Le Journal de l'Economie (Dakar)
Bulletin FMI
22 Décembre 2003
interview
Dakar — Le dialogue entre le FMI et les pays africains est plus productif. C'est la conviction de M. Abdoulaye Bio-Tchané qui dirige le Département Afrique du FMI depuis deux ans, après avoir été Ministre des finances et de l'économie du Bénin. Cet ancien de la BCEAO revient dans cet entretien sur les grands enjeux de politique économique en Afrique.
Quels sont aujourd'hui les principaux défis auxquels doit faire face l'Afrique subsaharienne ?
Elle doit avant tout parvenir à une croissance économique soutenue et faire reculer durablement la pauvreté. Aujourd'hui plus que jamais, il existe un véritable consensus parmi les dirigeants africains quant aux moyens à mettre en ouvre. Premièrement, plus personne ne remet en question l'importance de politiques macroéconomiques saines. Deuxièmement, la plupart des gouvernements ont compris qu'il fallait réduire les distorsions économiques qui, outre qu'elles induisent des pertes d'efficacité, entament souvent des ressources publiques déjà rares et, soit dit en passant, ne profitent généralement pas aux pauvres. Troisièmement, les questions de gouvernance sont désormais presque systématiquement prises en compte dans les programmes des gouvernements. Il ne s'agit pas de l'imposition par l'extérieur de " modèles néo-libéraux ", mais plutôt de la prise de conscience que stabilité sociale, transparence et obligation de rendre des comptes sont des conditions indispensables à l'établissement d'un environnement démocratique sain et au progrès économique. Bien sûr, la tâche ne sera pas aisée, mais la plupart des dirigeants africains sont convaincus qu'il n'y a pas d'autre solution. Quatrièmement, il est désormais admis que, lorsqu'un pays est en proie à des troubles civils, il lui est impossible de progresser sur le plan économique. Il y a lieu d'encourager les efforts de l'Union Africaine et des autres organisations et initiatives régionales, telles que le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD). Enfin, et c'est fondamental, tous les efforts consentis dans les domaines que je viens d'énumérer auront très peu de chances d'aboutir sans un soutien substantiel des partenaires du monde développés, tans sous forme d'aide que sur le plan de la libéralisation du commerce.
Le dialogue entre le FMI et les dirigeants africains doit-il être amélioré ?
En matière de politique économique, ce dialogue est de plus en plus productif, en ce sens qu'il permet aux deux parties d'évaluer ensemble et de mieux comprendre les grands défis qui attendent l'Afrique. L'un des changements les plus importants, et aussi l'un des plus appréciés, est peut-être que nous insistons pour avoir avec les autorités de vraies discussions sur les différentes options de politique économique, en veillant à ce que choix ne soit pas réduit à une seule solution. Nous sommes là au cour de ce que l'on appelle l'internalisation. Autre changement : nous sollicitons les dirigeants africains pour qu'ils nous donnent leurs idées sur la meilleure façon d'aligner le guichet concessionnel du FMI (la Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour croissance) sur les stratégies établies par les pays eux-mêmes et énoncées dans leurs documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP). Il faut aussi que nous parvenions à mieux évaluer l'environnement économique et politique de ces pays. Enfin, le FMI mène actuellement une réflexion sur les moyens de venir en aide plus efficacement aux pays à faible revenu. C'est encore une occasion pour nous d'approfondir notre dialogue avec les autorités africaines.
Où en est la lutte contre la corruption ? Comment le FMI y participe-t-il ?
Ces dernières années, de nombreux pays ont adopté des mesures pour améliorer la transparence, l'efficacité et l'obligation de rendre des comptes dans le domaine de la gestion des finances publiques et en matière judiciaire. Ces efforts ont pris de l'ampleur à mesure qu'un nombre croissant de pays élaboraient des DSRP et bénéficiaient d'allégements de dettes au titre de l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). L'amélioration de la gouvernance occupe aussi une place prépondérante dans la corruption. La mise en place des règles et des institutions nécessaires progresse dans les différents pays, mais de grands problèmes d'application demeurent qui empêchent les institutions de fonctionner convenablement. Désormais, la plupart des programmes prévoient des mesures concernant la gouvernance, notamment en matière de gestion des dépenses publiques. A l'occasion des discussions sur le programme du Sénégal, nous réfléchissons à un système selon lequel les autorités judiciaires surveilleraient la gestion des dépenses publiques et en rendraient compte ensuite au parlement - ce qui serait une grande première au Sénégal. Au Kenya, le nouveau gouvernement, qui a pris ses fonctions en février, a accepté de prendre les mesures de bonne gouvernance dont on parlait depuis plusieurs années. Je citerai aussi le travail que nous accomplissons avec les dirigeants des pays du Golfe de Guinée sur la question de la gestion des recettes pétrolières.
Ne craignez-vous pas que le FMI, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement et les autres organisations internationales ne donnent aux dirigeants africains des avis divergents en matière de politique économique ?
A mon avis, ce problème est un peu exagéré. Il peut y avoir des différences de priorité et des nuances entre les institutions internationales ; cela tient au fait qu'elles n'ont pas le même mandat, les mêmes sources de financement, les mêmes compétences techniques, et ainsi de suite. Mais avant tout, nous devons nous entendre sur le partage des responsabilités, y compris la répartition des rôles en matière de développement. Il est vrai qu'au sein de chaque organisation et entre organisations, des points de vue souvent assez éloignés peuvent être exprimés, parfois avec passion, mais cela est tout à fait sain. Ce qu'il faut éviter, c'est de semer la confusion parmi nos membres et de leur envoyer des messages qui risquent de les induire en erreur.
