Le Journal de l'Economie (Dakar)
Guimba Konate *
22 Décembre 2003
analyse
Dakar — Depuis quelques temps le climat social sénégalais s'est considérablement détérioré du fait d'une opposition sourde entre les syndicats et le patronat sur certains points de revendication et particulièrement sur celui de l'extension de l'allongement de l'âge de la retraite à 60 ans dans le secteur privé.
Devant le blocage persistant et la menace de grève générale brandie par les syndicats, il urge que tout un chacun y mette du sien pour conjurer le sort car il y va de notre sécurité à tous. Le pays est déjà assez secoué par des crises multiformes de grande ampleur assez graves notamment sur le plan politique pour qu'il faille en rajouter encore avec cette grève générale qui se profile à l'horizon si rien n'est fait.
C'est dans cette optique que nous essayons par la présente, d'apporter notre contribution à la recherche de solution acceptable par tous. Dans cette affaire, deux positions se font face : d'une part les syndicats qui forts de leur "bon droit" et surtout de leur "force" veulent simplement que le principe de la retraite à 60 ans soit accepté et officialisé par le patronat au niveau des entreprises privées comme il l'a déjà été au niveau du secteur public. De l'autre, le patronat fort de "sa position " estime que le problème est mal posé et que cela n'est pas possible.
Chacune des parties a des raisons assez valables mais la négociation étant "l'art de trouver des solutions consensuelles à un problème posé grâce à des concessions mutuelles ", il s'agit de notre point de vue, de voir comment concilier les positions. Sans prétendre détenir une quelconque panacée, et en partant de l'hypothèse "qu'un mauvais arrangement valant toujours mieux qu'un bon procès", il doit être possible d'arriver à un compromis dynamique.
Voyons les positions des deux parties en présence :
D'abord les syndicats. Pour eux, il s'agit simplement d'une position de principe. Car mandatés par une base et ayant obtenu l'allongement de l'âge de la retraite à 60 ans dans le public, ils conçoivent difficilement qu'il puisse avoir deux poids et deux mesures pour les travailleurs d'un même pays. Et ils donnent l'impression d'avoir donné leur parole d'honneur pour obtenir cela.
Ils en font donc une question d'honneur quitte à aller vers l'extrême, c'est-à-dire la grève générale. Leur position est très inconfortable, c'est pourquoi, ils s'y arc- boutent. Pour eux, ils ne peuvent pas simplement faire de concession sur ce point là. Pour qui connaît la sensibilité du monde syndical, cela peut être compréhensible
Pour le patronat, le problème est mal posé. Il s'agit surtout de la modicité des pensions de retraite qu'il faut revoir. Pour les patrons, l'allongement de l'âge de la retraite à 60 ans va générer des coûts sociaux difficiles à supporter par l'entreprise et poser le problème de la compétitivité et de l'emploi des jeunes. Dans l'absolu, cela peut paraître tout à fait vrai. Mais il convient de relativiser. Car, pour ce qui concerne la modicité des pensions que l'on peut revoir par une augmentation de l'assiette des cotisations, il ne faut pas se faire d'illusion. Déjà qu'avec les pourcentages modiques retenus à la source pour la retraite, combien sont-ils les patrons qui ne reversent rien à l'IPRES au titre des cotisations de leurs employés ? Alors s'il faut augmenter le pourcentage, on peut toujours rêver éveillé.
Par ailleurs, pour ce qui concerne la retraite à 60 ans et ses effets présupposés, il n'est pas établi, de façon formelle, une relation directe de cause à effet entre la compétitivité et l'âge. De plus, l'expérience vécue n'a pas encore prouvé que l'emploi des jeunes se trouve dopé du fait d'un départ statutaire à la retraite à 55 ans.
Sans nous attarder outre mesure sur les aspects techniques pécuniaires de la question (modicité des pensions pour les syndicats, coût social à supporter pour les entreprises) qui ont été développés de long et en large par d'autres compatriotes tout aussi sinon plus qualifiés que notre modeste personne, il s'agit de reconnaître qu'au Sénégal, la pension de retraite est si insignifiante que, comme l'a dit le ministre Yéro Dé "personne ne voudra partir à la retraite à 55 ans avec un salaire de 60.000 francs par mois". Ce cri du cour a le mérite de la spontanéité et de la clarté. On souhaiterait travailler plus longtemps pour gagner un léger mieux-être. C'est tout à fait humain et compréhensible de la part des travailleurs. Alors, pourquoi, le patronat refuse-t-il ?
