Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Manu : notoriété et oublis

Claude B. Kingue

22 Décembre 2003


Soul Makossa est peut-être vieux de plus de 30 ans, mais il reste plus haut que tous les immeubles du pays.

Sur la route qui le conduit de Douala à Yaoundé où il doit donner le premier des deux spectacles célébrant ses 70 années de vie et ses 50 ans de carrière musicale, sur l'axe routier, crevaison. La voiture chavire. Aucun danger heureusement. Juste des frayeurs. Une conférence de presse quelques heures plus tard où Manu Dibango essaye de répondre à ces questions qui lui ont été souvent posées. Sur sa musique, et, éculées, sur ce qu'il a fait pour la musique camerounaise. Le saxophoniste s'énerve. Et s'en va. Fatigué. Irrité. Mais il réapparaît jovial, coruscant devant le public du Palais des Congrès avec qui il avait pris rendez-vous le lendemain.

Sur la route qui le ramène à Douala le lendemain, Manu a demandé à changer de voiture. Tom Yom's va le conduire cette fois-là. Crevaison à nouveau. Le pire a été évité. Quelques heures plus tard, il monte sur une scène où il se donne en voulant que ce soit la fête à cette chorale au sein de laquelle il fit ses débuts, et à ces jeunes compatriotes qui l'accompagnent.

Tout cela ressemble à un passage de témoin. Epuisé mais toujours agile, vif, il fête avec le public qui l'émeut. Avant de courir vers un autre rendez-vous que son fabuleux destin a déjà calé.

Peut-être vers une date là-bas, sous ces cieux que son talent inonde de plaisir et de bonheur. Peut-être encore à la Cameroon music corporation (Cmc) à laquelle il rêve de donner quelque chose. Peut-être alors à l'émission de Claudy Siar sur Rfi où le tapis lui est déroulé depuis la fin de la semaine dernière. Peut-être aussi vers Saint-Louis au Sénégal où le festival de Jazz entend lui rendre hommage mérité pour cet océan de rêves et de possibilités qu'il a donnés le premier à l'Afrique culturelle. Là-bas. Partout. En même temps. Icône qui craint le star-système. Monument en France où il réside, en renouvelant chaque fois sa carte de séjour. Preuve d'un attachement à un pays dont il a gardé la nationalité. Pour lequel sa notabilité et sa notoriété sur les scènes du monde constituent une carte de visite auguste. Sinon prestigieuse.

Manu Dibango: 70 ans, dont cinquante de carrière et quel apport au Cameroun? Pas grand-chose, sinon rien, à en croire certains jurés de la rue, des médias et de sa propre corporation. "Le ministre est allé chercher quelqu'un qui vit en Europe, qui est membre de la Sacem, pour venir diriger la société des droits d'auteur au Cameroun", entend-on certains musiciens se plaindre à son sujet. Une autre critique que lui font également certains de ses pairs: il n'aide pas la jeune génération à émerger. La rue, elle, lui reproche de n'avoir plus du Cameroun que l'origine. "Il vient seulement ici faire des concerts. Est-ce qu'il a même une maison ici au pays? On dit d'ailleurs qu'il a pris la nationalité française", croit savoir un taximan en passant devant le stade Mbappé Leppé, où ce 13 décembre là, Manu Dibango doit donner un concert dans la soirée. A l'occasion de ses 70 ans. Des propos sévères, réducteurs, qui oublient Soul Makossa dès 1973. C'est-à-dire la notoriété que le Cameroun a tirée du succès de cette oeuvre de Manu Dibango. L'Afrique entière d'ailleurs, disent les observateurs. Ce disque est en effet le premier d'un Africain qui se vende à plus de deux millions d'exemplaires. Le premier dont l'Amérique nombriliste, s'enchante sans réserves. Ainsi validé, il fera fureur dans le reste du monde. Sauf peut-être à travers le bloc communiste.

N'empêche! Sa valeur est à la fois artistique et idéologique. Il suscite en effet un autre regard sur la musique africaine, donc un pan de la culture du continent, qui peut désormais être appréciée autrement que comme du folklore. Résultat : Manu Dibango est invité à se produire au Madison Square Garden de New-York. Conséquence: le Cameroun, son pays, est associé à une image positive. Manu n'en est pas seulement la source, il devient l'ambassadeur de l'Afrique en ces années de militantisme noir. Certes le conscientisme a perdu sa voix avec la chute de Nkrumah au Ghana, l'Ujama'a se débat pour prendre pied en Tanzanie, les marxismes et autres socialismes tropicaux se paient de mots, l'Authenticité déploie le burlesque au Zaïre et partout, toutes sortes de révolutions pacifiques imposent la chape de plomb du parti unique. Mais l'Afrique noire et ses diasporas ont en partage cette vision du monde: Black is beautiful. Une idéologie qui a pour objectif d'amener le Noir à se défaire de ses complexes. A s'émanciper. A cette fin, toute activité qu'il mène doit lui servir de levier. Musique, sport, littérature, combat politique et lutte armée se valent donc. Angela Davis, Malcolm X, James Brown, Cassius Clay, James Baldwin et autres en Amérique, Cabral, Neto, Nkomo, Mandela, Tutu, Makeba en Afrique, même combat.

Et de ce point de vue, le succès d'un Noir rejaillit sur toute la race. Il a encore plus de relief lorsqu'il est le fait d'un Africain. Ainsi en a-t-il été de Soul Makossa. Qui aura par ailleurs la vertu de susciter bien des vocations. De susciter aussi, reconnaissent certains, de bonnes dispositions de la part de certains milieux artistiques internationaux, vis-à vis de certains musiciens camerounais. Manu pionnier, Manu modèle. C'est sans doute cela qui fait dire à Tom Yom's, déçu de n'avoir pas reçu des pouvoirs et services publics l'assistance qu'il a sollicitée pour l'organisation des concerts marquant les 70 ans du saxophoniste: "il ne faut pas oublier que sans Manu nous ne serions peut-être rien. Qu'il n' y aurait pas les Richard Bona et les autres." Mais il y a sans doute plus important que fait oublier le réalisme à la camerounaise, tel qu'on l'a encore entendu s'exprimer ces jours-ci à propos de Manu. En évoquant la notoriété qu'il fait rejaillir sur le Cameroun depuis plus de trente ans, certains se sont attirés cette terrible question: "C'est ça qu'on mange?" Sans doute pas, il faut le reconnaître.

Mais on peut faire mieux avec cela que manger. Il y a de fait des pays qui vivent des effets induits de la notoriété. Qui s'en sont servis comme d'un capital et l'ont investie. Le tourisme et certains festivals se sont parfois nourris d'une réputation. Tout est de savoir s'y prendre.

Autre chose qu'on semble oublier à propos de Manu, du musicien en général: le contrat qui le lie au public. Tacite, il consiste pour le premier à donner du bonheur au second à travers la musique qu'il lui propose. De la musique qu'on écoute ou qu'on danse. A travers un disque, une cassette, un Cd ou lors d'un concert. Et à l'occasion de ce dernier, on attend du musicien qu'il diffuse la bonne humeur, et garde pour lui ses problèmes. Qui relèvent de sa vie privée. Tout comme ses biens : immeubles, voitures, compte en banque C'est cela, si l'on ose dire, l'être-du-musicien. En contrepartie, le public doit lui permettre de vivre de son art. Mais de cela, le pirate qui sommeille en chacun de nous s'est-il toujours soucié?

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Cameroun

Rubriques