21 Décembre 2003
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Les réformes engagées dès le lendemain de mon élection avaient porté. Les perspectives étaient bonnes. Je devais donc rappeler les enjeux de toutes ces longues années de lutte de notre peuple pour l'alternance pacifique et la démocratie.
Vous avez été de tous les combats. Vous avez contribué de façon essentielle à mon accession au pouvoir. Naturellement, ainsi que je l'ai promis pendant la campagne électorale et rappelé dans mon message à la nation le 6 août 2002, j'avais choisi de dresser pour vous, jeunes de Côte d'Ivoire, les voies nouvelles de la prospérité, de parler de votre situation face à l'emploi, de dire ce que vous êtes en droit d'attendre de votre pays.
La promotion humaine, économique et culturelle de la jeunesse, de toutes les jeunesses, leur mobilisation pour la richesse et la prospérité du pays, la relance de l'emploi par l'entreprise, la création d'emplois nouveaux ; voilà en effet les missions essentielles d'un Etat moderne. Mon ambition est de faire en sorte que le développement de ce pays repose sur le dynamisme de sa jeunesse.
C'est pourquoi je considère que cette guerre, déclenchée dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, est aussi une guerre contre les jeunes. Et vous ne vous y êtes pas trompés en opposant une résistance sans faille à ceux qui ont pris les armes contre la Côte d'Ivoire. Je vous en félicite, au nom de la nation tout entière.
La guerre va se terminer et cette crise passera, comme sont passées toutes les crises que la détermination des jeunes a permis à notre pays de franchir. L'avenir de la Côte d'Ivoire requiert que les jeunes soient les moteurs et les agents privilégiés de la reconstruction. Qu'ils en soient donc aussi les premiers intéressés et les principaux bénéficiaires.
je m'adresse donc ce soir à toute la jeunesse de Côte d'Ivoire ; la jeunesse de tous les partis politiques, la jeunesse de toutes les régions et de toutes les religions. J'invite tous les jeunes de Côte d'Ivoire à regarder au-delà de la crise actuelle car il y a un au-delà de la guerre.
J'ai une pensée particulière pour les jeunes du Nord, du Centre, de l'Ouest et du Nord-Est ; les jeunes de toutes ces régions dont les écoles, les aires de jeu et les champs ont été le théâtre de combats. A eux comme à tous les jeunes de ce pays, je voudrais dire que si la guerre nous a retardés, elle n'a ni contrarié nos projets ni compromis nos ambitions. Au contraire, elle a montré que le destin d'un pays dépend du sort qu'il réserve à sa jeunesse.
Pour la Côte d'Ivoire, il s'agit d'un retard à combler. Notre pays est victime des contraintes oubliées. Les investissements qu'imposaient la croissance démographique, l'expansion économique et les innovations technologiques, n'ont pas été faits pendant que les ressources du pays le permettaient.
Cela fait plus de 22 ans, la vie d'une génération entière, qu'il faut rattraper. Les jeunes sont les principales victimes de cet état de fait. D'après l'Agence d'Etudes et de Promotion de l'Emploi (AGEPE), sur une population en âge de travailler d'environ neuf millions de personnes en Côte d'Ivoire, seulement quatre millions de personnes avaient une activité rémunérée en 2002 et trois millions de personnes, dont 70 % de jeunes, sont au chômage.
Si l'on ajoute à ces chômeurs les deux millions de personnes qui ne parviennent pas à vivre décemment de leur travail, on arrive à cinq millions de personnes qui sont en difficulté vis-à-vis de l'emploi et exposées à la pauvreté et à toutes sortes d'aventures.
Ces chiffres montrent que dans la population ivoirienne, constituée à plus de soixante dix pour cent de jeunes, le chômage frappe soixante dix pour cent de jeunes. C'est une hypothèse sur l'avenir même de notre pays. C'est dans ces chiffres qu'il faut aussi rechercher les causes des graves périls auxquels nous sommes exposés car c'est une main d'œuvre non utilisée dans la production qui se transforme en main d'œuvre armée.
L'emploi des jeunes représente donc un défi lancé à notre génération. La guerre vient de nous révéler que les enjeux peuvent être dramatiques. Je ressens ce défi comme une double dette envers la jeunesse : une dette pour l'histoire de la Côte d'Ivoire et une dette personnelle dans mon histoire.
J'ai une dette envers la jeunesse. Envers ma propre jeunesse d'abord.
Appelé à me présenter devant le forum de la Nation, j'ai dit les difficultés d'être enfant puis adolescent dans une famille modeste, avec un père fonctionnaire moyen et une mère au foyer, dans un contexte politique troublé. L'histoire m'a très tôt projeté dans la vie en me donnant des responsabilités parfois trop lourdes pour mon âge.
Oui ! Je sais ce qu'un jeune éprouve quand les parents ne peuvent pas subvenir aux besoins essentiels. Je pense souvent au fait que je n'ai pas connu de jeunesse. Ma plus belle revanche serait de pouvoir donner chaque jour aux jeunes de ce pays des raisons de ne désespérer ni de la vie, ni de la politique, ni de leurs parents, ni a fortiori de la Côte d'Ivoire.
