La Presse (Tunis)

Tunisie: Université Tunis El Manar - Fondation Konrad Adenauer : statut de la femme et approche du texte , ou les enjeux d'une image renouvelée de l'Islam

Raouf Seddik

21 Décembre 2003


Statut de la femme et approche du texte , ou les enjeux d'une image renouvelée de l'Islam

«La femme, l'école et la société civile dans les sociétés musulmanes». Sur ce thème, dont certains aspects renvoient à une actualité brûlante, un «atelier de réflexion» a été organisé à Hammamet les 16 et 17 décembre, à la fois par l'université de Tunis El Manar et par la Fondation Konrad Adenauer.

Et sans doute parce qu'il s'agissait d'un atelier de réflexion et non d'un séminaire, le thème retenu a surtout servi de cadre général à l'intérieur duquel ont été engagées et développées différentes problématiques. Par exemple, celle du dialogue religieux. Ou celle de l'image de la femme dans la religion musulmane : sujet qui, du reste, a largement dominé les débats lors de la première journée. La question du statut de la femme dans la société musulmane joue, c'est vrai, un rôle déterminant sur les conditions du dialogue culturel ou, comme on préfère dire côté allemand, de la «coopération» culturelle.

Ne serait-ce que parce qu'une certaine représentation de ce statut conforte les préjugés que se font sur l'Islam les populations européennes de culture chrétienne. M. Andreas Jacobs, responsable du programme «Dialogue sur l'Islam»à la Fondation Konrad Adenauer, évoque ces préjugés sans détour, ces «clichés» selon son expression: tendance naturelle au terrorisme, incompatibilité avec la démocratie et attachement à une forme pré-moderne de la société. Et le conférencier de déplorer la lenteur avec laquelle avance le débat à la faveur duquel l'Islam pourrait être perçu en Europe comme une possibilité d'enrichissement. Lenteur, du reste, dont il pense reconnaître les causes à travers une attitude trop timorée de la part des non-musulmans et de la part des musulmans, à travers une tendance à s'enfermer dans une forme d'apitoiement sur soi. Une autre cause encore renvoie au fait que le «dialogue des cultures» demeure prisonnier d'un effet de mode. En conséquence de quoi, il est trop souvent «flou», «sans contenu», «sans objectifs» «Il faut, dit-il, dépasser le dialogue sur le dialogue pour y inscrire des sujets concrets».

Le débat suscitera cependant, sur ce même sujet, certaines remarques, concernant en particulier le déficit d'information. Les femmes tunisiennes sont souvent surprises de l'étonnement que provoque à l'étranger leur degré de liberté Comme si, sur cette question, les médias européens avaient décidément fait le choix de laisser le champ libre aux seuls préjugés. Plus qu'être timoré dans le dialogue, c'est souvent être activement complice d'une ignorance. Mais M. Jacobs proteste contre ce qui serait une généralisation injuste : tous les médias, en Allemagne ne contribuent pas à véhiculer une image réductrice de l'Islam. Certains se distinguent par leur souci d'adopter une approche plus nuancée et plus respectueuse de la vérité.

Ainsi il y a de part et d'autre de la Méditerranée des esprits avec lesquels il est possible de faire du «lobbying» afin que se renforce le parti du dialogue.

Entre enjeu polémique et attachement

L'option qui consistait pour les conférenciers - et conférencières - tunisiens à s'appuyer essentiellement sur les textes sacrés et la tradition afin d'y trouver les signes d'une conception évoluée de la femme présentait le risque - dénoncé par certains - de sous-entendre que toute légitimation ne peut s'accomplir que par ce biais. Ce qui, en un sens, conforte la position des tenants du conservatisme : de ceux-là mêmes qui ne savent reconnaître la vertu de la femme en dehors de sa soumission inconditionnée à l'homme.

Un autre reproche, formulé par M. Moncef Abdeljelil, professeur à l'université Aga Khan de Londres, consiste à faire valoir que le recours aux textes religieux peut servir à légitimer une chose mais souvent aussi son contraire, selon le choix des textes ou des passages. En outre, ajoute-t-il, ce recours s'appuie sur le présupposé d'un sens originel, d'une unité ou d'une univocité du texte, alors que ce texte est surtout problématique dans sa signification.

Mme Mongia Souaïhi et Mme Iqbel Gharbi, toutes deux professeurs à l'université Zitouna, insistent pourtant sur une autre perspective possible. Face à ceux qui prétendraient enfermer la lecture des textes dans des interprétations qui consacrent l'inégalité de l'homme et de la femme, il s'agit précisément de se placer sur ce même terrain des textes et de souligner la présence importante des passages qui affirment au contraire l'égalité. «Pourquoi, s'exclame Mme Gharbi, ne pas privilégier cette lecture féministe face à ceux qui avancent une autre lecture?», si l'on en croit Mme Souaïhi, le contexte l'exige.

Elle rapporte à ce sujet que, lors d'un colloque dans un pays arabe apparemment ouvert, elle s'est vu intimer l'ordre de se taire lorsqu'elle a voulu s'opposer à un orateur qui prétendait que les femmes devaient être traitées par les coups.

Le recours au texte religieux pour fonder l'égalité de l'homme et de la femme obéit donc à une exigence polémique. Mais pas seulement. Face à la tentation d'une sorte de coupure épistémologique, M. Habib Jenfani, professeur à la faculté des Lettres de Tunis, rappelle que l'héritage religieux représente, dans nos sociétés, quelque chose qui agit sur les hommes au quotidien dans leurs réjouissances et dans leurs deuils. Plutôt que de réduire sa présence dans notre vie, suggère-t-il, il s'agit davantage de repenser son rôle de telle sorte qu'il soit positif.

Ijtihad : de la rupture à la relance

Bref, le recours au texte sacré relève aussi, pour certains du moins, d'un attachement. Mais dans le même temps, la lecture qui en est faite est innovante : elle réinscrit en lui l'essentiel du message, en quoi résonnent l'universalité, la justice et la générosité.

Selon l'expression de Mme Rim Triki, professeur à l'Institut supérieur des sciences humaines, l'Islam est révolutionnaire. En ce sens que dans le contexte où il apparaît il entraîne avec lui une profonde réhabilitation de la femme contre des coutumes qui consacraient son infériorité. «Pourquoi, au-delà des premiers siècles, ce mouvement révolutionnaire est-il suspendu?», s'interroge Mme Triki. Sa réponse est que l'Ijtihad s'interrompt, remplacé sans doute par les anciens démons des sociétés d'origine. Si, poursuit-elle, «l'Islam à la tunisienne» se distingue par son ouverture, c'est en raison de notre passé millénaire qui a su à travers les siècles faire une place à la femme : il y avait des femmes prêtresse à Carthage et le personnage de la Kahena témoigne de son côté du statut de la femme dans les sociétés berbères.

Mais la question rebondit : pourquoi cette approche à la fois cognitive et extatique de l'Ijtihad s'interrompt-elle? Mystère! Mais mystère qui n'empêche sans doute pas de relancer cette voie, de repartir à la conquête du sens et de libérer le message de toute emprise idéologique et de toute convoitisie théorique.

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