Sans fil, là où le Chef de l'État vote habituellement.
Sur place, se trouvent des confrères de la RTG et de Horoya, le quotidien gouvernemental. A un officier auquel nous posons la question de savoir si le Président viendra voter, il répond : " c'est possible. De toute façon, si la presse est là, c'est le signe que le Président va venir ". En réalité, le candidat du PUP avait déjà voté au moment de notre passage, suivi de la Première dame, Henriette Conté. De fait, notre présence était indésirable en ces lieux et un grand monsieur en civil s'est chargé de nous le faire savoir gentiment. Nous avions le droit d'aller partout dans le cadre de notre reportage, " à l'exception des sites protégés de la Défense nationale ". C'était écrit noir sur blanc sur l'accréditation que nous a délivrée le Conseil national de la Communication. A 11 heures, puis à 13 heures, la RTG montre effectivement l'image du Président assis dans sa 4x4 en train de donner ses impressions après, selon notre confrère, avoir voté. " Mes impressions sont très bonnes. Je veux que tout le monde fasse comme moi. Tous, nous avons le devoir de voter. Je souhaite que tout se passe dans les meilleures conditions et que tous les Guinéens arrivent à s'exprimer ", déclare-t-il brièvement sous les applaudissements des militaires qui se sont bousculés au bureau de vote n° 8, celui du Président, pour déposer leur bulletin dans l'urne. La télé n'a cependant pas montré l'image du Président en train de voter. Le Général Lansana Conté, c'est un secret de Polichinelle, est malade, il l'a lui-même dit. " J'ai mal au pied, si vous m'avez choisi comme votre candidat, débrouillez-vous pour faire la campagne. Moi, je ne pourrai pas aller à l'intérieur du pays ", déclarait-il le mois dernier lors de la convention de son parti, le PUP. C'est justement parce qu'il a " mal au pied " qu'il ne peut ni marcher, encore moins se tenir debout pour voter. Certaines sources affirment qu'il a voté dans sa voiture où on lui a apporté les bulletins de vote et l'urne. Les militaires quant à eux, n'ont pas fait mystère de leur choix. Le chef d'état-major, le général Kerfalla Camara a déclaré à sa sortie de l'isoloir que " les militaires ont fait leur choix depuis le 3 avril 1984 ", date de la prise du pouvoir par le colonel Lansana Conté. Mais puisqu'il faut voter... Cela s'appelle avoir de la suite dans les idées.
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