Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Mes joies et mes peines : Emmanuel Ndjokè Dibango survole les 70 premières années de Manu Dibango.

Propos recueillis par Thiéry Gervais Gango

22 Décembre 2003


interview

Quelle appréciation faites-vous de l'hommage qui vous a été rendu récemment à Yaoundé et à Douala pour vos 70 ans de vie et 50 ans de carrière ?

Et 30 ans.

Pourquoi 30 ans ?

30 ans de Soul Makossa. C'est très drôle. Je suis en train de reprendre l'avion (l'entretien se déroule au pied de l'avion que Manu doit prendre pour repartir sur Paris, ndlr). Je viens de voir le ministre Ngoubeyou (François-Xavier) des Affaires étrangères. C'est quand même une curieuse coïncidence. Parce que s'il n'y avait pas eu Ngoubeyou, il n'y aurait jamais eu de Soul Makossa. Très peu de gens, aucun journal ne sait que c'est grâce à Ngoubeyou et, je crois, Youssoufa (Daouda, ndlr) qui étaient ministres à l'époque, que nous sommes allés faire ce truc-là pour remplir la face " B " de la cassette qui devait être mise sur pied pour l'hymne de la 8e Coupe (d'Afrique des nations en 1972, ndlr). Le ministre nous avait choisi pour composer l'hymne. Ce que nous avions fait. Seulement, nous avions oublié qu'une cassette avait deux faces. Il a fallu composer un truc très rapidement. Soul Makossa est né comme cela, un peu dans l'improvisation. Comme quoi, les meilleures choses sont celles qui ne sont pas souvent attendues.

70 ans plus tard, si c'était à refaire ?

Je n'ai pas le choix en tout cas. Je ne peux pas imaginer ce que cela aurait été si je n'avais pas été là. Maintenant, je ne pense pas qu'on puisse se renier. J'ai eu des hauts et des bas. Je suis content d'être arrivé à l'âge de 70 ans, apparemment en forme

Très en forme puisqu'on vous a vu sauter sur scène, faire du " balle à terre ", tenir le rythme de deux concerts qui s'organisaient en moins de 24 heures dans deux villes distantes quand même de près de 300 km de route

Je me méfie toujours des apparences. Pendant les deux jours que j'ai passés à Yaoundé ou à Douala, j'étais en forme parce que le public et le pays ont fait que je le sois. Tu ne joues que quand l'environnement s'y prête. Quand il y a des mauvaises vibrations, c'est toujours difficile. Je prends un exemple. Tu sais, quand tu passes dans la rue, il y a des gens qui vaquent à leurs occupations, à vélo, en pousse-pousse, en voiture Ils ont vraiment tous des mines renfrognées. Il suffit qu'un mec se retourne et qu'il voie Manu Dibango. Il y a quelque chose qui se passe sur son visage. Tu as l'impression qu'il exprime quelque chose. C'est cela qui m'a le plus marqué. C'est parfois ce bonheur qui peut durer juste trente secondes. Et si je peut être fier de quelque chose aujourd'hui, c'est de cela. C'est réussir à faire sourire des gens pendant trente secondes quand je passe. Ça, c'est une denrée rare par les temps qui courent.

Est-ce l'une des plus belles choses qui vous soit arrivée?

Je crois que oui.

Il y en a d'autre ?

Je trouve que c'est une belle image qui vaut cher et qui suppose 40 ou 50 ans parfois d'embûches et d'épines.

Quelles épines ?

Il y en a suffisamment pour faire un livre, je suis sûr. (Eclat de rire...)

Quelle est la chose qui vous a le plus blessé au cours de ces 70 années de vie ?