C'est pour cela que je me suis engagé en politique et les jeunes ont toujours compris le sens de mon combat. Sans la mobilisation des jeunes autour des idées que nous défendons, le projet que porte aujourd'hui la Côte d'Ivoire entière serait sans doute dévoyé.
Dans les moments de doute comme dans les périodes d'espérance, quand l'histoire a marqué le pas ou au contraire quand elle s'est accélérée, ce sont les jeunes et les femmes qui m'ont permis de garder confiance dans la jeunesse des choix et la légitimité du combat politique.
J'ai donc une dette personnelle envers la jeunesse de Côte d'Ivoire, envers tous les jeunes qui m'ont soutenu hier et envers tous ceux dont l'engagement a permis à notre combat d'aboutir.
Je pense aux élèves et aux étudiants brimés, emprisonnés, au cours de leur lutte pour le pluralisme syndical dans les années 60, 70, 80, 90. Aux jeunes paysans qui ont mené la lutte pour la conquête de la démocratie dans le dénuement total ; à ceux qui n'ont jamais eu accès aux outils modernes de travail, n'ayant que la machette et la daba pour travailler la terre. je pense aux jeunes ouvriers pendant longtemps embrigadés dans le syndicat unique.
Je pense à tous ceux qui et à toutes celles qui sont debout pour veiller sur la Côte d'Ivoire durant toute cette crise.
Nombreux sont ceux qui sont tombés. D'autres sont marqués à vie. Aujourd'hui à la tête du pays, je ne saurais les oublier.
Mais cette dette est aussi une dette pour l'histoire. C'est une dette collective envers la jeunesse, pour l'histoire de la Côte d'Ivoire. On ne peut pas prétendre construire une nation, être les porteurs d'une culture d'avenir, si l'on néglige la jeunesse. Tout travail qui s'inscrit dans une perspective historique est forcément un travail pour la jeunesse du moment.
Ce sont ceux et celles qui ont aujourd'hui 18 ans qui demain, seront les dirigeants de ce pays. C'est donc pour vous et avec vous, jeunes de Côte d'Ivoire, que nous construirons ce pays.
Une nation qui ne sait quoi faire ni avec sa jeunesse, ni pour sa jeunesse court à sa perte. Un pays qui laisse les jeunes au bord du chemin prépare la guerre. Si l'on se contente de mettre les enfants à l'école et qu'on ne leur offre pas des perspectives d'emplois, ils deviennent des bombes à retardement.
Or dans bien des domaines en Côte d'Ivoire, il y a des distorsions préjudiciables à la promotion de notre jeunesse par l'emploi. La première de ces distorsions est l'inadéquation entre les formations données et les emplois offerts sur le marché du travail.
Nous avons aujourd'hui des jeunes formés, parfois bien formés à l'Université, dans les grandes écoles et divers centres de formation. Ils sont nantis de diplômes dont la valeur, malgré les perturbations qui ont affecté le système éducatif, reste acceptable. Or bien souvent des offres d'emploi ne sont pas satisfaites.
Cela veut dire que nos jeunes ne sont pas formés pour certains emplois pourtant disponibles. Cela veut dire que des entreprises se créent dans des secteurs peu ou non couverts par notre système de formation.
C'est la première distorsion et le premier facteur de la crise de l'emploi qu'il faut corriger si nous ne voulons pas condamner notre société à produire des chômeurs et nos entrepreneurs à dépendre de la disponibilité d'une main d'œuvre expatriée et onéreuse.
Le deuxième facteur de la crise de l'emploi est d'ordre culturel. Il n'y a pas une culture d'entreprise dans la société ivoirienne. Les adultes comme les jeunes veulent être des salariés du secteur privé principalement et du secteur public majoritairement.
Ce trait de culture s'explique par l'histoire de notre développement. La Côte d'Ivoire constitue, en Afrique de l'Ouest, depuis le 19ème siècle voire au-delà, un espace de survie pour des populations venues du Nord sahélien ou des pays frontaliers de la Côte. Cette situation a créé les conditions d'une relative prospérité dont notre pays est le premier bénéficiaire.
Les Ivoiriens se sont ainsi trouvés artificiellement dans une position de privilégiés, favorisés par ailleurs par une faible démographie. Ils pouvaient se permettre le luxe de choisir, parmi les situations et les métiers, ceux qu'ils jugeaient les plus valorisants : auxiliaires de l'administration coloniale puis titulaires de postes laissés vacants par le départ des administrateurs coloniaux, contremaîtres dans les plantations coloniales ou dirigeants d'entreprise.
Ainsi, parce que les premiers d'entre nous à avoir réussi dans la société moderne étaient des salariés, nous avons érigé le salariat en idéal de vie.
Jusqu'ici nous avons cherché à travailler dans des entreprises dont nous ignorons l'histoire. Il est temps que les Ivoiriens écrivent eux-mêmes l'histoire de l'entreprise ivoirienne à la sueur de leur front et grâce au génie de leur esprit. Pour cela, il faut que les jeunes en particulier apprennent à commencer par le commencement, c'est-à-dire par le travail.
