Libération (Casablanca)

Maroc: Communication langagière et dialogue nord-sud méditerranéen

Ahmed Moatassime *

22 Décembre 2003


analyse

Grâce aux ouvrages, revues et articles qui lui sont consacrés, le dialogue Nord-Sud d'une manière générale est désormais étudié sous toutes les latitudes au sens propre et au figuré.

Non seulement eu égard à la nouvelle donne mondiale, mais aussi et surtout pour toutes les dimensions humaines qui en découlent: historiques, économiques, sociologiques, politiques, géopolitiques, et surtout culturelles dont le langage, souvent oublié, constitue pourtant une pièce maîtresse dans l'édifice universel. C'est donc une dimension toute particulière que nous abordons à travers l'enjeu langagier nord-sud méditerranéen, microcosme assez significatif des rapports de force planétaires, culturels et communicationnels. Cet enjeu si déterminant semble s'imposer tout d'abord par la juxtaposition langagière du Babel Nord-méditerranéen en Europe, avant de s'inscrire dans les faits brouillés du laboratoire Sud-méditerranéen au Maghreb, comme dans le monde arabe, créant ainsi, malgré ses expressions multiples, des déficits et peu d'excédents dans la communication Nord-Sud, pierre angulaire, en définitive, pour le devenir du dialogue entre les deux rives.

Le babel nord-méditerranéen

Sans se référer à l'Europe géographique, de l'Atlantique à l'Oural, ni même à l'Europe des vingt-cinq, I'Europe des quinze, à elle seule, présente déjà tous les symptômes d'un problème linguistique complexe dont la gestion risquera tôt ou tard de s'avérer cornélienne. Avec ses onze langues officielles et sa cinquantaine de langues régionales, I'Union de l'Europe constitue ainsi une véritable tour de Babel. Non seulement pour les institutions européennes dont le principe d'égalité conduit à une lourde machine de traduction qui, pour les seules langues officielles, s'enchevêtre dans des dizaines de combinaisons, jalonnées d'un coût de fonctionnement des plus élevés. Mais aussi et surtout, cette tour de Babel ne semble pas particulièrement favoriser la communication humaine, ni d'ailleurs les échanges culturels, même au niveau universitaire que le programme SOCRATE ou ERASMIJS, entre autres, tente pourtant d'institutionnaliser.

Face à une telle complexité, se développe une idéologie multilinguistique qui, sans qu'on en mesure la portée ni les limites, paraît tenir lieu de politique ou de son absence et même de fait acquis linguistique dès lors qu'on en a énoncé des principes discursifs. Or, dans la pratique sociale, apparaissent des effets «pervers» si ce n'est de véritables tendances difficiles à maîtriser: on souhaite légitimement le plurilinguisme, on récolte pratiquement le monolinguisme nationo-national, avec une teinte plus ou moins marquée de l'anglo-américain qui, faute de mieux, s'impose peu à peu, dans les faits, comme langue commune à l'Union Européenne. Ceci n'empêche évidemment pas tant de théoriciens et hommes d'action d'être scandalisés et de dénoncer ce phénomène « d'uniformisation », sans pour autant avoir une prise directe sur les causes qui l'ont produit.

