Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Ngor-Almadies : la poudrière au coeur de Dakar

Mame Aly Konte

20 Décembre 2003


A côté des Almadies, le village traditionnel de Ngor, s'étend sur une bande de terre de 800 mètres sur 300 mètres de large.

Sur ce petit bout de terre situé sur un des flancs de la capitale sénégalaise représente seulement 5 % du territoire communal qui est large de 4,5 km2. Dans ce village où les ruelles étroites ne mesurent pas plus de deux mètres parfois, la terre est le produit le plus recherché. Du fait de sa position océanique sur la pointe nord de la capitale sénégalaise. Sans aires d'extension, la population est aujourd'hui estimée à environ 8756 habitants, se bouscule sur un réduit dont la modernisation a souvent été différée.

En touriste, en Sénégalais ou simple Dakarois, on passe souvent devant le village de Ngor, sans apprécier réellement ce qui se passe à l'intérieur. Espace mythique, espace chargé d'une histoire tournée vers l'océan, l'un des sites touristiques les plus célèbres au monde, pour ne pas le nommer, est un village d'Afrique. Un village qui, au-delà de ses fractures profondes, vit la mondialisation à sa manière.

L'histoire foncière de ce bout de terre sur la pointe nord de Dakar est marquée par des peuplements qui ont suivi la mise en place du village traditionnel jusqu'à son érection en commune d'arrondissement englobant le terroir des Almadies. A Ngor, le premier projet d'extension du village date d'au moins une quarantaine d'années, quand on consulte les documents aujourd'hui disponibles. Au moment où le gouvernement de Mamadou Dia, alors président du conseil a entrepris cette oeuvre pour permettre au village de respirer et aux populations de ne pas connaître la promiscuité dans les années à venir. L'oeil visionnaire du Premier Maodo, n'a pas permis d'éviter le pire. Car, bien des années plus tard, la question foncière est devenue un véritable goulot d'étranglement pour les populations du village de Ngor, qui ne trouvent plus d'espaces pour se loger. Certains sont même obligés de se tourner vers les autres quartiers de Dakar ou simplement la banlieue et particulièrement Cambèrène et Yeumbeul.

Ce projet comprenait à l'époque quelque 134 parcelles. Et c'est bien plus tard, par décret n°91-1132 du 07 novembre 1991, que l'Etat du Sénégal a décidé d'élargir la superficie de l'assiette, en tenant compte de l'augmentation de la population. Plus de trente années après le premier plan qui n'avait pas réglé tous les problèmes. Aujourd'hui, on est de plain-pied dans les projets d'extension d'une zone sensible à l'intérieur d'un site, objet de toutes les convoitises. Un espace politique et économique dont les dernières portions opposent affairistes et spéculateurs et au centre duquel couve toutes sortes de projets immobiliers et touristiques. Cela, avec la proximité de l'océan atlantique de l'île qui lui fait face.

Dès le départ, disent les autorités locales, la gestion de la zone d'extension dénommée Ngor I a suscité des tensions très vives entre les autorités locales et les populations. A Ngor, comme dans cette Afrique d'hier, le pouvoir réel est resté entre les mains des " sages " qui ont leur mot à dire, à chaque fois que se passe un problème. Pour ces gens, le concept grégaire de terroir, garde encore tout son contenu. Et tout pratiquement revient à la terre.

Ainsi, au moment de faire ce projet d'extension, l'assemblée générale du village avait désigné, avec l'aval explicite des différentes instances traditionnelles, une commission ad hoc appelée " Comité de gestion " qui devait assister l'ancien maire dans la gestion transparente de la zone. Alors composé de membres du conseil municipal, d'associations de jeunes et de personnes ressources, le comité a mené une enquête qui devrait aboutir à l'établissement de critères objectifs, acceptables par tous, dans l'attribution des parcelles qui permettraient de désengorger le village de Ngor.

C'est à la suite d'un long processus de validation par les différentes instances présentes dans le village, que ce document avait été soumis à l'ancienne équipe municipale pour traitement et la répartition du nombre de parcelles qui devraient être distribuées à chaque Chef de famille. Dans ce village du bout de la ville, le chef de famille garde toute son autorité sur le reste de la famille en étant le garant de toutes les richesses qui sont amenées dans la concession.

