20 Décembre 2003
opinion
Il n'est pas étonnant que les artistes plasticiens sénégalais se distinguent particulièrement dans l'hommage également rendu au président Senghor par les hommes politiques, mais aussi la société civile, et surtout le monde de la culture et des intellectuels africains.
Dans sa politique culturelle, le poète président Senghor a été, dans le domaine des arts plastiques, dés son élection à la présidence, en 1960, particulièrement soucieux de favoriser l'éclosion d'une « école », un mouvement des arts plastiques sénégalais qui soit, non seulement enraciné dans les valeurs culturelles sénégalaises et africaines, mais également ouverte aux apports fécondants venus d'ailleurs. Quoi qu'on puisse dire de cette époque, avec la création de l'Ecole des arts (1960) et la prééminence des idées de pionniers comme les peintres Iba Ndiaye, Papa Ibra Tall et Pierre Lods, on reconnaît aujourd'hui l'influence considérable de Senghor sur tout ce qui concernait la vie culturelle et les arts plastiques. L'organisation, en 1966, du 1er Festival mondial des Arts nègres aura été, à cet égard, un moment choisi pour illustrer le génie créateur de l'homme noir. C'est l'événement qui valut la construction de grandes infrastructures (Théâtre Sorano, Musée dynamique...) qui venaient compléter l'édifice de Senghor et ses rêves de développement de la culture. Les artistes étaient d'ailleurs perçus comme des porteurs de culture et des ambassadeurs. Le 1er Festival des arts nègres était aussi le moment où l'on a découvert ces artistes sénégalais pétris de talents que sont les Ibou Diouf, Modou Niang, Amadou Seck, Ousmane Faye, Amadou Bâ, etc., dont l'homme d'Etat français, André Malraux, a salué le génie. RENOUVEAU DES ARTS NÈGRES
Les succès de ces artistes ont éclairé le cheminement des vagues successives et les générations de peintres et plasticiens sortis, pour certains, d'une formation académique et, pour d'autres, autodidactes. Au-delà du mécénat d'Etat et de sa bienveillance pour les artistes plasticiens, Senghor s'est illustré à travers ce que le peintre et plasticien sénégalais, El Hadj Sy appelle « un compagnonnage ». « Il développait des relations d'amitiés avec beaucoup d'artistes du Sénégal et du monde », avance EL Sy Il soutient que Senghor « pensait que les artistes pouvaient exposer les idées et éveiller les consciences. Sa préoccupation était l'émergence d'une création qui soit un renouveau de l'art nègre... » De nombreux artistes plasticiens se souviennent encore de l'époque où il visitait leurs expositions, présidait leurs salons annuels et encourageait les ministres à acheter des tableaux de peinture. Assane Gning, dont la porte de l'atelier au village des arts est frappé d'un grand portrait de Senghor, est sans doute un de ces artistes qui se considèrent comme ses admirateurs.
Bien qu'il ne l'ait connu que de loin, Assane Gning a organisé sa première exposition personnelle en mars 2001 à la Galerie nationale, sous le signe d'un hommage au poète président. Hommage prémonitoire ? La même année L. S. Senghor nous quittait et ses funérailles nationales eurent un grand retentissement au Sénégal et dans le monde. Assane Gning voulait seulement dire « Dioka ndial yall mbiin » (un grand merci au patriarche). Il compte d'ailleurs renouveler cet hommage avec le soutien de la Fondation Senghor, au mois d'avril 2004. L'hommage des artistes à Senghor avaient ainsi commencé de son vivant même, lors de la célébration de ses 90 ans. Ainsi le peintre papa Mballo Kébé avait exposé ses toiles couvertes de poèmes de Senghor, à la Chambre de Commerce de Dakar, en octobre 1996. Les pensionnaires du village des Arts ont baptisé la grande galerie du village de son nom. « Nous devions rendre cet hommage au grand homme de culture » , affirme Mamadou Wade, secrétaire générale du village des Arts. Il se souvient bien des séances de travail avec Senghor lorsqu'il souhaitait voir les tapisseries réalisées à Thiès. En tant que collaborateur de Papa Ibra Tall, alors directeur de la Manufacture des Arts décoratifs du Sénégal, Mamadou Wade assistait à ces séances de sélection. « Senghor se sentait un créateur comme nous, et il avait véritablement la sensibilité pour l'art.
Il nous faisait des critiques et nous mettait en garde contre la facilité. Il estimait que la critique était nécessaire pour nous pousser à faire mieux et ne pas tomber dans le piège de l'autosatisfaction ». Il est remarquable de voir l'unanimité autour de Senghor, pour son humanisme, ses idées sur la valorisation du patrimoine culturel du monde noir. Le peintre et plasticien Séa Diallo se rappelle, pour sa part, qu'il a vécu un dilemme avec Senghor. Militant de gauche dans les années 70, c'est un rejet que le peintre avait développé sur la personne de l'homme politique. « Cela ne l'a pas empêché d'avoir une appréciation très positive de l'homme de culture. Avec le recul, on apprécie mieux son action politique. On se rend compte qu'il a voulu construire un Etat moderne, avec un sens élevé de la citoyenneté et du respect des valeurs civiques ». Mamadou Wade de renchérir : « je crois que Senghor n'a pas bien été compris quand il était à la tête de l'Etat sénégalais. C'est avec le recul que l'on voit la justesse de son propos selon lequel un pays ne peut pas se développer sans la culture»
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