Ridha BOURKHIS
22 Décembre 2003
Après le colloque sur «la valeur» organisé par le département d'arabe, le colloque sur «l'ironie» produit par le département d'anglais et l'impressionnante leçon inaugurale donnée, mercredi 10 décembre, par l'éminent professeur Taoufik Baccar et vers laquelle plusieurs centaines d'étudiants et d'enseignants se sont portés en foule, la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Sousse verra aussi, en avril prochain, s'organiser à son département de langue et de littérature françaises, un autre colloque international et multidisciplinaire qui aura pour thème le «malentendu».
Thème original sans aucun doute et qui ouvre la réflexion et la recherche sur un terrain vaste et fort peu exploré où certains penseurs, chercheurs et écrivains ont déjà conduit quelques premiers travaux et élaboré quelques théories initiales: les auteurs du texte de présentation de ce colloque en citent à titre d'exemple Jankélévitch, Diderot, Kundera, Eugène Sue, Umberto Eco, Aragon et Montherlant. Ils en citeraient d'autres, comme la grande pionnière incontournable des Interactions verbales Catherine Kerbrat-Orecchioni qui s'est penchée, elle aussi, avec une rigueur exceptionnelle et une intelligence qui force l'admiration, sur le malentendu qui vient quelquefois perturber la communication interpersonnelle (*) et dont sont responsables soit les interlocuteurs (quiproquo, ironie mal déchiffrée, divergence référentielle, jeu de mots à l'intention vague ou sombre, etc.), soit le contexte situationnel où peuvent s'introduire entre les locuteurs, des écrans, des clairs-obscurs et des perturbations de la signification.
Les lieux du malentendu
C'est que la transparence sémantique du langage humain n'est pas toujours évidente. C'est un idéal que les échanges communicationnels mettent quelquefois en péril, surtout lorsque les repères culturels, sociaux ou idéologiques ne sont pas les mêmes pour les actants de la communication.
La traduction, en situant inévitablement son objet entre deux systèmes linguistiques différents (une langue source et une langue cible), est sans doute l'un des lieux privilégiés du malentendu. C'est entre autres sur les connotations culturelles qu'elle bute, parce que toute langue est forcément porteuse de quelque chose qui émane de la culture qu'elle exprime et qui colle à elle comme l'identité à l'être. Comment traduire cette strate connotative agissant discrètement dans le sémantisme du texte sans risques de tomber dans le malentendu ?
C'est aussi le discours littéraire qui est l'un de ces langages particuliers où le malentendu a souvent élu domicile et posé problème au récepteur.
Le flou, le discontinu et le fragmentaire
Car ce discours-là ne se construit pas nécessairement pour des fins communicatives et informationnelles, et s'il communique et informe, ce n'est pas nécessairement par son système dénotatif. D'autres valeurs sémantiques, non moins précieuses, peuvent resurgir dans le texte, par intermittence, et installer le flou, le discontinu ou le fragmentaire.
La rencontre amoureuse habitée par des signes de toutes sortes est aussi l'un des espaces subjectifs où se loge le malentendu (Cf. R. Barthes : Fragments d'un discours amoureux).
Dû à un accident de la communication, voulu par le scripteur ou généré par la différence culturelle ou le développement maximal de la fonction poétique, source quelquefois d'opacité sémantique, le malentendu se pose toujours au niveau de la réception: réception de la langue et de la culture de l'autre, réception de l'oeuvre d'art, réception du discours publicitaire, religieux ou idéologique.
La malentendu est-il toujours mauvais ? Peut-il être «constructif»? Est-il au service de la création littéraire et artistique ?
Telles sont quelques-unes des questions tout aussi complexes que subtiles qui orienteraient les actes de ce colloque conçu par trois universitaires du collège A et à l'organisation duquel participeraient, pourquoi pas, d'autres professeurs du département de français de la faculté des Lettres de Sousse. Car dans ce département il y a bien d'autres énergies à motiver et à engager dans cette heureuse entreprise qu'est ce colloque auquel il faudrait réussir à intéresser les étudiants.
1) Voir notre article sur les «Interactions verbales» de Catherine Kerbrat-Orechioni,La Presse, 18 novembre 2002, page 9.
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