Peuples de pêcheurs qui ont choisi de se mettre pendant longtemps dans la logique du monde moderne et ses exigences, envoyant leurs enfants les plus forts à la mer, au lieu de l'école, les populations de Ngor, ont gardé avec elles, les racines et la loi de proximité qui ont caractérisé leur rapport depuis des siècles. Dans ce village, tout le monde est parents, cousins, frères, demi-frères, pêcheurs. Exit, la bureaucratie et ses exigences, les lourdeurs et les astuces d'une administration trop brouillonne à leurs yeux. A la suite de la distribution des anciennes parcelles par l'ancienne équipe municipale, il a été reproché au maire d'avoir attribué les parcelles, selon des critères qui lui étaient propres.

Sur ces questions, l'ancien maire ne s'est pas prononcé. Certaines franges du village diront d'ailleurs qu'il aurait distribué les parcelles à des gens qui ne résidaient pas dans le village et qui n'étaient pas concernés par le projet. Accusé de n'avoir jamais voulu partager les conclusions du comité de gestion, validées par les différentes instances du village, arguant que le comité n'avait aucune légalité, la situation a dégénéré. La première révolte du village date de cette époque.

Grosse nébuleuse foncière

A la suite de la distribution des parcelles par l'ancienne équipe municipale, il a été reproché au maire d'avoir attribué les parcelles suivant des critères qu'il était seul à maîtriser. Sur ces questions, Mamadou Diaw, l'ancien maire de Ngor ne s'est pas prononcé. La rumeur du côté des populations disait qu'il aurait distribué les parcelles à des gens qui ne résidaient pas dans le village et qui n'étaient pas concernés par le projet. Depuis lors, Ngor a semblé avoir du mal à se remettre de cette seconde réforme visant l'extension du village, otage de la nébuleuse foncière dont il a beaucoup de mal à sortir.

Accusé de n'avoir jamais voulu partager les conclusions du comité de gestion, validées par les différentes instances du village et arguant que le comité n'avait aucune légalité, la situation a dégénéré. La première révolte du village date de cette époque. Pour dénouer la crise et arrivé à un consensus, il aura fallu l'intervention de Ibrahima Diop, Grand Serigne de Dakar.

Le groupe constitué par les représentants de la municipalité de l'époque et des différentes structures signataires du protocole, a tenu, explique notre source, une réunion pour calmer la situation. Mais, selon lui, la seconde réunion n'a pas pu aboutir, l'équipe de l'ancien maire refusant de dévoiler la liste des attributaires avec laquelle elle a travaillé.

Et, c'est face à cet imbroglio que va démarrer pourtant, le second projet de lotissement du village, dénommé " Lotissement complémentaire de Ngor", appuyé par le maire de l'époque Mamadou Diaw et son staff. Aujourd'hui, très avancé sur la partie sud-ouest de la commune, " le projet est un vieux projet qui a été initié, selon l'actuel maire El Hadji Mamadou Kane, en 1984, et gelé par le ministre de l'Urbanisme de l'époque, qui a évoqué, que la zone concernée était interdite de construction, conséquemment à la proximité de la piste de l'aéroport. " Même si par une lettre du Directeur de l'Urbanisme et de l'architecture, portant approbation et rendant exécutoire le lotissement complémentaire du secteur dit " Route de l'aéroport Ngor ", il a été approuvé et rendu opératoire le lotissement en question. On est le 27 décembre 1984. Le lotissement comprenant des titres fonciers privés pour une superficie estimée à 1,84 hectare, des titres fonciers de l'Etat estimé à 12,54 hectares, des terrains non immatriculés soit 5,62 hectares.

Le lotissement en question comprenait également deux parties : une première dont la référence Tf 8879 approuvé et attribué devait comprendre 24 parcelles. Pour le lotissement complémentaire, c'était un ensemble plus ambitieux de 217 parcelles. L'ensemble des deux blocs étant numéroté de 1 à 241.

15 années pour se mettre d'accord sur un bout de terre

1984-1999. Il se sera ainsi passé 15 années, avant que ce projet ne voit le jour. C'est en date du 14 décembre 1999, que le ministre des Transports aériens, a par arrêté fermé la piste, offrant ainsi la possibilité de lotir enfin le site. On peut ainsi lire dans l'arrêté portant fermeture de la piste 12/30 de l'aéroport international de Dakar Léopold Sédar Senghor à l'atterrissage et au décollage des aéronefs et daté 14 décembre 1999, que," la piste orientée est-ouest-ouest portant numéro de piste 12/30 de l'aéroport Léopold Sédar Senghor est définitivement fermée à l'atterrissage et au décollage des aéronefs. " Avec levées des servitudes électriques, de dégagement et de balisage. Entre-temps, une délibération datée du 27 octobre 1997, portant sur le lotissement de la zone d'extension, un an après la mise en route de la régionalisation, avait permis, d'adopter l'opération d'aménagement de cette zone.