On oublie souvent que les systèmes pédagogiques eux-mêmes n'y sont pour rien tout en y étant pour beaucoup. Ils n'y sont pour rien dans la mesure où ils fonctionnent à partir de variables édictées officiellement, à savoir la «liberté», laissée aux lycéens, dans la plupart des Etats européens, de choisir une langue obligatoire parmi une dizaine qui leur sont proposées. Or, on n'a pas besoin d'être fin observateur pour constater que dans une telle loterie jouée d'avance, c'est l'anglais qui est tiré à 80 ou 90 %. Il ne servirait donc à rien de déplorer la permanence de ce phénomène dont on a, sans le vouloir peut-être, favorisé les causes tout en voulant légitimement combattre les effets. Mais les systèmes pédagogiques y sont aussi pour beaucoup, dans la mesure où, pour d'autres Etats européens, on a fait de la langue dite de Shakespeare la première langue obligatoire des établissements scolaires. Et, dans le premier cas, comme dans le second, le fait de croire qu'on pourrait inverser la tendance, en proposant peu à peu un «choix précoce» d'une langue étrangère obligatoire dès l'école élémentaire, semble relever d'une pure spéculation, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Au contraire, le processus qui conduit à l'anglicisation pédagogique et partant à l'anglicisation sociale, culturelle et scientifique - tant décriée dans ses conséquences diverses comme dans ses causes multiples semble fonctionner davantage par manque d'un véritable "aménagement linguistique", si ce n'est d'une politique linguistique au sens large. Les Européens, cependant, pensent pouvoir infléchir cette tendance du "tout-anglais" en imposant tôt ou tard un «choix» toujours «précoce» d'un apprentissage simultané «d'au moins trois langues»: la sienne et deux autres européennes. Mais ceci pourrait, en cas de succès improbable, conduire au mieux à un multilinguisme juxtaposé euro-européen et non à un véritable plurilinguisme intégré et ouvert sur le monde extra-européen et le Sud de la Méditerranée.

Le laboratoire sud-méditerranéen

Ce n'est donc pas le Nord de la Méditerranée qui «parle» à son Sud. C'est plutôt le mouvement inverse, à sens unique, qui est de règle, dans la mesure où c'est le Sud de la Méditerranée qui «parle» au Nord en apprenant, tant bien que mal, les grandes langues européennes, souvent au détriment de ses propres langues. Au point que l'Afrique, par exemple, n'apparaît jamais comme «africaine». Mais, au gré d'un fait accompli historique, elle sera, selon les espaces considérés, «anglophone», «lusophone» ou «francophone»- voire purement et simplement «aphone» - subissant ou assumant ainsi les langues correspondantes: anglais, portugais ou français ... Entre ces langues et les Africains, néanmoins, semblent s'instaurer différents rapports: affectifs sans doute pour les écrivains, culturels ou scientifiques pour les chercheurs, ces rapports deviennent purement utilitaires pour l'élite politique ou technocratique dans sa quête vers l'ascension sociale, quand ils n'évoquent pas tout simplement des «langues de pain» imposées aux laissés-pour-compte.

Tout autre est la situation observable dans le monde arabe. Celui-ci partage certes avec le reste de l'Afrique, à cause de sa partie maghrébine, les mêmes rapports sociolinguistiques à l'égard des langues européennes. Mais il s'en différencie, dans la mesure où il possède une langue écrite, l'arabe littéral, qui a véhiculé une grande civilisation méditerranéenne, ayant eu jadis une influence déterminante sur l'évolution de l'Europe. Seule langue officielle des vingt-deux Etats de la Ligue Arabe, l'arabe littéral joue en outre un rôle unitaire aussi important sinon plus que l'Islam dans cet univers politiquement éclaté. Ainsi, il dispense le Sud méditerranéen du babélisme européen. Il lui permet en l'occurrence de réserver de larges espaces scolaires aux langues européennes. Tout au moins à des degrés divers, selon les Etats. Mais si, pour des raisons de voisinage ou de diffusion, I'espagnol se développe au Maroc, l'italien en Tunisie ou en Libye et l'allemand dans presque tous les pays arabes comme langues étrangères, l'anglais et le français s'imposent, en revanche, pour des raisons historiques et/ou utilitaires, en véritables langues secondes dans ces pays, la première au Machrek et la deuxième au Maghreb.

A cet égard, le Maghreb en particulier constitue un véritable laboratoire. Il entretient toujours aux côtés de l'arabe officiel, malgré ses projets d'arabisation totale, une langue seconde obligatoire dès l'école élémentaire, à savoir le français, tout en cultivant, tant bien que mal, l'oralité dialectale araboberbère à tous les niveaux de la vie sociale. Oralité, couronnée depuis peu par l'introduction progressive d'un enseignement écrit de la langue tamazight dite berbère. Ce laboratoire de langues qu'est donc devenu le Maghreb, offre sans doute une expérience unique en Méditerranée. Celle-ci procède d'un «plurilinguisme précoce»: un genre qui est à peine à ses balbutiements dans beaucoup d'écoles européennes dont il se différencie également par sa nature afférente à un apprentissage linguistique arabo-européen, et non euro-européen

