Libération (Casablanca)

Maroc: Dialogue des cultures : ce qu'en pense M. Azoulay

22 Décembre 2003


"Le dialogue des cultures est possible, le choc des civilisations n'aura pas lieu et le vrai défi auquel nous sommes confrontés reste celui de la radicalisation des ignorances réciproques et de l'instrumentalisation du repli identitaire" a déclaré d'emblée et sans état d'âme André Azoulay, en ouvrant la conférence récemment organisée à Rabat par le ministère de la Culture, autour du thème de la rencontre et de l'échange avec l'Autre.

Cette profession de foi, le Conseiller de Sa Majesté le Roi en a puisé la force et les ressources dans sa "lecture du Maroc historique et contemporain et dans ce qu'il retient de son vécu de Juif Marocain". Auparavant il s'était référé au grand philosophe grec, Hérodote, qui, il y a vingt cinq siècles "nous avait déjà montré le chemin de la raison et de la modernité en constatant naturellement que c'est par instinct de conservation que l'homme avait fait le choix de la vie contre la fascination morbide de la confrontation, que c'est aussi naturellement que l'humanité était sortie des ténèbres de l'obscurantisme en privilégiant l'acceptation et l'écoute de l'autre, après que les lumières de la connaissance se soient imposées sur les misères et la décadence de l'ignorance".

"Sommes-nous incapables de faire aussi bien que nos lointains ancêtres et la régression morale et intellectuelle qui nous menace, va-t-elle nous ramener des siècles en arrière?", s'est interrogé André Azoulay après avoir invité la salle à réfléchir à ce que serait notre univers, si l'homme n'avait pas été libéré de l'idolâtrie et de la servitude par la religion du Dieu unique, si les sciences, la Médecine et la Philosophie n'avaient pas été enrichies par les civilisations arabes et si les Arts et les peuples premiers d'Afrique et d'Asie, n'avaient pas inspiré la communauté universelle de la création plastique".

"C'est dans l'ouverture et le métissage des hommes, et des idées que notre monde a exprimé le meilleur de son humanité et de son humanisme et c'est quand il s'est fermé et que la violence s'est mise au service de la religion et de la politique, que s'est alors imposée la régression idéologique, culturelle et économique", a souligné le conseiller de Sa Majesté le Roi en qualifiant de "politiquement incorrect" et de "philosophiquement suspect" la focalisation du débat intellectuel et moral autour d'un concept qui se vend bien et qui veut nous enfermer dans la pensée unique de la fatalité de la confrontation des civilisations, des cultures et des religions.

"Nous sommes très nombreux au Maroc à résister à ce postulat à la fois réducteur et dangereux", a ajouté, André Azoulay en disant sa fierté de se retrouver au milieu d'un parterre de personnalités exceptionnelles, venues du monde entier et qui ont choisi Rabat pour dire qu'elles n'étaient pas amnésiques et pour nous faire partager leur lecture de la raison, de la responsabilité et de la lucidité s'agissant de l'histoire, de la religion ou des relations humaines en général.

Parlant de son expérience et de son propre vécu au Maroc, le conseiller de Sa Majesté le Roi s'est interdit toute référence nostalgique ou idyllique du long parcours qu'ont partagé pendant des siècles musulmans et juifs de ce côté de la Méditerranée. Mais il n'en demeure pas moins, a estimé André Azoulay, "qu'ensemble nous avons su forger au fil de temps immémoriaux, une réalité sociale, culturelle et historique qui est devenue une référence positive et parfois exemplaire, dans un environnement où dominent la frilosité et l'exclusion".

Il revient à chacun d'entre nous de protéger cet acquis, qui est fondateur et constitutif du patrimoine national, a déclaré le Conseiller de Sa Majesté le Roi, en formulant le voeu de voir cette destinée commune et cette écriture plurielle de notre histoire, mieux connue, mieux enseignée et mieux inscrite dans le déterminisme social, culturel et historique de la majorité des Marocains.

En refusant une identité fracturée, une identité amputée et sélective qui se transformerait un peu lâchement au gré des vicissitudes du moment, le Maroc sera encore plus riche, encore plus fort, a souligné André Azoulay "parce qu'il aura su résister à toute tentation castratrice de son propre patrimoine et parce qu'il aura réussi là où d'autres ont échoué, en revendiquant et en assumant avec lucidité et fierté la dimension berbère, arabe et judéo-musulmane qui a fécondé et imprégné à tout jamais l'être et la culture marocaine".

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En conclusion, le conseiller de Sa Majesté le Roi a évoqué un poème écrit au milieu du XVIIIème siècle à Essaouira et qui raconte l'histoire d'une colombe qui, chaque année, à la même époque faisait le tour de la Cité des Alizés, en enregistrant avec soin tout ce qui s'y passait et en écoutant avec attention tout ce qui s'y disait. Cette même colombe partait ensuite au-delà des mers, raconter ce qu'elle avait vu et entendu, avant de revenir quelques mois plus tard vers les Souiris pour leur dire dans le détail, la vie dans les Amériques et autres contrées lointaines en Europe ou en Orient. "Al Warchane", cette colombe a nourri la curiosité et l'imaginaire populaire des Souiris qui, il y a près de trois siècles, avaient déjà compris que leur destinée pouvait se façonner et se construire en s'enrichissant de l'écoute et de l'expérience des autres heureuses coïncidences, a relevé André Azoulay. Ce poème a été écrit du temps de la puissance et de la splendeur d'Essaouira. Coïncidence ou clin d'oeil du poète, l'histoire le dira, mais ce poème est aujourd'hui encore chanté dans la ville où une association vient de se créer en prenant le nom d'Al Warchane

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