Raouf Seddik
22 Décembre 2003
analyse
L'usage de l'écriture en Europe a perpétué l'usage du latin bien au-delà de l'effondrement de l'Empire romain, que l'on date en l'an 476.
Ce n'est en effet qu'en 842 que fait son apparition le premier document rédigé dans une langue qui n'est pas le latin. Les Serments de Strasbourg, qui lient de façon solennelle les deux fils de Louis le Pieux - lui-même fils du fameux Charlemagne - sont rédigés en roman et en tudesque, lesquels peuvent être considérés comme les ancêtres respectifs du français et de l'allemand.
Mais il faut encore attendre jusqu'aux alentours du Xe-XIe siècle pour que se fasse jour une littérature européenne à partir de ce qu'il est convenu d'appeler une "langue vulgaire" : celle qui est parlée par le peuple. Cette littérature, c'est celle des Troubadours et des Trouvères: les premiers, méridionaux de France, s'expriment en occitan, tandis que les seconds, plus au nord, s'expriment en roman. Les deux, cependant, développent un même type de littérature, connue à travers la tradition du "fin'amor" : l'amour courtois, qui met généralement en scène un chevalier au service de sa dame, laquelle dame lui reste cependant inaccessible..
C'est avec cette tradition que, véritablement, les langues européennes vulgaires commencent leur carrière littéraire à la faveur de laquelle chacune d'elles ensuite va s'enrichir et s'affirmer dans son originalité propre. A partir de Guillaume IX d'Aquitaine (1071-1127), qui est considéré comme l'ancêtre de la poésie courtoise et jusqu'au célèbre Roman de la Rose (entre 1225 et 1240), qui se spiritualise en usant d'allégorie, en passant par les troubadours jongleurs, dont c'était le gagne-pain de déclamer leurs poèmes lyriques sur les places publiques des villages, un puissant courant arrache les langues européennes à l'oralité et les projette dans l'histoire de la littérature écrite, de ses courants et contre-courants. De fait, si le roman courtois, dans le prolongement de la poésie du même nom, donne des textes aussi marquants que ceux de Chrétien de Troyes (1130-1190), avec son cycle arthurien, de Béroul, avec son Tristan et Iseut (1150) ou, nous le disions, de Guillaume de Lorris avec son Roman de la Rose, d'autres courants ne manquent pas de se manifester, comme ceux des farces et des fabliaux, qui prennent souvent le contre-pied de la vocation de l'art courtois à idéaliser. Par-delà ce jeu dialectique des courants, il est difficile de ne pas reconnaître des phénomènes de résurgence, comme celui qui s'opère avec le courant romantique, où le thème de la consumation dans l'amour resurgit, dans un contexte qui n'est cependant plus, ni celui des seigneurs et des chevaliers, ni celui des poètes jongleurs et itinérants.
Zéjel : une simple influence ?
Lorsqu'on se pose la question de l'origine de la tradition courtoise, on est naturellement amené à considérer si la tradition latine, qui précède immédiatement dans la même aire géographique, ne recèle pas des germes. Il est de fait habituel de citer le nom du poète latin Ovide comme pouvant être un ancêtre lointain. Ovide (43 av. J-C - 17 apr. J-C) est l'auteur d'un texte connu : l'Art d'aimer. Mais ce rapprochement ne résiste guère à la critique : les différences sont bien plus frappantes que les ressemblances. Et l'esprit de la tradition dans laquelle s'inscrivent les uns et les autres est, surtout, profondément hétérogène.
Tel n'est pas le cas lorsque le rapprochement se fait avec la poésie arabo-andalouse, laquelle est largement héritière d'une tradition dont la source remonte à l'Arabie de la période préislamique. La ressemblance est ici ce qui est frappant, autant au niveau des thèmes traités et du type de lyrisme adopté qu'au niveau de la conception même relative à la pratique du métier de poète.
Rares sont les historiens, du reste, qui nient l'existence d'une influence andalouse sur la poésie occitane. La forme du zéjel, qui est pratiquée au Moyen-Orient mais qui est largement représentée en Andalousie dès le IXe siècle à Cordoue, offre un exemple de similarité tel avec le nouvel art européen qu'il est difficile au connaisseur de ne pas établir un lien de filiation. Ce sur quoi les historiens peuvent cependant diverger, c'est la question du degré de cette influence. Mais, précisément, on se contente généralement de parler d'influence, laissant entendre par là que, de façon concurrente, d'autres influences ont pu s'exercer. Or il ne s'agit sans doute pas tant d'une influence que de ce que l'on pourrait appeler un choc fondateur.
Notons par ailleurs qu'à côté de la poésie courtoise, d'autres formes littéraires font leur apparition qui ont aussi leur équivalent dans la poésie arabe. Il s'agit de la chanson de geste et de ce que l'on pourrait appeler la chanson de cour, dans lesquelles le poète vante les exploits guerriers d'un seigneur ou d'un roi.
L'espace de la fécondation
Toutes les rencontres ne donnent pas lieu à une fécondation, encore moins à un choc fondateur. Si tel est pourtant le cas entre la culture arabo-andalouse et celle des peuples d'Europe il y a près d'un millénaire, c'est que des conditions particulièrement favorables ont été rendues présentes. A l'image de ce qui se produit dans les phénomènes électro-magnétiques, deux pôles opposés s'étant trouvés côte-à-côte, la réaction n'a pu être que du type de celles qui engagent une transformation profonde.
