Lilyan Kesteloot
20 Décembre 2003
analyse
En ce jour anniversaire du départ (ou du retour) du président Senghor, et après tant d'articles sur sa personne et son oeuvre, cette année, je ne veux évoquer ici en quelques mots que les deux concepts pour lesquels il a mené un double combat envers et contre tout.
Il est extrêmement difficile, de se prononcer sur le cheminement du président SENGHOR lorsqu'on le définit par la Négritude et la Francophonie. Car rien que cette indication est déjà si tendancieuse et contient une interprétation idéologique si précise qu'il n'est pratiquement plus besoin que d'illustrer le paradoxe qu'elle recèle implicitement. Or je n'ai jamais vu, pour ma part, une réelle contradiction entre ces deux pôles de la pensée senghorienne. Selon les époques et les nécessités, notre poète embouche l'une ou l'autre trompette ; Nègre parmi les Nègres, francophonistes, un peu comme le missionnaire qui disait qu'il fallait être Chinois avec les Chinois 1 Il faut cependant se souvenir de l'Histoire : c'est tout de même SENGHOR qui, en même temps que Césaire et Alioune DIOP, créa le concept de négritude avant 1945, qui lui donna un contenu précis, racial et culturel, et qu'il ne cessa d'enrichir jusqu'à en faire « la pensée de l'action », la théorie de sa politique.
La négritude, cela fut donc d'abord un peu sa chose, il en a été tout à la fois le héraut et l'emblème, le professeur et l'artiste. Il a été celui qui donnait les repères, les paramètres de la négritude dans une oeuvre poétique (voyez toutes ses préfaces), dans un tableau ou un masque, dans un spectacle ou un immeuble (ô le parallélisme asymétrique !). Il en a développé les tentacules de livre en livre jusqu'à lui donner la dimension d'une idéologie. Bref s'il est un philosophe de la négritude c'est, devant tous les autres, Léopold Sédar SENGHOR. Il a fasciné ainsi toute une génération d'intellectuels africains qui ne s'arrachèrent qu'avec efforts (et parfois violence et injures : Marcien TOWA, Tidjani SERPOS, ADOTEVI, Pathé DIAGNE) à son discours de charmeur de serpent !
LA DÉMARCHE DE L'IMAGINAIRE
Car le discours sur la négritude fut certes l'aspect le plus connu et le plus développé de la pensée senghorienne. En dessous, en beaucoup plus discret, plus secret, il y eut le vécu. Le vécu de la négritude, nombreux sont ceux qui le nièrent chez notre poète. Nombreux ceux qui l'accusèrent de ne manier que des mots et des concepts, pour orner ou dissimuler un vécu européen. Pourtant en vérité, il suffit d'approfondir un peu, dans ses poèmes (1) la démarche de l'imaginaire, le jeu des sons, les références culturelles, pour découvrir le vécu africain de SENGHOR. Il suffit de l'avoir regardé « régner » sur le Sénégal durant ces vingt années, de l'avoir vu manipuler amis comme adversaires au gré de ses desseins avec une habileté quasi sans défaut, pour réaliser à quel point il connaissait la psychologie africaine, à quel point il la comprenait de l'intérieur. Ce qui étonne un peu le profane, c'est cet écart assez énorme entre le vécu et le discours : Le discours idéalisait les caractères des cultures africaines, ne faisant ressortir que leurs aspects positifs. Cependant que le vécu senghorien jouait et spéculait avec un extraordinaire réalisme sur les contradictions les plus variées, et les instincts les plus discutables de ses compatriotes. SENGHOR évolua ainsi dans les eaux angéliques d'une négritude abstraite, comme dans les flots troubles des tractations politiques locales, avec une aisance qui ne s'explique que par son appartenance profonde à cette civilisation africaine dont à juste titre il se réclame. Remarquons cependant qu'aujourd'hui le