Hédi Khelil
22 Décembre 2003
Après Tîne wa nour (Argile et lumière), 1994, puis Al-khaïba tasbiqu al-mawt (La déception précède la mort), 1997, revoilà Alia Rhaïem avec un recueil de nouvelles surprenantes édité à compte d'auteur en 2001. Surprenantes, car cette plume a du caractère. Elle ne cherche pas à plaire ni à faire des concessions.
Son écriture concise et claire ressemble à des coups de gong scandant le mouvement des rames sur une caraque romaine. Avarice de détails, économie de propositions, mais choc des situations voire cynisme d'un humour noir que rien ne laissait soupçonner. Ce n'est qu'en parcourant tout le livre qu'on arrive à délimiter la personnalité de son auteur.
Ce recueil qui comporte quinze nouvelles de facture inégale est un livre à lire en commençant par la fin. Son auteur, Alia Rhaïem, qui est une espiègle de l'écriture, a choisi de commencer par la nouvelle la plus longue, celle qui a donné son nom au recueil. C'est après être arrivé à la fin du livre qu'on saisit enfin les ficelles de son écriture, qu'on se rend compte qu'on a été berné par cet esprit narquois. Pour relever le défi et mieux saisir l'isotopie générale du livre, il vaut mieux donc le commencer par la fin, par cette nouvelle à laquelle l'auteur ne donne même pas de titre, qu'elle se contente d'intituler Le troisième conte. Très courte et très dense, elle révèle le véritable talent de la plume cynique et joueuse de Alia Rhaïem:
«Il se mit devant lui, les yeux écarquillés, le regardant par-dessus son extase, puis il se saisit d'un couteau, coupe son bras droit et le jette loin des questions de la frivolité jacassant dans son crâne. Puis, il coupe son second bras et le jette aux vents des visions éparpillées comme ses jours ; puis après avoir séparé sa tête de sa dépouille, il se remet à s'amuser à sculpter son corps avant que ne sèche l'argile» (p. 120).
De l'humour noir en apparence, qui montre que l'auteur a saisi tout le mécanisme du mot d'esprit, toutes les feintes du lièvre moqueur, quand le sloughi le prend trop au sérieux.
Plaisir de la découverte
Toutes les nouvelles en fournissent la preuve en même temps que le plaisir de la découverte du coucou final embusqué au tournant d'une question ou d'une réplique cinglante. L'auteur sait par l'effet de la disproportion dévier les propos ou les réduire à la plus stricte expression de la réalité en procédant à une chute libre qui ramène brutalement d'une envolée lyrique vers un aveu misérable (voir par exemple la nouvelle Le temps est passif pp. 50-52).
Des éléments pour des mythes futurs
Alia Rhaïem exploite d'une manière fort inattendue le détail insignifiant. Elle l'intègre comme élément de comique de situation assez surprenant, voire déroutant. A la manière de Yaroslav Hasek, qui se préoccupe des détails futiles, comme par exemple de la balle qui, après avoir traversé le corps du capitaine, va renverser l'encrier et salir deux feuilles de papier, Alia Rhaïem trouve nécessaire de braquer son focus sur le hibou qui regarde la scène du haut de son arbre, ou que le héros attendu deux mois, quatre jours et deux heures
On ne sait pas à la lecture des nouvelles de Alia Rhaïem si l'on est dans la réalité ou dans la fiction. N'est-ce pas la définition du roman fantastique ? Pourtant, loin de là, l'intention de l'auteur et la réalité profonde du livre. Les nouvelles sont, mis à part le cynisme et l'espièglerie qui caractérisent l'écriture, des projets pour des mythes futurs. Sans parodier personne d'autre qu'elle-même, Alia Rhaïem s'amuse à nous entraîner sur les traces des grandes épopées classiques, fait mine d'entamer un mythe cosmogonique à la fin de chaque nouvelle. Voilà par exemple comment expliquer la naissance du soleil : un gros hibou ramassant à la volée une larme, la jette dans le firmament, créant ainsi le soleil. Ailleurs, le squelette qui se délectait de la vue de la désolation avait un corps humain, mais des ailes d'aigle royal et une tête de chacal avec des crocs de vampire. La nouvelle Le laboureur de la mer est une ambiguïté continue entre la vraisemblance et le fantastique des situations.
Pour finir, même si son écriture est parfois inégale, une chose est certaine, Alia Rhaïem a une écriture qui lui est propre.
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