C'est ainsi qu'après des démarches, l'ancien maire Mamadou Diaw, est parvenu à obtenir des autorités l'autorisation de procéder à l'aménagement de la zone. La gestion difficile de ce dossier sur le foncier, va encore conduire les jeunes, les femmes du village dans une seconde révolte. Nous sommes le 16 novembre 2001. Ce qui va pousser le président de la République à réagir cette fois.

Face à cette situation d'extrême tension, le peuple de Ngor a préféré changer son équipe municipale qui n'aura pas survécu à la crise de la terre. Comme d'autres responsables locaux et de l'administration avant eux. Comme pour dire qu'à Ngor, la terre continue de faire des victimes au sein de familles où ce sont les neveux qui finalement ont eu raison des oncles. Pour une affaire de terre.

Les damnés de la terre

Il y a sans doute un paradoxe ngorois qu'on ne semble pas mesurer toujours. Et pourtant, il est là sous nos yeux. Le drame des populations de Ngor est sans doute dans la proximité de l'océan, mais aussi et surtout dans la proximité des endroits les plus exotiques, les plus riches et les plus modernes du Sénégal. Espace de dualisme et de fractures, Ngor est un îlot de pauvreté face à un océan de richesses dont elle est pourtant la mère nourricière.

Le crayon du géographe et l'oeil du sociologue sont devant un scénario qui cultive en lui-même le conflit et les oppositions. Et la cartographie thématique est sans doute des plus difficiles. En ce que les contrastes sont trop saisissants. En face d'un des villages les plus anciens du pays, se trouve, l'île de Ngor. Un endroit mythique, un lieu de vacances où se bousculent chaque jour anonymes et milliardaires venus d'un peu partout dans le monde. Sur la partie est l'aéroport international Léopold Sédar Senghor de Dakar.

L'espace est le plus moderne en matière d'aéronautique civile dans le pays et l'un des plus fréquentés en Afrique et dans le monde. Ngor est le siège par excellence du tourisme international sénégalais avec deux fleurons de l'hôtellerie d'affaires au Sénégal :"Le Méridien président " seul hôtel de niveau 5 étoiles au Sénégal et l'un des plus grands clubs de vacances au monde, " Le club Méditerranée Almadies ". Si, à côté vous y ajoutez tous ce que Dakar compte aujourd'hui comme villas de référence sur le site, vous avez fini de rayer le village traditionnel de Ngor de la carte.

Aujourd'hui, encore, la nouvelle équipe municipale bute sur la question foncière. Un enjeu majeur. Un enjeu vital autour duquel tout s'organise. Selon Mamadou Kane, " Le village a atteint sa limite d'extension. Et c'est sûr que si on ne fait pas attention, les dernières portions qu'on nous prend, risquent d'opposer les populations du village, aux promoteurs. Nous avons choisi de sensibiliser les gens sur la question foncière, mais, tout cela ne devrait pas suffire à les calmer si demain, ils savent que leurs enfants n'ont pas de places où habiter. Aujourd'hui, poursuit le maire, si nous devons faire des attributions, l'on ne pourrait le faire que par famille et non par personne "

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Réunis au sein du Collectif pour la promotion économique et sociale de Ngor (Copecs), les jeunes du village ont sonné l'alerte et portent un oeil attentif sur tout ce qui est remembrement, attributions de parcelles et la nature des attributaires. Il y a quelques jours, autour du maire, ils ont émis le souhait de ne plus réagir par la violence à ce qu'il qualifie d'agression sur leur espace " sacré ". Site rocheux, endroit mythique, aires d'offrandes et de sacrifices divers etc.

À travers le dialogue et la concertation, ils ont opté pour la sensibilisation des plus jeunes et des plus fougueux qui n'hésitent pas, à chaque fois qu'il y a des manoeuvres sur une parcelle à provoquer. En attendant la voie des sages, l'heure est au calme. Un calme qui n'augure rien de bon car à la vérité, la terre a déjà fait beaucoup de mal à Ngor. Et, si elle fait l'objet de moult de convoitises, le problème est qu'à la décharge de l'Etat, ce sont parfois les natifs eux-mêmes qui ont bradé parfois la terre aux plus offrants. Au détriment de la collectivité. Un concept qui garde ici tout son sens.

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