Car en fait, il s'agit simplement d'admettre un principe. Celui de la retraite fixée à 60 ans uniquement pour sauver la paix sociale. Mais cela ne voudra nullement dire, dans les faits, que tout le monde pourra ou voudra partir à la retraite à cet âge-là. La retraite à 55 ans est bien là et pourtant, nombre de travailleurs s'en vont bien avant, par décès, par départ volontaire, par maladie, par retraite anticipée, etc. La même chose va se reproduire quant bien même la retraite serait fixée à 60 ans, car il y a plein de facteurs qui entrent en ligne de compte pour inciter un travailleur à vouloir arrêter à un moment choisi par lui.
Il s'y ajoute que le patronat, en concédant cette "faveur" pour sauver la paix sociale, peut introduire des moyens de contrôle qui lui permettront de juger de l'aptitude du personnel concerné à remplir fidèlement ses fonctions au-delà des 55 ans. Ainsi, on pourrait par exemple licencier un agent âgé pour incapacité physique constatée à remplir correctement ses fonctions. Par exemple, un gabier de 57 ans qui ne pourrait plus monter sur des pylônes de plus 80 à 100 mètres pour réorienter des antennes (ce qui est son boulot) sera déclaré inapte et mis d'office à la retraite. De même, un monteur qui ne pourra plus grimper sur des poteaux pour procéder à des raccordements pour cause d'incapacité physique liée au poids des ans, pourra être déclaré inapte et "bon pour la réforme". Et pour tant d'autres exemples de ce genre, les formules peuvent être trouvées pourvu qu'on s'en donne la peine de les chercher.
On voit bien qu'il n'y pas péril en la demeure, on peut parfaitement envisager le principe de la retraite à 60 ans pour sauver la paix sociale, tout en se ménageant des "garanties" de contrôle comme garde-fous pour éviter l'improductivité liée à la sénilité de certains éléments. En général, ce sont les ouvriers, manutentionnaires et autres travailleurs manuels et physiques qui sont les plus concernés par cette disposition. Car on ne fera quand même pas, l'injure aux travailleurs "cérébraux" de penser qu'au-delà de 55ans, ils ne peuvent plus réfléchir normalement ou concevoir d'idées nouvelles pour la bonne exécution de leurs fonctions.
Si tel est le cas, alors, tous les patrons qui ont pour la plupart d'entre eux plus de 60 ans peuvent aller au garage. De même que les PCA, les députés, les imams, etc., qui sont tous de respectables vieillards, doivent aller se reposer. D'autant plus qu'il n'est pas prouvé encore de façon formelle que plus on vieillit, moins on est performant. On a vu des vieux plus aptes, plus résistants et plus alertes que nombre de jeunes. Le président de la République en est un exemple type. Il paraît qu'il est très endurant. Alors.
Par ailleurs, pour l'emploi des jeunes, on l'a déjà dit, rien absolument rien ne permet de dire que l'allongement de l'âge de la retraite est un handicap pour le recrutement des jeunes. Les statistiques sont formelles. Le dernier rapport de aa internationale du travail (OIT) de juillet 2003 sur la situation du travail dans le monde mentionne qu'au Sénégal de 2000 à 2003, parmi 12.800 emplois nouveaux crées et consolidés, il a été recensé "seulement" 1.906 dévolus à des jeunes de moins de 35 ans et pourtant la retraite est à 55 ans. C'est dire.
Ensuite, par rapport à ce concept de jeunes, il y a lieu, en dehors de toute déclamation politicienne, de se poser la question : "qui est jeune et qui n'est pas jeune ?". Car, pour prendre la terminologie occidentale, les jeunes c'est la tranche d'âge comprise entre 15 et 25 ans.