comme c'est le cas en Europe. Une telle expérience, enfin, est généralisée et non restreinte comme dans beaucoup de pays de l'Union Européenne. Or, malgré une infime minorité qu'on pourrait dire ou supposer à l'aise dans deux ou plusieurs langues, notamment franco-arabes, les jeunes maghrébins qui ont fréquenté ce système d'éducation sans support socioculturel adéquat, ne paraissent pas en tirer tout le profit escompté. Au contraire, ils versent souvent dans un francarabe ou berbarabe qui ne manquent certainement pas de charme, mais qui, en raison du bricolage linguistique qui les caractérise, restent impropres à la conceptualisation. Les jeunes locuteurs connaissent ainsi un déracinement culturel qui ne favorise pas toujours une vraie ouverture sur le monde. Le prix donc payé par le Sud de la Méditerranée est très élevé pour sa communication avec le Nord, sans que celui-ci, qui pourtant dispose de tous les moyens, en fasse de même pour combler ses déficits langagiers. Aussi, les Maghrébins pensent-ils de plus en plus, malgré le prix, à proposer l'anglais aux côtés du français - voire l'anglais uniquement dans l'espoir d'ajuster davantage leur capacité de communication à l'engouement utilitaire de l'Europe et de l'Occident pour la langue de Shakespeare, malgré le rejet des tendances dominantes ou prédatrices de l'anglo-américanisme des deux côtés de la Méditerranée. Mais de telles dispositions, qui paraissent également nécessaires pour l'accès à la science et à la technologie, ne semblent pas pouvoir résoudre, pour autant, l'échange inégal en matière de communication, comme d'ailleurs dans d'autres domaines.

Excédents et déficits

Dans le sens Nord-Sud, tout d'abord, apparaît surtout une situation excédentaire. En exportant pour ainsi dire ses «excédents» linguistiques vers le Sud, le Nord méditerranéen, s'assure aux moindres frais, dans ses propres langues, la nécessaire communication entre les deux rives. Par le même canal, il exporte ses modes de production, ses vogues de consommation et ses modèles culturels. Or, si les modes de production peuvent être adaptés et appropriés pour leur efficacité organisationnelle, les vogues de consommation, en revanche, s'avèrent destructeurs. Non seulement parce qu'elles sont inaccessibles à la masse, mais aussi parce qu'elles provoquent des envies impossibles à satisfaire, si ce n'est par la contestation, quand ce n'est pas par des déviances déstructurantes ou tout au moins l'illusion entretenue de pouvoir émigrer un jour vers des horizons plus cléments. Il en est de même d'ailleurs pour les modèles culturels qui, souvent, n'ont rien d'un modèle, si ce n'est le caractère d'une (sous)culture résiduelle, rejetée même en Occident, mais qui, grâce aux transmissions satellitaires relayées par des antennes paraboliques, «arrose» et imprègne les esprits et les êtres, jeunes ou vieux, du Sud méditerranéen.

Dans le sens Sud-Nord, en revanche, s'impose un mouvement déficitaire. En effet, si le Sud importe massivement les langues européennes, il n'en exporte que très peu vers le Nord, malgré l'importance de l'émigration maghrébine. Dans les systèmes scolaires européens, l'arabe, pourtant seule langue officielle de tout le Sud méditerranéen, reste classé dans la dernière catégorie des langues dites rares, «choisies» seulement par 0,1% de la population scolaire contre plus de 80% pour l'anglais, les autres langues européennes se partageant le reste du pourcentage. En outre, malgré les efforts, tout au moins en France, de prestigieux établissements universitaires comme la Sorbonne, le Collège de France ou l'IREMAM/Institut de Recherche et d'Etude sur le Monde Arabe et Musulman, malgré le rayonnement d'institutions publiques et privées, comme l'IMA/Institut du Monde Arabe, ou l'IMCOM/Institut Méditerranéen de la Culture et de la Communication, ou enfin le Centre Richelieu-Senghor, la connaissance de la civilisation arabo-islamique en Europe reste quasiment nulle ausein des populations moyennes et même «cultivées», contrairement à ce qui se passe au Maghreb par exemple, pour la civilisation euro-occidentale abordée à l'école depuis la tendre enfance. Il en résulte souvent des déconvenues et des incompréhensions véhiculées, entre autres, par des prismes médiatiques déformants, écrits ou radiotélévisés.

