Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Guerres dans la guerre

Jbakrou@yahoo.fr (jean-Baptiste Akrou)

22 Décembre 2003


Abidjan — Quelles sont aujourd'hui les personnes qui sont objectivement des obstacles à la paix, au désarmement, à la réunification du pays?

Qui refuse la paix se brise... comme diraient les chanteurs zouglou. Après 15 mois d'une guerre réellement sans fondement profond, la semaine qui vient de s'achever et celle qui commence aujourd'hui vont être très décisives. En effet, les Forces nouvelles organisent dans leur fief de Bouaké un conclave dans la journée pour décider de revenir ou non au gouvernement. Ce qui aurait pu être une simple formalité apparaît désormais comme un exercice périlleux. Voici pourquoi.

Depuis qu'il a fait publier son message pour dire qu'il rentrait bientôt pour mettre de l'ordre, IB a mis une pression supplémentaire sur les frêles épaules de Soro Guillaume. Celui-ci est présenté désormais comme un chef par procuration devant désormais se référer au vrai patron du MPCI, Ibrahim Coulibaly, le Major:

"C'est IB qui a nommé tous les chefs militaires, à commencer par le colonel Bakayoko, et au plan politique Soro Guillaume comme Secrétaire général... IB est le symbole de notre lutte. Nous ne comprenons pas que certaines personnes veuillent remettre en cause son autorité."

Ces propos sont du représentant du MPCI à Paris, Doumbia Major, dans les colonnes de notre confrère L'Intelligent d'Abidjan dans son édition du samedi 20 décembre. Ce même jour, des dépêches de l'AFP publiées par d'autres journaux dont le nôtre ont mis en exergue les graves dissensions observées au sein des Forces nouvelles à Bouaké: celles-ci ont dégénéré en chasse à l'homme. Les informations ont fait état de ce que les éléments du caporal Kassoum Bamba dit Kass ont parcouru toute la ville, à la recherche de Soro Guillaume qu'ils voulaient éliminer. Cette montée de fièvre fait suite à la publication et à la diffusion sur les antennes de la télévision des ex-rebelles d'un communiqué annonçant la prééminence d'IB en ces termes: "Les compagnons de tous les jours, d'hier et d'aujourd'hui, combattants des Forces nouvelles, déclarent avec la dernière que le Major Ibrahim Coulibaly est, à compter de ce jour, s'il ne l'était déjà le président des Forces nouvelles. Ce faisant, toute négociation, toute décision entre les Forces nouvelles et des tiers, ne peuvent avoir lieu sans sa présence effective. Par conséquent, toute démarche contraire est nulle et de nul effet. Le retour au gouvernement des ministres issus de nos rangs ne serait possible que si notre président y apporte sa caution."

Autant dire que le conclave que Soro et ses partisans se proposent d'organiser aujourd'hui pour décider du retour des ministres des Forces nouvelles au gouvernement de réconciliation nationale apparaît comme une épreuve de force, une guerre de leadership. Cette guéguerre IB-Soro aurait été considérée comme banale si elle n'avait pas pour conséquence de fragiliser davantage le processus de paix et de retarder la réconciliation nationale ainsi que la réunification du pays. Certains observateurs pensent que cette guerre des chefs survient un peu trop opportunément. Elle arrive au moment où l'ex-rébellion a réellement le dos au mur, pressée par tous ses interlocuteurs de retourner au gouvernement.

Pendant de longs mois, le Président Laurent Gbagbo avait été présenté comme celui qui créait les blocages à l'application des Accords de Marcoussis. Et voilà que désormais il en est devenu le fervent défenseur. Dans ses prises de parole, il donne dans la conciliation de plus en plus. Il reconnaît que "les enfants savent monter sur les arbres mais ne savent pas toujours en descendre."

C'est pourquoi, il leur tend la main de la République en les priant de savoir la saisir. Mieux, il a récemment ordonné aux jeunes patriotes proches de lui de savoir garder patience et surtout d'éviter par des actions désordonnées de gêner le processus de paix bien engagé.

En tranchant l'épineuse question de la délégation des pouvoirs au Premier ministre Seydou Diarra, le Président Laurent Gbagbo a soldé ses comptes avec ses détracteurs en démontrant sa ferme détermination à entrer dans la nouvelle année avec la paix.

C'est mû par cet enthousiasme débordant qu'il proclamait avec assurance qu'il se rendrait à Bouaké avant la fin de l'année pour y proclamer officiellement la fin de la guerre.

Lorsqu'à la fin de la rencontre entre militaires des Forces nouvelles et Fanci mercredi dernier tous ont déjeuné avec le Chef de l'Etat en devisant allégrement, on s'est dit que l'on venait enfin d'emprunter le grand boulevard de la paix. Hélas, mille fois hélas! Aussitôt rentrées à Bouaké, les Forces nouvelles ont souhaité le report du voyage dans leur fief. Chaque fois qu'on entrevoit la sortie du tunnel, un incident vient tout remettre en cause.

Ces guerres dans la guerre retardent inutilement la sortie de crise. L'expédition hasardeuse de M'Bahiakro, la ténébreuse attaque projetée sur la télévision, l'assassinat de Jean Hélène (dont le procès s'ouvre aujourd'hui), la dissension actuelle au sein du MPCI sont autant d'étapes ou de douches froides sur un processus chaotique, précaire. Quelles sont les personnes qui ont intérêt à ce que la guerre ne finisse pas? Quelles sont aujourd'hui les personnes qui sont objectivement des obstacles à la paix, au désarmement, à la réunification du pays? Qui fait du dilatoire? Ces personnes aiment-elles vraiment cette terre pour laquelle elles prétendent se battre? Doit-on considérer qu'elles agissent pour leurs besoins égoïstes, voire pour flatter leur égo?

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