Apparemment, pour que la croissance et la réduction de la pauvreté s'accélèrent, il faudrait surtout que les négociations du cycle de Doha soient remises sur les rails. Que doivent faire les pays industrialisés et les pays en développement ? Que peut faire le FMI pour les y aider ?
Manifestement, l'échec de Cancun a été une grande déception. Mais, comme l'a dit le Directeur Général du FMI, Horst Köhler, cet échec doit nous alerter et nous devons aller de l'avant. Des concessions devront être faites tant par les pays industrialisés que par les pays en développement. D'ailleurs, des progrès avaient déjà été accomplis sur le dossier agricole avant le blocage des négociations, et regardez comme on a progressé sur la question des médications génériques ! Pour l'Afrique, la grande priorité est d'amener les pays industrialisés à ouvrir davantage leurs marchés et à éliminer les subventions agricoles. Le FMI continuera de soutenir les pays qui adoptent des réformes commerciales axées sur une accélération de la croissance et la réduction de la pauvreté, en particulier lorsque ces réformes entraînent des déficits temporaires de la balance des paiements.
A Dubaï, les gouverneurs africains ont sérieusement mis en doute l'efficacité et la crédibilité de l'initiative PPTE ? Leurs critiques sont-elles fondées ?
A ce jour, 27 des 38 bénéficiaires potentiels de cette initiative - dont 23 sont des pays d'Afrique - ont atteint le point de décision, le dernier en date à l'avoir fait étant la République Démocratique du Congo, en juillet 2003. En valeur actualisée nette, ces pays représentent environ 85 % du total de l'allégement de dette escompté. Et 8 de ces 27 pays (dont 7 en Afrique) ont atteint le point d'achèvement, stade auquel le reste de l'allégement de dette est promis. Les ratios du service de la dette ont été considérablement réduits dans la plupart des PPTE et les économies réalisées grâce à la diminution du service de la dette ont permis d'accroître substantiellement les dépenses de lutte contre la pauvreté. En 2002, ces dépenses ont atteint presque 4 fois le montant des paiements au titre du service de la dette. Cela dit, les gouverneurs africains se sont plaints que, au cours de ces douze derniers mois, deux pays seulement aient atteint le point d'achèvement. Il est vrai que, à cet égard, les pays africains ont progressé moins vite que prévu, mais le FMI et la Banque Mondiale interviennent aussi vite qu'il le peuvent. La plupart des 11 pays (dont 9 en Afrique) qui peuvent demander à bénéficier d'un allégement au titre de l'initiative PPTE mais qui n'ont pas encore atteint le point de décision sont en proie à des conflits ou avaient des arriérés à régler d'abord. Bref, je n'ai aucun doute quant à l'efficacité et la crédibilité de l'initiative PPTE.
Et les pays qui ont atteint le point d'achèvement mais qui se heurtent de nouveau à des difficultés à cause de chocs exogènes, par exemple une baisse des prix des produits de base ?
Pour les pays qui ont atteint le point d'achèvement, mais continuent d'être surendettés en raison de facteurs exogènes, la communauté internationale peut envisager d'accorder un allégement de dette complémentaire (" topping up ") à titre exceptionnel, au-delà du montant engagé au point de décision. Le Burkina Faso par exemple a bénéficié de ce type de mesure. Pour les pays qui ont franchi avec succès toutes les étapes prévues par l'initiative PPTE - c'est-à-dire ceux qui ont atteint le point d'achèvement et reçu un allégement de dette irrévocable -, rien ne garantie que leur endettement restera viable. C'est pourquoi le FMI et la Banque Mondiale ont récemment redoublé d'efforts pour remédier à ce problème. L'examen en cours des instruments utilisés dans les pays à faible revenu [qui sera terminé en décembre 2003] devrait aussi nous éclairer quant à la manière dont le FMI peut aider les pays membres à faire face aux chocs.
En ce qui concerne la réalisation des Objectifs de développement pour le Millénaire de l'ONU, que répondez-vous à ceux qui craignent que le FMI ne fasse en fait partie du problème, dans la mesure où il insiste pour que les pays surveillent étroitement leurs dépenses afin d'éviter le surendettement ?
Le FMI fait partie de la solution, pas du problème. Toutes les études qui ont été réalisées concluent que la stabilité macroéconomique est indispensable pour parvenir durablement à une croissance élevée et pour réduire la pauvreté. Si la situation macroéconomique n'est pas stable et si l'inflation est élevée, les pauvres sont les premiers à en subir les conséquences. De plus, les pays qui continuent de dépenser en s'endettant de façon intenable finiront par être obligés de réduire leurs dépenses pour éviter une crise économique. Cette réalité est comprise par la plupart des Africains aujourd'hui. N'oublions pas que, même s'ils ont accès à des financements extérieurs, les pays ne pourront produire des ressources intérieures supplémentaires pour alimenter la croissance que s'ils appliquent des politiques économiques saines. En même temps, toutefois, le FMI appelle de ses voux une augmentation de l'aide sous forme de dons pour répondre aux besoins sociaux considérables des pays pauvres. A chaque fois que cela a été nécessaire, nous nous sommes efforcés de faire en sorte que des crédits budgétaires soient alloués et qu'il y ait assez de financement pour remédier aux pénuries alimentaires et lutter contre le VIH/sida.
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