Au delà, on devient adulte. Car chez eux, on a le bac entre 15 et 17 ans, la licence entre 18 et 21 ans et on entre dans la production pour ceux qui ont la chance de trouver un job, pour se marier très souvent entre 20 et 25 ans. Et on se débrouille seul.
Mais chez nous que voit-on ? Rien que le bac, c'est vers 21, 22 voire 23 ans ; la licence, pour les plus chanceux (avec les grèves, années blanches, invalidées et autres), c'est vers 27, 28 voire 29 ans. Le mariage, c'est au delà de la trentaine pour les plus courageux. Tout en restant pour la plupart toujours sous couvert de papa. Et ils se targuent d'être des jeunes. Alors dans ce cas, nous serons tous des jeunes. On voit bien que la réalité sociologique est complètement différente entre les deux approches. Nos footballeurs l'ont tellement compris qu'ils n'hésitent pas pour certains d'entre eux à "retailler" leur âge, pour "renaître" plus jeunes.
Si le marché de l'embauche est trop "frileux" pour les jeunes, c'est moins par manque de "place" prétendument occupée par les "vieux" que par défaut d'adéquation entre formation et emploi. Les jeunes, pour la plupart sortis des grandes écoles assimilent beaucoup de théories et exigent souvent des émoluments astronomiques en rapport avec leur désir compréhensible de vouloir "jouir" rapidement de la vie sans pour autant faire toujours preuve de compétence avérée par manque d'expérience pratique.
Or Einstein nous enseigne que " la théorie c'est quand on connaît tout et que rien ne marche, la pratique c'est quand tout marche et que personne ne sait pourquoi". Et l'expérience çà s'acquiert en se mettant longtemps, toujours et sans relâche à l'ouvrage. C'est ce qui fait que beaucoup d'offres d'emploi restent insatisfaites du fait de la volonté de certains employeurs de vouloir faire la part belle à la jeunesse et de ne pas trouver le profil adéquat. Et puis, au risque de nous répéter, nous sommes tous des jeunes dans ce pays. Ne parle-t-on pas "des jeunes de 7 à 77 ans" ? Dans un pays qui a un Président de près de 80 ans et qui en redemande, pourquoi, ne pourrait-il pas y avoir de travailleurs de 60 ans ?
On voit bien que le problème est vraiment ailleurs. Car le travail, ce n'est pas un problème d'âge. C'est d'abord, un droit fondamental de la personne humaine. C'est ensuite une affaire de dignité humaine à préserver. C'est enfin un ensemble de responsabilités sociales à assumer. Qui peut dire que les jeunes, ou ceux que l'on voudrait appeler tels, ont plus de responsabilités que ceux que l'on voudrait taxer de "vieux" ? Soyons sérieux. Si les "vieux" s'accrochent au travail, c'est parce qu'ils croulent sous le poids des responsabilités à assumer dont la moindre n'est pas d'assurer gîte et couvert à des "jeunes" de plus de 35 ans. Combien sont-ils, les jeunes qui se soucient de leurs parents et de leurs familles proche et lointaine de manière conséquente et permanente, une fois le job décroché ? Ils ne sont pas légion. Alors que les parents, eux, ne peuvent pas, ne pas s'occuper de leurs grands enfants même ceux de plus de 35 ans malgré tout.
Et puis comment peut-on voir la menace d'une grève générale planer et rester de marbre en campant sur des positions rigides ? C'est irresponsable. Le management sans la dimension sociale n'est pas viable et devant l'urgence, le propre d'un patron, c'est de prendre de la hauteur et d'accorder des concessions. Et il y a URGENCE. Il s'agit de la PAIX SOCIALE. La grève générale n'a que des inconvénients, rien que des inconvénients (troubles sociaux, rapports tendus à l'extrême entre partenaires sociaux, climat social délétère, pertes de production, pertes de clientèle, chiffres d'affaires en baisse, etc. etc.)
Alors, messieurs les patrons, soyez GRANDS, acceptez d'accorder la retraite à 60 ans pour cause d'utilité publique. La Nation entière vous en sera éternellement reconnaissante. Il est déjà MINUIT, patrons.
Expert/Formateur en GRH
ISM BP 5018 - Dakar
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