A. Bonavita
22 Décembre 2003
interview
En quarante ans de présence diplomatique au Sénégal, c'est la première fois qu'il a été donné à la Roumanie l'occasion de présenter une culture aussi riche qu'envoûtante.
La semaine roumaine, organisée par l'ambassade de Roumanie et le Centre culturel français, a alterné projections de films, représentations théâtrales, lecture de poèmes et expositions de photo. Toute cette diversité était incarnée par Ioana Craciunescu, étoile de la manifestation, à la fois actrice et écrivain. Celle qui a reçu le prix national d'interprétation pour Malédiction de la terre (un film de Mircea Muresan) et pour Transit (un film de Mircea Danielue) a encore démontré que le talent était à la fois féminin et roumain. Pour être complet, il faudrait ajouter au palmarès la Licorne d'or reçue au festival d'Amiens et le prix d'interprétation féminine pour son rôle dans Au bout de la ligne. Un avenir glorieux prévisible pour Ioana qui avait publié son premier recueil de poème en Roumanie à l'âge de 14 ans. La communauté roumaine de Dakar pouvait donc se féliciter de la venue de leur star nationale. Mais les Sénégalais ont aussi été conquis par ce regard nouveau posé sur le monde. Nombreux sont ceux qui ont craqué pour les beaux yeux de l'artiste à travers lesquels, on lit comme dans un livre ouvert. Une histoire d'amour serait-elle née à la suite de cette semaine bouclée le 12 décembre dernier ?
Pourquoi avoir accepté de venir jouer au Sénégal, bénévolement en plus ?
Je peux dire que je suis amoureuse de cette partie de la Terre. Je trouve pas mal de choses qui me rappellent mes racines, même si on est très loin de la Roumanie. Il y a des moments de l'histoire de nos deux pays où des situations intimes de nos deux peuples nous rapprochent. J'apprécie l'âme africaine, sa simplicité, sa beauté et aussi ce talent inné, éblouissant, qui fait se sentir bien, même si on n'a pas d'argent, même si on est faible. C'est donc les prémices d'un dialogue que je lance ici. Moi, je tends la main et dis bonjour, en espérant que ça continuera.
Et les deux pièces que vous avez jouées à Dakar ?
Salve Régina (un texte de Virgil Tanase, ndlr) est un monologue sur la vie d'une femme, pourrait-on dire, mais c'est surtout le passage ininterrompu de l'imaginaire au réel et vice-versa. C'est le drame de quelqu'un qui perd les pédales, confondant ce qu'il imagine qu'il veut être et la vie quotidienne dans laquelle il se sent enfermé. On ne sait pas si le personnage est enfermé, s'il est fou ou si c'est tout simplement une personne humble qui ne trouve pas son chemin. En même temps, c'est un texte sur le comédien. Il parle beaucoup de théâtre et de cette fragilité de l'artiste. Les personnages imaginaires nous poursuivent même dans notre vie quotidienne qui n'est pas tout à fait simple. On ne s'appelle pas seulement Ioana. On est comme dédoublés avec des vies intérieures complexes, qu'on a du mal à extérioriser et à assumer. C'est cette folie de l'être qui nous concerne tous qui est retranscrite ici.
Vous reconnaissez-vous dans ce personnage de Régina ?
Je me reconnais plutôt dans ce monde qui appartient aux personnes très sensibles qui n'ont ni âge ni sexe. Elles ont du mal à assumer et à comprendre leurs idées, leurs sentiments, leurs émotions.
Et Le souffleur de la peur, ce texte de Matei Visniec ?
Le souffleur de la peur, c'est une idée plus qu'un personnage. La peur existe depuis la nuit des temps. On est seulement passé d'une peur ancestrale à cette peur très moderne d'une société trop rapide pour qu'on puisse l'attraper. On ne sait pas ce que la société attend de nous, où elle nous mène, qui on est. Je crois que le texte est moderne et assez prenant. On capte la liaison entre les individus et l'universel. Est-ce qu'on est manipulés, est-ce qu'on est vraiment les maîtres de notre destin ? Ou est-ce qu'il y a quelque chose de plus profond, de plus malicieux, de plus pervers qui conduit nos actes ? Ces questions, tout le monde se les pose finalement.
Dans cette pièce, vous lisez votre texte. Est-ce que c'est pour souligner encore son importance ?
Tout à fait. C'est un moyen de rappeler le support mais aussi de brouiller la frontière entre l'écriture et l'imagination. Il s'agit de transporter le public dans un univers très particulier. Il faut qu'il soit mis en condition, qu'il y ait des choses qui le titillent, qui le gênent. J'ai déjà joué la pièce sans le texte, mais dans des lieux insolites. J'ai joué ça dans une église. Les gens ne sont pas assis tranquillement dans un fauteuil, en costard, à penser qu'ils sont venus pour voir du théâtre, pour voir un comédien se jeter à l'eau.
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