Le Journal de l'Economie (Dakar)

Sénégal: Malgré une forte activité, le secteur du BTP vit un malaise profond

Khoudia Diop (avec Aps)

22 Décembre 2003


Dakar — Le secteur du bâtiment et des travaux publics ne va pas aussi bien que peut le laisser penser la forte activité notée ces dernières années. Le secteur souffre d'une concurrence sauvage qui tire la qualité du service vers le bas.

A première vue, tout va bien. Les immeubles sortent de terre comme des champignons. L'investissement public ne cesse de grimper. En 2004, près de la moitié des 202 milliards de francs CFA de ressources propres que l'Etat va consacrer aux investissements va aller au secteur BTP. Sans compter les ressources qui sont dégagées par les ménages et les institutions financières. Le boom de l'immobilier ne cesse d'étonner.

Et pourtant, les apparences sont trompeuses. Le secteur est miné de l'intérieur par une concurrence sauvage qui tire la qualité du service vers le bas. Les exemples de non-respect des règles minimales de la bonne exécution d'ouvrages sont légion au Sénégal. Les effondrements d'immeubles sont monnaie courante. Le ministre des Infrastructures, de l'Equipement et des Transports M. Mamadou Seck a dressé un état des lieux sans complaisance du secteur la semaine dernière. " Des retards dans la réalisation de travaux " sont souvent constatés. Dans d'autres cas, on assiste " parfois même (à) des blocages du fait des études mal faites ", a souligné M. Mamadou Seck. " On en est arrivé à un point tel que la situation est devenue aujourd'hui intolérable. On reprend les mêmes travaux chaque année ".

Le constat est le même au niveau de l'Agence d'exécution des travaux d'intérêt public (Agetip). "Certains bureaux offrent des prix nettement en dessous de leurs charges théoriques, une pratique uniquement dictée selon lui par le désir de " remporter les consultations ", explique M. Ibrahima Ndiaye, directeur général de l'Agence. La pratique a des conséquences négatives dans la mesure où " elle a pour résultat de tirer la qualité vers le bas ". " Le bureau d'études qui fait des offres au rabais est obligé de prendre un personnel moins qualifié et de faire des prestations de moindre qualité ", a-t-il dénoncé. Tout aussi grave, " il est souvent arrivé que certaines phases de projets soient escamotées au détriment de la qualité ".

Dans d'autres cas, les manquements notés concernent les " délais trop longs ou (les) surcoûts à cause d'études mal maîtrisées ou ne prenant pas suffisamment en compte tous les paramètres sur le plan technique ou de la fonctionnalité ".

Il s'y ajoute qu'il " y a encore aussi des limites importantes de la maîtrise d'ouvre en ce qui concerne le suivi ", a-t-il poursuivi, soulignant que " la qualification des maîtres d'ouvre devrait être sérieusement revue pour qu'ils aient le niveau minimum requis non seulement pour pouvoir suivre techniquement le projet mais aussi être des interlocuteurs valables pour l'entreprise ".

Selon M. Ndiaye, il est souvent arrivé que " le niveau du représentant du maître d'ouvre soit nettement inférieur à celui de l'entreprise alors que le premier doit être le patron du projet ". Il s'est en outre élevé contre l'attitude visant à faire une distinction entre petits et grands projets. " Il n'y a pas de différence entre petits et grands projets surtout pour des projets exécutés dans des pays en voie de développement ", a-t-il dit, ajoutant que " le souci de la qualité doit primer pour tout projet quels que soient sa nature et son montant ". A la liste des insuffisances, il faut aussi ajoute " le faible niveau de petites entreprises nécessitant une présence accrue du maître d'ouvrage au niveau du pilotage du projet ".

Les entreprises ne sont pas les seules fautives. L'Etat a une grande responsabilité dans cette anarchie. Les textes qui définissent les critères de qualification et de classification dans ce secteur n'ont par exemple jamais été appliqués. La Commission nationale de qualification et de classification des entreprises, entrepreneurs et artisans de bâtiments et des travaux publics n'a jamais fonctionné, pour des raisons multiples dont " le défaut de moyens financiers et surtout de volonté politique " pour reprendre l'expression de M. Salif Bâ, ministre de l'Habitat et de la Construction.

Que faire ? Le directeur général de l'Agetip annonce le renforcement de la " mise en concurrence à travers des appels d'offres pour les travaux et les consultations pour la maîtrise d'ouvre ". Le ministère des Infrastructures, de l'Equipement et des Transports est engagé dans un processus de certification aux normes internationalement reconnues des entreprises engagées dans la réalisation d'infrastructures, a-t-il expliqué.

Les entreprises elles-mêmes veulent changer les choses. La Confédération nationale des employeurs du Sénégal recommande la réactivation de la Commission nationale de qualification et de classification, dotée d'un statut adapté (une autonomie de gestion et de fonctionnement), de ressources suffisantes et d'indicateurs d'évaluation.

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La Cnes demande aussi la mise en place d'un fichier central de toutes les entreprises, accessible à tous les maîtres d'ouvrages et intégrant tous les renseignements techniques, administratifs et juridiques requis, l'élaboration d'un manuel de procédures de qualification et de classement des entreprises et l'harmonisation du système national de classement.

Soucieux de sécuriser ses investissements, le ministre a réaffirmé la volonté des autorités de réactiver le dispositif réglementaire existant par le démarrage effectif des travaux de la commission de qualification et de classification. Le ministre de l'Habitat et de la Construction procédera d'ailleurs à l'évaluation de l'impact du BTP dans l'économie sénégalaise.

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