monopole du discours sur la négritude lui a échappé, et que par ailleurs ce concept le cède de plus en plus à celui, plus culturel, d'africanité, ou encore de renaissance africaine. Quant à la francophonie - revenons à l'Histoire - c'est, au départ, une invention du Général de GAULLE assisté de BOURGUIBA, DIORI et SENGHOR en 1962. SENGHOR l'a très vite utilisée pour donner un statut aux productions littéraires africaines. La francophonie fut considérée par lui comme un cheval de Troie qui pouvait introduire la littérature africaine dans les universités françaises : en quoi il avait en partie raison. Les chaires de Francophonie à Grenoble, à Limoges, à Paris, à Bordeaux sont les seules où cette littérature a eu vraiment droit de cité aujourd'hui. Ailleurs, cela tient à la présence, à la bonne volonté d'un professeur. S'il s'en va, le cours disparaît ! Ainsi que cela s'est produit à Aix-en-Provence, avec le départ de Mme LEINER, ou à Montpellier avec la retraite de Jean SEVRY et J. P. RICHARD pour la littérature africaine anglophone. Ensuite la francophonie fut pour SENGHOR une plate-forme qu'il utilisa dans un but politique. Etat « francophone », le Sénégal devint entre ses mains un satellite certes, mais au même titre que le Canada, la Belgique, la Suisse, pays indépendants pesant davantage en pouvoir économique ; avec lesquels il plaçait cependant sur un pied d'égalité par un statut juridique au sein d'organisations communes AUPELF, ACCT, CONFEMEN, CILF, APLF, etc. Enfin la Francophonie sembla devenir son cheval de bataille des dernières années, dans la mesure où à son tour le Président fut utilisé par ces instances étrangères. Voyons les circonstances : SENGHOR ayant quitté ses fonctions politiques africaines, il s'est retrouvé propulsé dans des structures internationales comme l'Internationale socialiste, ou hyper - françaises comme l'Académie du même nom. On lui demanda énormément de prestations de type officiel en tant que représentant de la francophonie. Et il s'y prêta avec complaisance, car il demeurait un homme de communication. Il théorisa donc sur la francophonie à la demande, rappelant à l'occasion son grec et son latin ; mais si on le laissait tant soit peu dévider l'écheveau de sa quenouille à idées, le président tisserand vous ressortait les différences entres langues africaines agglutinantes et flexionnelles européennes, les Egyptiens dont la formule sanguine est identique à celle des Sénégalais, le plain -chant fut inventé par les Négro-Berbères, etc. Et il ne fallait pas le pousser beaucoup pour qu'il se mette à vous détailler l'accentuation d'un chant sérère... Il consommait bien (culturellement) avec Cheikh Anta DIOP.
CONVIVIALITÉ AVEC SES RACINES AFRICAINES
Aussi curieux que cela paraisse, SENGHOR ne semble jamais avoir ressenti la Négritude et la Francophonie en termes de déchirement, ni même d'opposition. Et cela paraît si incompréhensible à ses contemporains qu'on l'a accusé d'assimilation, ou d'hypocrisie, selon qu'on l'estimait victime du processus d'aliénation culturelle, ou complice. Cette convivialité donc que SENGHOR entretient entre ses racines africaines et son amour de la langue française, personne ne veut y croire, créditant plutôt cet autre poète, le Haïtien Léon LALEAU, qui écrivit naguère : « Sentez-vous la souffrance d'apprivoiser avec des mots de France ce coeur qui m'est venu du Sénégal ». Personne ne semble s'aviser que ces vers célèbres n'étaient peut-être qu'un bel effet littéraire, et que bilinguisme pouvait être vécu dans le bonheur. Et pourquoi pas ? Il est vrai que les Lettres Africaines ont été profondément marquées par la frustration et l'angoisse de certains auteurs.
