Hassan Gherab
21 Décembre 2003
Le «dialogue» que certains, à l'image du professeur Huntington, grand défenseur de la suprématie américaine, présentent comme un «choc», n'est pas partagé par Bouteflika qui s'inscrit à l'opposé et affirme que le regard qu'il «porte sur ce problème n'est assurément pas celui du professeur»
En visite, vendredi dernier, à Paris à l'occasion de la clôture de l'Année de l'Algérie en France, le président de la République Abdelaziz Bouteflika a fait un discours dans la prestigieuse université de la Sorbonne. Le discours aura pour thème la question lancinante du dialogue des civilisations et des cultures que les événements sanglants de ces dix dernières années ont remis au goût du jour. C'est sous le titre interrogatif «Cultures et civilisations : quel dialogue ?» que Bouteflika abordera ce sujet à polémique. Prenant pour prétexte et argument fort Djazaïr 2003, le Président s'efforcera de démonter tous les arguments de ceux qui défendent le concept de choc des civilisations, excluant de facto toute idée de dialogue. En préambule, le Président rappellera le poids et le rôle des cultures en tant que passerelles entre les peuples. A ce titre, «les politiques culturelles doivent non seulement promouvoir les diversités au niveau national et international, mais aussi préserver les patrimoines, défendre et favoriser toutes les formes de liberté d'expression», dira-t-il.
C'est ainsi que les peuples apprendront à se connaître. Et donc, faute de s'aimer, à s'accepter pour s'enrichir de leurs différences au lieu de s'entredéchirer. Malheureusement, s'opposant à cette approche dialoguiste pacifiste, il s'en trouve des penseurs, philosophes et politiques qui défendent l'idée de choc des civilisations qui «entend accréditer la perspective absurde d'une confrontation inévitable» entre l'Occident riche, prospère et d'une puissance économique et militaire considérables et le reste du monde, principalement constitué par les pays musulmans. Cette analyse des rapports du monde contemporain que certains, à l'image du professeur Huntington, grand défenseur de la suprématie américaine, présentent comme un «choc», n'est évidemment pas partagée par Bouteflika. Bien au contraire, il s'inscrit à l'opposé et affirme que le regard qu'il «porte sur ce problème n'est assurément pas celui du professeur». Pour argument, le Président citera l'histoire de l'aventure humaine qui «nous montré que les civilisations n'existent pas à l'état pur, mais qu'elles ont puisé les unes chez les autres. Qu'elles se côtoient, s'interpénètrent, se fécondent réciproquement et s'enrichissent donc mutuellement. Elles ont toujours peu ou prou emprunté les unes aux autres. La grandeur d'une civilisation dépend, du reste, de la manière dont elle a su féconder l'héritage reçu d'autres civilisations.
Cet indéniable constat historique devrait nous faire admettre qu'il y a davantage de vérité dans le dialogue entre nos cultures plutôt que dans leur choc et qu'en tout état de cause, c'est ce dialogue que nous devrions promouvoir et encourager».Pour preuve de l'apport positif de ce «dialogue» entre les expressions culturelles des différentes civilisations, Bouteflika parlera de ce qu'ont apporté certaines cultures dites «mineures» à travers «leur gastronomie, leurs danses et leurs rythmes musicaux, leurs costumes traditionnels, leur jazz, leur art nègre, ou leur raï, voire leur patrimoine immatériel» aux sociétés occidentales qui ont su enrichir leurs cultures en s'intéressant aux cultures d'autres peuples sous-développés. «Toutes les civilisations ont des points communs, possèdent des passerelles et communiquent entre elles par leurs valeurs communes. Aucune ne peut se considérer comme supérieure aux autres», affirme Bouteflika. Par contre, «rien n'est plus désolant et dangereux pour le dialogue des civilisations et pour la paix du monde que l'image que l'on se construit de l'autre et qui n'est en fait que le portrait caricatural de soi-même». Et rien n'est plus faux et malhonnête que de prétendre présenter et parler des défauts de l'autre sans même prendre la peine de le connaître.
Aussi Bouteflika prendra-t-il pour ligne de conduite le propos de Jacques Ruffie, du collège de France, qui affirme que «la seule manière de résoudre les problèmes gigantesques de notre monde réside dans un dialogue poussé jusqu'au métissage de l'humanité». Ce qu'il a appelé malicieusement la «café-au-laitisation» du genre humain, «avec toutes ses implications culturelles». Il est vrai, reconnaîtra le Président, que tout n'est pas rose et que rien ne va tout seul pour aboutir à un juste dialogue qui tirera sa justesse de sa capacité de mettre sur un pied d'égalité Nord et Sud. «Les paradoxes ne manquent certainement pas dans les temps que nous vivons. Le monde est certes plus globalisateur que jamais, rassemblant peuples et cultures, tout en continuant à exclure certains de ces peuples et certaines de ces cultures. C'est cette double caractéristique d'un monde poussé à la fois à la globalisation et à l'exclusion qu'il convient de changer. Si l'idée de choc des civilisations est une dangereuse folie, le principe contraire de dialogue des civilisations est en revanche une impérieuse nécessité», dira-t-il. Aussi est-il nécessaire aujourd'hui de réviser certaines visions que nous avons des rapports devant garantir un vrai dialogue.
A ce titre, Bouteflika affirme que dans cette perspective apparaît la nécessité pour le monde arabo-musulman de se réformer. «Pour affronter le dialogue avec le succès mutuel escompté, il doit relever ces difficiles défis des temps modernes, qui s'appellent "modernité", "démocratie", voire "laïcité". Il ne peut pour cela attendre exclusivement de l'étranger son salut. Son renouveau sera avant tout son oeuvre ou ne sera pas [ ] Oui, un travail profond se fait au sein de la société arabo-islamique. Cette société fait très lentement sa mue. Mais nos oulémas, nos docteurs de la loi, nos théologiens, nos spécialistes du "fiqh", nos érudits du "ghayb" ou du mystère de la création, devraient comprendre les tendances et les rythmes du monde moderne et se livrer à un "tafsir", à un "ijtihad" et à un "tajdid", pour aider la vaste communauté du milliard de musulmans à épouser son temps et à ne plus rester sur le quai alors que le train du progrès et du développement s'ébranle. Ils devraient contribuer à la libération de "l'impensé" que certains théologiens ont érigé en limites à l'esprit créateur et inventif de l'homme, bloquant ainsi toute évolution de la société musulmane.» «Penser l'impense», comme le dit très justement le professeur Mohamed Arkoun, constitue la condition sine qua non du renouveau tant chanté et tant espéré par un monde arabo-musulman qui aspire à être en accord avec les temps modernes.
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