Peut-être l'injustice. Je ne dirai pas l'incompréhension. Pour moi, ça n'a pas beaucoup de signification. Je pense que c'est l'injustice... (Silence. Son visage s'assombrit. Le masque de ses lunettes tombe. Ses yeux sont comme larmoyant, ndlr). Ce qui m'a fait le plus mal, c'est d'avoir perdu mon épouse. Mes parents aussi. C'est la suite logique. Mais la personne avec qui vous vivez, c'est autre chose. Vous avez bâti votre vie autour de certaines choses que vous partagez. Vous vous connaissez le matin et puis le soir venu il y en a un qui part. Il y a un vide terrible. Ça fait mal. Mais bon voilà, la vie continue ! Ce qui est bien dans la musique, c'est qu'elle est quelque part une thérapeutique extraordinaire. Tu me vois sauter sur scène, tu ne me verras jamais sauter dans le civil (Fou rire...) Ça t'amène ailleurs. Quand tu fais de la musique avec sérieux, elle te transporte dans une autre dimension. C'est cette dimension que tout bon musicien recherche normalement, en dehors d'épater les petits copains et de rouler les mécaniques. On cherche à entrer dans une autre dimension pour pouvoir restituer ce qu'on peut capter. D'où d'ailleurs l'humilité qu'on doit avoir dans la musique. Parce que, entre ce que tu captes -et tu n'es pour rien dans ce que tu captes- et l'idée, commence le travail. Lorsque l'idée est là, entrent en jeu les connaissances pour que ce que tu vas proposer soit lisible. Du coup, le musicien, c'est quelqu'un qui est constamment insatisfait. Il y a des succès, c'est sûr. Mais ça veut simplement dire qu'on est sur la bonne voie. Pas plus.

C'est votre idée du succès ?

Oui. Mais attention ! La voie peut se détériorer à un moment. Il peut y avoir des crevasses. Une bonne voie peut se détériorer à cause de la pluie et de toutes sortes d'intempéries. Le succès c'est uniquement la bonne voie pour faire plaisir et satisfaire les gens, pour correspondre au rêve qu'ils ont sur le moment en vous écoutant. C'est uniquement cela.

Qu'est-ce qui vous a le plus fait plaisir au cours de ces 70 années ? Une image ?

En une image, ça risque d'être difficile.

En quelques tableaux alors ?

Il y a beaucoup de choses. La première c'est quand mes parents m'ont envoyé en Europe. C'était à une époque où on y allait en 21 jours. En bateau. La sélection était dure. Il fallait avoir des parents qui pouvaient avoir les moyens de vous envoyer finir des études là-bas. A cette époque-là, on n'était encore que des petits colonisés. Ça c'est une image terrible. Autour de moi, il n'y avait pas beaucoup de gens qui avaient cette chance. La deuxième image vient de la première fois que j'ai joué dans un orchestre de collège. J'ai un tampon de mon saxo, un vrai clou, qui s'est cassé la gueule. J'avais plein de supporters et copains qui étaient là. Il n'y avait que trois notes que je pouvais faire. Je ne pouvais pas aller plus loin. C'est une belle image parce qu'il faut sortir de ce genre de truc, réussir à ne pas avoir honte et continuer à s'entêter. C'est des choses qui peuvent te dégoûter toute la vie. La troisième image, c'est quand Kabasele est venu me voir en 1961 à Bruxelles où je jouais aux Anges noirs. Lumumba avait amené dans ses valises l'orchestre Africa Jazz. Une dimension culturelle de l'homme dont on ne parle pas souvent. Parce que s'il n'avait pas amené Kabasele, il n'y aurait jamais eu "Indépendance Tcha Tcha", qui a été le chant de ralliement des indépendances. Kabasele est venu me voir parce qu'il avait besoin d'un saxophoniste. Je correspondais à ce qu'il recherchait et en plus je savais jouer du piano. C'est la première fois qu'il y a eu un piano dans la musique africaine. Ce que nous avons fait a eu tellement de succès que Kabasele m'a invité au Zaïre pour un mois. J'y suis resté deux ans. A l'époque, il y avait déjà la guerre. Une autre image C'est peut-être Soul Makossa.

On a remarqué, pendant les deux spectacles de vos anniversaires, que vous êtes resté dans une position d'accompagnateur. Votre sax est juste venu accompagner des jeunes qui reprenaient souvent vos succès. Est-ce un signe ?