Le très beau roman de Cheikh Hamidou KANE a lancé pour longtemps le thème de l'hybridité de la personnalité noire, résultat de l'école étrangère, de la langue, la culture étrangère. L'agressivité et la revendication des autres écrivains de la Négritude ont fait le reste, depuis Tirolien dont le petit enfant nègre prie : « Mon Dieu je ne veux plus aller à l'école » jusqu'à David DIOP qui raille : « Mon pauvre frère ... piaillant et susurrant dans les salons de la condescendance ». Sans oublier Damas qui ricane : « Ne vous ai-je pas dit qu'il fallait parler français ? Le français du Français ? Le français français ? ». La langue et la culture occidentales présentées comme facteurs de déracinement, d'aliénation, ce fut un des leitmotivs des poètes de la Négritude. Et, certes, il fut de bon ton durant trente ans d'insulter l'ancien colonisateur à travers sa langue. Il y eut une espèce de romantisme de la langue africaine refoulée, sacrifiée au profit du français, que nos écrivains - parfaitement bilingues - clamaient haut et fort. Cependant qu'ils continuèrent d'écrire en français, même après le départ du maître abhorré ; et après eux, la génération suivante en fit autant. Cette dernière étant, elle, beaucoup plus mal à l'aise, la langue étrangère étant moins bien assimilée, et l'écrivain se trouvant en situation de diglossie plutôt que de bilinguisme ! Des écrivains « hybrides », on en rencontre beaucoup plus aujourd'hui qu'il y a 20 ans ; et ce problème est loin d'être résolu puisqu'on s'obstine dans la plupart des pays francophones d'Afrique à refuser tout statut scolaire aux langues nationales. La solution pour cette catégorie d'écrivains est évidemment d'écrire dans ces langues fort belles, et c'est d'eux que viendront leur émergence et leur restauration. Mais revenons à SENGHOR et à tous ceux qui fondèrent cette littérature africaine francophone. Mongo BETI le révolutionnaire n'avoue-t-il pas sans complexe qu'il écrit en français parce qu'il aime cette langue ? Et qu'il ne lui est jamais venu l'idée d'écrire en ewondo ? Joseph ZOBEL tout comme Olympe Bhely QUENUM ne sont-ils pas des stylistes francophones heureux ? - Et pourquoi DADIE n'a-t-il pas écrit, ne fut-ce qu'une pièce, en baoulé ? Le français lui suffirait-il pour exprimer son humour si personnel ? Et Tchicaya U Tamsi qui envoyait promener ceux qui lui posaient ce genre de question ? Plus près de nous, des écrivains comme Véronique TDJO, Lamine SALL, DONGALA, LOPES, Tanella BONI, MONENEMBO, Kossi EFOUI, ne sont-ils point eux aussi des francophones heureux ? Nul ne les empêche d'écrire dans leurs langues. D'ailleurs les exemples ne manquent pas, comme ceux de Cheikh NDAO, ou Sakhir THIAM. Ou encore les expériences de synthèse comme A. KOUROUMA ou Massa Magan DIABATE. Mais le même DIABATE ne reconnaissait-il pas, lui aussi, qu'il « aimait » écrire le français ? Si l'on s'étonne encore de ce phénomène, il n'est que de regarder, hors de tout contexte colonial ou de contrainte culturelle, l'attitude d'un romancier comme Julien GREEN (Américain) qui écrit ses romans en français et les traduits ensuite en anglais ! Ou encore du poète libanais mais francophone Khalil GIBRAN. Ou de Karen BLIXEN, la Danoise, qui écrivit toute son oeuvre en anglais. Ou enfin de l'Algérien Kateb YACINE dont on a jamais compris pourquoi il n'était pas passé à l'arabe avec l'Indépendance de son pays et l'arabisation culturelle qui s'ensuivit.
PASSION POUR UNE LANGUE ÉTRANGÈRE
Force nous est donc de reconnaître qu'il doit être possible « d'apprivoiser avec des mots de France ce coeur qui m'est venu du Sénégal » ou d'ailleurs. Et que, plus généralement, un écrivain bilingue peut parfaitement s'éprendre d'une langue non maternelle, et préférer s'exprimer dans cet idiome. - « Il faut écrire dans la langue où l'on se sent le plus à l'aise » confirme le poète Hamidou DIA. Simplement. Le cas de SENGHOR paraît donc moins exceptionnel si on l'entoure d'autres exemples pris sous d'autres latitudes. Car enfin, pourquoi seul le poète nègre devrait-il rester prisonnier de sa seule langue d'origine ? S'il revendique la liberté, c'est aussi celle d'écrire dans la langue de son choix. Car n'est-ce pas une position idéologique que d'exiger que les poètes d'un pays soient fixés dans la langue de ce pays ? Sans doute est-ce en général la norme. Et si cette norme n'est plus respectée, il y a là un problème de politique culturelle qui doit être résolu à d'autres niveaux (édition, public, enseignement, statut juridique des langues). Cependant sur le plan individuel ne faut-il point garantir pour chacun cette liberté essentielle de pouvoir employer langue de son choix lorsqu'on a la chance d'en posséder plus d'une ? ...