L'avenir du dialogue nord-sud méditerranéen,un enjeu langagier?

Dès lors, on peut se demander en quoi l'enjeu langagier en Méditerranée habite-t-il l'avenir du dialogue entre les deux rives dans cet échange inégal Nord-Sud. Au Nord, plus l'Union Européenne se construit, plus son ouverture vers la Méditerranée se réduit et plus les chances de la voir apprendre la seule langue officielle de ses voisins sud-méditerranéens - l'arabe - s'amenuise, préoccupée qu'elle est par le problème cornélien que lui pose le babélisme de ses onze langues officielles dont le nombre, porté à plus de vingt, deviendra ingérable avec l'entrée massive des Etats de l'Europe centrale et orientale. Au Sud, plus le Maghreb, pièce maîtresse du monde arabe et de l'Occident musulman en Méditerranée, dresse ce constat négatif sur l'Europe, plus il sera tenté par deux alternatives dont aucune ne paraît salvatrice: le repli sur soi ou l'apprentissage de l'anglais, à l'instar de l'Europe - comme c'est déjà annoncé en Algérie depuis 1993 et au Maroc depuis 2001, suivant en cela l'exemple tunisien - pour essayer de s'accrocher linguistiquement, tout au moins, aux derniers wagons du continent européen et du système-monde. Le français pourtant est toujours à l'honneur au Maghreb, malgré l'arabisation, et peut-être grâce à elle. ll est même maladroitement renforcé à l'occasion des dernières réformes éducatives, notamment au Maroc et en Algérie. Mais - outre les aléas d'un enseignement bilingue arabo-français non maîtrisé - le recul du français dans la communication internationale, tout comme l'étanchéité prévisible des frontières latinoméditerranéennes et le corollaire qui en découle pour la restriction des mouvements humains, risquent de jouer contre la langue de Voltaire. Dans tous les cas de figure, cet enjeu langagier pourrait, dans une conjoncture de crise, si ce n'est déjà fait, modifier les rapports de force et la nature des relations internationales en défaveur de la Méditerranée. Sauf peut-être si l'on essayait concomitamment de promouvoir, entre autres - dans une perspective globale d'actions intégrées, économiques et sociales - une nécessaire réciprocité culturelle

Nord-Sud méditerranéenne et un aménagement langagier commun aux deux rives.

Notes

Ce texte est une synthèse de deux communications scientifiques faites successivement au colloque européen du Centre Richelieu-Senghor de Paris, tenu le 6 Novembre 2003 à l'Assemblée Nationale française et au congrès international du dialogue culturel, organisé à Rabat du 11 au 14 Décembre 2003 par le ministère marocain de la culture à 1' Académie du Royaume du Maroc.

Biblio-sommaire de l'auteur:

- Arabisation et langue Française au Maghreb, Paris, PUF, 1992.

- Francophonie-Monde arabe: un dialogue est-il possible ? Paris, I'Harmattan 2001

- Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens (à paraître)

- De nombreuses études et recherches publiées dans différentes revues internationales.

Bio-sommaire de l'auteur:

Ahmed Moatassime a exercé des fonctions d'enseignement bilingue arabo-français à tous les degrés de l'éducation au Maroc, élémentaire, secondaire et supérieur, avant d'effectuer de nombreuses missions internationales d'éducation comparée dans différents pays du Tiers-Monde. Il est Docteur en Sciences de l'Education, Docteur en Sciences Politiques et Docteur en Sciences Humaines et Sociales (Sorbonne). Il est Vice-Président de l'Institut Méditerranéen de la Culture et de la Communication à Paris. Il est aussi professeur honoraire des universités au Maroc, chercheur honoraire au CNRS et Directeur de recherches doctorales en Sorbonne.

(* Chercheur au C.N.R.S -Sorbonne-Paris)

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