Il faut passer le flambeau à un moment. Douleur a du talent. Les Macase, j'ai joué avec eux cet été à Montréal. C'était un énorme succès. C'est quand même un groupe qui vit ici. Rejouer avec Lapiro c'est un moment fort. Rejouer avec Bebey Manga " Soir au village " et la reprise de la chanson de Charles Lembè (Amio, ndlr) c'est quelque chose. Ç a veut dire que même ici il y a énormément de talents mais qu'il faut simplement quelqu'un pour les canaliser, les booster. Je l'ai toujours dit sans être écouté. Mais cette fois-ci, apparemment, au bout de 40 ou 50 ans, les gens pensent que c'est le bon moment. Et on dirait que les anges-gardiens du ciel ont ouvert nos voies pour que nous ayons une renaissance de la musique camerounaise. Pour que les musiques camerounaises deviennent une musique.

Est-ce que cela vous dérange qu'on vous pose souvent la question de savoir ce que vous avez fait pour la musique camerounaise ?

Pour des raisons de décence, je ne veux pas répondre. Il faut évoluer sur des choses sérieuses et laisser aux gens la latitude de dire ce qu'ils veulent. Il y en a qui ont énormément de temps pour cela. D'autres consacrent leurs énergies au travail. C'est cela le plus important.

A quoi ressemble aujourd'hui, même en termes d'estimation uniquement, le patrimoine matériel et immatériel de Manu Dibango ?

Je ne sais pas. Parce que ce n'est pas quelque chose qui me préoccupe. Le patrimoine matériel ne m'a jamais intéressé. Il y a eu Soppo. Il a laissé plein de choses. Vous voyez ce que ça devient ? En parlant de patrimoine matériel ou matérialisme, vous avez vu Fouda à Yaoundé? Depuis plus de 20 ans, il est mort et les enfants se déchirent. Ce patrimoine-là, je n'en veux pas moi. Je veux que mes enfants fassent comme j'ai fait. Qu'ils passent leur chemin. Ils sont élevés à la dure. Ils savent qui ils sont. Ils savent comment leur papa fait, comment leur maman fonctionne. Nous sommes des gens très difficiles. Un de mes patrimoines, c'est mon orchestre. Ça fait plus de 50 ans que j'ai un orchestre. Avoir un orchestre en permanence n'est pas une petite affaire parce que c'est souvent des personnes mariées, des artistes de grand talent reconnus. Souvent, on dit que je n'aide pas. Attendez ! Ecoutez ! Il y a Sabal Lecco, André Manga Non ! Il faut être sérieux. Malheureusement pour vous qui dites que je n'aide pas, c'est que ceux que j'aide c'est des bons. Et ils sortent. Vincent Nguini a envie de monter un studio ici, ce qui me ravit. Il fait le bonheur de millions de gens à travers le monde. C'est ce genre de personnes qui m'intéressent. C'est le type de personnes qui pour moi vont continuer sérieusement à faire de la musique demain. On peut rigoler. Mais il faut avoir un plaisir à écouter la musique et savoir que derrière, il faut beaucoup travailler.

Vous avez, il y a un moment déjà, annoncé la construction au Cameroun d'un conservatoire. Où en êtes-vous avec le projet ?

Il avance. Maintenant qu'il y a une compréhension de part et d'autre, il y a énormément de projets pour faire des écoles. Je suis actuellement sollicité à plusieurs niveaux pour la construction des écoles et même des écoles privées. Les gens commencent à comprendre que le Cameroun c'est une pépinière où il n'y a pas que le foot. Nos deux mamelles c'est le sport et la musique. L'ambition c'est de faire quelque chose pour toute la sous-région. Quelque chose qui profite à un plus grand nombre. Il y a un temps pour tout. Ça va se faire. Je pense qu'il y a aujourd'hui une volonté. Il faut la consolider.

Un moment vous avez fait Négropolitaines, une sorte d'anthologie de vos chansons qui date aujourd'hui. Avez-vous pensé un jour à faire des intégrales de Manu Dibango?

Universal en France est en train de préparer un " long box ", c'est-à-dire un coffret d'au moins cinq Cd, qui commence à partir de Douala en 1963 jusqu'aujourd'hui. Il sera prêt, si Dieu le veut, dans quatre mois. Nous sommes en train de mettre des moyens pour que ce soit bien fait.

Merci Manu Dibango et à bientôt dans 30 ans ?

(Fou rire ) On verra. On verra si ce n'est pas un long bâton qu'il y aura à la place de mes vieux os.

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