Je dis bien la chance. Parler plusieurs langues ne peut pas être considéré comme une aliénation, une mutilation, c'est un immense bénéfice et il faudrait peut-être qu'on le reconnaisse aujourd'hui. Et c'est là qu'on s'apercevra qu'en fait, SENGHOR n'a jamais dit autre chose, que son amour de langue Sérère, « qui chante sur trois tons, tissée d'homéotéleutes et d'allitérations de douces implosives coupées de coups de glotte comme de navette », a coexisté avec son attachement à la langue de Péguy et de Claudel, en bonne intelligence. Son discours redonnant sur la francophonie n'était en réalité qu'un transfert politique, à partir d'un fait linguistique accepté depuis qu'il a choisi de préparer l'agrégation de grammaire. Peut-on embrasser plus complètement une langue qu'en devenant par ses études, spécialiste de cette langue ? C'est donc à partir de cet accord intime et ancien, que SENGHOR par un processus logique défend et illustre le français, comme il a défendu et illustré la négritude. Car le français c'est aussi sa chose. Car dans cette langue, il peut tailler la matière fluide de ses poèmes, la forme souple de ses pensées, les mille nuances de ses sensations.
Il en fait son instrument docile, mots de France apprivoisés par le poète et non plus apprivoisant son coeur, ce qui est encore une façon de conquérir, de s'emparer de. Ici c'est le poète qui est le conquérant, et cette langue obéissante à son vouloir est désormais son trophée pris sur l'adversaire le colonisateur, toujours assez surpris de voir ces étrangers, ces Nègres, ces Arabes, s'exprimer dans sa langue avec tant de subtilité ; l'étranger toujours étonné, flatté, et irrité à la fois, car il sent bien, obscurément, quelque part qu'on lui a volé, à son tour, un bien rare et intime, qu'il pensait être, lui et les siens, seuls à posséder. Du reste, l'attitude des Français devant les productions littéraires francophones est encore souvent ambiguë, légèrement méprisante, car n'est-ce pas « il n'est pas bon bec que de Paris » comme le rappelait narquoisement le Malien DIABATE, cité plus haut.
Mais cela n'empêche pas les littératures francophones de se renforcer et de s'écarter de plus en plus de la « Métropole ». On ne songe plus aujourd'hui à intégrer dans la littérature française une Canadienne comme Arme HEBERT, une Africaine comme Aminata Sow FALL, ou encore Maryse CONDE l'Antillaise. On reconnaît les différences considérables des cultures d'origine. On accepte qu'elles déterminent - profondément - les productions littéraires, et que la langue utilisée ne suffit plus à les assimiler, à les intégrer dans le giron européen. C'est la force de la culture d'origine qui domine l'outil linguistique. Tout cela n'était guère évident en 1960. C'est le travail de la notion de francophonie, outil de récupération pour le Centre, outil de distanciation pour la périphérie. Mais c'est un mouvement analogue à celui des galaxies en expansion, les planètes s'éloignent inexorablement du centre et personne ne pourra les y faire revenir. Que deviendront la Négritude et la Francophonie au XXIe siècle ? SENGHOR et Alioune DIOP répondraient certes : présentes au rendez-vous du donner et du recevoir. Nous ajouterions qu'elles auraient intérêt à s'épauler plutôt qu'à se combattre, sous peine de se voir dévorées toutes les deux par la civilisation anglo-saxonne demain, ... et sino-japonaise après-demain. Le dialogue des cultures n'étant possible qu'à partir du respect, mieux, de la reconnaissance mutuelle. S'il est vrai que « nous aurons rigoureusement le même avenir » (L'Aventure Ambiguë).
*Université Cheikh Anta Diop de Dakar IFAN/C.A.D
(1) Voir L. KESTELOOT « Comprendre les Poèmes de L.S. SENGHOR » éd. St Paul - Paris 1987
*Les intertitres sont de la rédaction
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