Le fait fondamental est sans doute que la population arabo-andalouse qui occupe la péninsule ibérique depuis le début du VIIIe siècle, et qui est en grande partie d'origine berbère se trouve fraîchement dépositaire d'une tradition linguistique et littéraire à l'intérieur de laquelle l'écrit sert de support à une dynamique de création largement popularisée. En recevant, l'Islam pour religion, ces populations héritent du même coup, à la fois d'une langue et, surtout, de toute une tradition poétique qui va avec et qui plonge ses racines dans l'histoire ancienne des cultures sémitiques. Plus encore, la sacralisation de la langue arabe à travers la foi musulmane engage, paradoxalement, ses nouveaux adeptes à en explorer toutes les richesses sur le plan à la fois lexical et prosodique. Nous disons "paradoxalement" car chacun sait que le texte qui fonde la religion musulmane est aussi un texte qui s'affirme d'emblée contre l'autorité traditionnelle des poètes dans l'univers des tribus arabes du Hijaz.
A l'inverse, les populations européennes en ce début de deuxième millénaire n'ont pas de tradition littéraire propre. La seule qui existe étant celle du latin, c'est-à-dire celle de la langue d'un empire défunt ou, plus tard, celle d'une église et des savants qui gravitent autour d'elle. Or, le besoin d'une affirmation propre existe chez ces populations qui, qu'elles soient ibères, celtes ou germaniques, n'ont pas avec le latin une relation quotidienne et n'y trouvent pas non plus un motif d'identité.
Ce besoin est d'autant plus affirmé que les nouvelles vagues d'invasion - Vikings, Hongrois et Bulgares - qui touchent l'Europe au Xe siècle ont créé une nouvelle configuration de la réalité politique. En France, le pouvoir centralisé des Capétiens est obligé de laisser se former des entités politiques et militaires indépendantes autour des grands châteaux, afin de mieux défendre le territoire et les paysans. Ce recentrage au niveau de la dimension locale, qui renvoie très précisément au phénomène de la féodalité, appelait en renfort une affirmation linguistique plus prononcée, à laquelle les poètes du Moyen-Age devaient grandement contribuer.
Amour sacré, amour profane
Le modèle arabo-andalou se prêtait d'autant mieux à pareille entreprise que, en plus de ses ressources techniques, il présentait l'avantage d'être issu d'un monde qui avait intégré l'élément monothéiste. Par-delà les différences théologiques ou dogmatiques entre les religions musulmane et chrétienne, les représentants de l'une et l'autre religion se retrouvaient dans l'expérience d'une certaine déchéance morale, qui est assurément le pendant de l'exigence de fidélité à la loi du Dieu unique. L'expérience du péché - car c'est de cela qu'il s'agit - suppose en effet qu'ait été intégré dans la conscience l'absolu d'une loi qui n'engage pas que des actes, qui engage également la vocation de l'âme elle-même et qui, à partir de là, creuse aussi l'espace d'un écart ou d'un gouffre toujours possible par rapport à cette vocation. Il y a, en d'autres termes, une psychologie du croyant monothéiste, et cette psychologie se retrouvait de part et d'autre des Pyrénées et servait, pour ainsi dire, de matière conductrice à une expérience linguistique et littéraire.
Un autre fait majeur, dont l'évocation est peut-être plus familière, renvoie à la puissance de rayonnement de la civilisation arabo-andalouse, prise elle-même dans une volonté d'affirmation politico-culturelle de soi en tant que Califat rival de celui de Bagdad. Autant par les échanges commerciaux qu'à la faveur de la reconquête, les populations chrétiennes ne pouvaient pas ignorer les prouesses de l'Espagne musulmane, aussi bien dans les domaines de la poésie et de la musique que dans ceux de l'architecture et de l'art des jardins. Et tout porte à croire que certains esprits raffinés, tel Guillaume IX, n'ont pas manqué d'éprouver une certaine admiration à l'égard de la culture andalouse Ce qui est toujours le commencement d'une volonté d'imiter.
On peut donc admettre ce qui serait plus qu'une influence de la création poético-littéraire en terre andalouse sur la littérature européenne à l'époque du Moyen-Äge Et, dans le même temps, reconnaître que cette littérature entame assez rapidement un destin propre, notamment par l'adaptation des thèmes chevaleresques et courtois à des motifs plus spécifiquement chrétiens. L'histoire de la quête du Graal, dans l'oeuvre de Chrétien de Troyes, illustre ce glissement vers la sphère du sacré de la littérature courtoise. Le Roman de la Rose offre lui-même une double lecture, en raison de sa dimension allégorique: la "Rose" évoque à la fois la Dame du château - pareille à la rose du jardin - et quelque chose de plus spirituel qui ressortit de la dimension mystico-religieuse.
C'est un fait, du reste, que la poésie arabe n'a pas, de toute façon à cette époque, poussé cette sorte d'ambivalence entre amour humain et amour divin et que, quel que soit le degré d'idéalisation de l'aimée dans l'oeuvre des poètes arabes, cela demeure clairement dans la sphère du profane. Les poèmes mystiques, qui ne manquent pas en terre d'Islam, ne sauraient être compris comme une façon détournée d'évoquer un amour humain. Les comprendre ainsi revient à faire preuve à leur égard d'une profonde méconnaissance.
Quoi qu'il en soit, néanmoins, du cheminement ultérieur de la littérature européenne, la question garde toute sa valeur qui porte sur la possibilité pour cette littérature d'être devenue ce qu'elle est sans l'impulsion initiale et fondatrice qui lui a été donnée à travers son contact avec la richesse vivante de la parole poétique en terre andalouse.
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