C'est le sens de mon discours quand j'appelle notre jeunesse à cultiver l'esprit d'entreprise, quand j'invite les Ivoiriens à créer des entreprises. Pour ma part, je me suis engagé à créer un environnement propice à l'investissement et à l'entreprise, à lever les obstacles à la création d'emplois.
Je suis résolu à donner le pouvoir à la Nation ivoirienne. Il fallait prendre des mesures vigoureuses. Je les ai annoncées dans ma campagne électorale, notamment pour les jeunes. J'avais promis un fonds de dix milliards pour la promotion d'activités économiques et de création d'emplois jeunes. Mais nous avons trouvé un meilleur système.
Aujourd'hui, malgré la dureté des temps, malgré la guerre civile et la crise économique et financière qu'elle entraîne, je suis en mesure de vous annoncer les mesures suivantes :
Je viens de signer un décret portant création d'un Fonds national de solidarité pour la promotion d'emplois jeunes. Ce fonds a pour mission de favoriser, en partenariat avec le système bancaire et financier national et international, l'accès aux crédits des jeunes entrepreneurs et des entreprises créatrices d'emplois jeunes. Le Fonds permettra notamment :
- de financer, de refinancer et de cofinancer des prêts d'investissements et de trésorerie en faveur des jeunes promoteurs, y compris des prêts personnels aux dirigeants pour apports de fonds propres.
- d'apporter des garanties personnelles pour la durée des prêts consentis par des institutions financières - et d'apporter un appui financier pour l'expertise conseil et les études nécessaires pour la réalisation des projets.
Cela veut dire que ce n'est plus à un jeune qui veut créer une entreprise de fournir lui-même des garanties. Le Fonds national de solidarité pour la Promotion d'emplois jeunes servira d'aval à nos jeunes auprès des banques pour la création de leurs entreprises.
Seront éligibles au Fonds :
- les jeunes créateurs d'entreprises et d'auto emplois, - les entreprises créatrices d'emplois jeunes
- les femmes jeunes entrepreneurs en difficulté dont les activités ont subi des dommages à cause de la guerre,
- les jeunes bénéficiaires du programme de réinsertion sociale et professionnelle d'après conflit.
Les objectifs du Fonds sont clairs. Il s'agit d'encadrer et d'accompagner :
- l'installation de nouveaux entrepreneurs - le renforcement de la structure financière de jeunes entreprises fragilisées par la crise et devant financer leur besoin en fonds de roulement,
- l'exécution de marchés publics, de l'Etat et des collectivités locales, par les jeunes entrepreneurs attributaires et toutes autres opérations favorisant la création d'emplois jeunes.
Le Fonds est doté d'un double mécanisme assurant d'une part l'appui technique aux promoteurs par l'information, l'assistance et le renforcement des capacités et d'autre part l'appui financier aux promoteurs pour les crédits et les garanties.
Il sera logé à la Caisse autonome d'amortissement qui en assurera la gestion et placé sous l'autorité d'un comité de surveillance et de suivi dont les membres seront nommés par décret. Le comité sera présidé par le représentant du Président de la République.
J'ai demandé au ministre de l'Economie et des Finances de mettre cette structure en place. Dans quelques jours, il donnera la composition du comité et présentera les modalités pratiques de fonctionnement du Fonds national de solidarité pour la Promotion d'emplois jeunes.
Chers amis jeunes de Côte d'Ivoire, Mes chers compatriotes,
Que les choses soient claires et nettes. Il ne s'agit pas de fonds sociaux, ni dans la conception ni dans le fonctionnement ni dans les objectifs. Il s'agit d'un véritable fonds structurant dont le rôle est de prendre en compte toutes les idées des Ivoiriens, de convertir ces idées en projets, de rendre ces projets bancables, c'est-à-dire encadrer et accompagner tous ceux qui veulent entreprendre et inculquer en eux une véritable culture d'entreprise.
Cette institution sera logée à la Caisse autonome d'amortissement qui est une banque de l'Etat mais nous comptons sur l'ensemble du système bancaire pour exécution de ses missions. Le système bancaire saura désormais que c'est une banque - et non des personnes individuelles- qui garantit les engagements financiers pour la création d'entreprises.
Mais par-dessus tout, nous devons d'abord compter sur nous-mêmes. C'est pourquoi j'ai demandé au ministre de l'Economie et des Finances de me faire des propositions en vue d'instituer une contribution nationale pour la reconstruction.
Le Fonds national de solidarité pour la Promotion d'emplois jeunes est la première d'une série de mesures destinées à créer une race de conquérants. Les jeunes de Côte d'Ivoire doivent changer de culture par rapport au travail, investir tous les secteurs d'activités, entreprendre pour assurer l'intégration de la Côte d'Ivoire dans le système international de l'économie moderne.
La guerre va se terminer. Reprenons dès aujourd'hui notre marche vers le progrès et la prospérité de notre pays.
Allez dans les campagnes. Allez dans les villes. Allez partout où votre intelligence et la force de votre âge peuvent produire de la richesse pour vous-mêmes et pour la Côte d'Ivoire.
Que Dieu bénisse la Côte d'Ivoire !
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