La Tribune (Algiers)

Algérie: A défaut d'un minimum consensuel, les démocrates toujours en rangs dispersés

Kamel Amghar

23 Décembre 2003


A la veille des élections présidentielles, échéance capitale dans le système politique algérien, les partis de la mouvance démocratique ne dérogent pas à la règle consacrée et se présentent en rangs dispersés.

En plus de leurs divergences stratégiques et idéologiques, l'ensemble des formations de ce courant -à l'exception peut-être du FFS- se sont laissés confiner dans des cercles d'initiés, estampillés «élitistes», pour ne pas dire salonnards. Cette posture «attentiste» a évidemment laminé leur poids électoral, à défaut d'une action en profondeur et de proximité en direction de la société réelle, milieu naturel et décisif de toute activité politique.Ce constat, aujourd'hui partagé par nombre d'observateurs avertis de la scène nationale, se trouve également admis par les porteurs de l'alternative démocratique eux-mêmes, mais sans qu'ils opèrent pour autant les révisions déchirantes tant attendues par leurs bases.«Le courant démocrate, sous réserve qu'il accepte les limites de son influence électorale, est porteur d'idées et même de projets dont le pays peut tirer grandement profit», relève justement à ce propos le politologue Mohamed Chafik Mesbah dans une récente contribution.Cette inertie entêtée est aussi aggravée par une lutte souterraine de leadership, à chaque escale importante notamment, qui amplifie les différences des uns et des autres, en faisant de la diversité une fragilité au lieu et place d'une valeur constituante.

La défection remarquée des principales figures de cette mouvance lors des états généraux des républicains démocrates, initiés par le RCD le 4 décembre dernier à Alger, est à ce propos suffisamment révélatrice des prétentions nourries en ce sens par les différents acteurs.La candidature annoncée de Saïd Sadi à l'issue de cette rencontre pour «porter le projet de l'opposition démocratique» se trouve, de fait, considérablement amoindrie par l'absence d'un soutien auquel elle aurait pu pourtant prétendre auprès de ceux qui se réclament des mêmes référents historiques et idéologiques.Outre la défense de la souveraineté nationale et la revendication citoyenne, «la concrétisation de l'alternative démocratique et sociale [ ] comme définie dans les textes fondateurs de la nation» est le thème choisi pour ce rendez-vous. Se définir dans la proclamation du premier Novembre 1954 et dans la plate-forme de la Soummam avec une opposition ferme -voire radicale- à l'option islamiste, en quête d'identité commune, apparaît ici comme un choix purement tactique pour nombre d'organisations gravitant autour de ce courant. Le repositionnement spectaculaire du CCDR, qui soutient sans réserve la candidature de Ali Benflis du FLN, est conséquemment perçue à la base comme un reniement de «soi», malgré les raisons «pragmatiques» invoquées par Abdelhak Brerhi qui présente son poulain comme «le rassembleur des républicains».

En se laissant séduire par le grotesque conflit qui «divise» les légalistes et les redresseurs de l'ex-parti unique, déchiffré comme une tactique pour verrouiller la course autour de Benflis et de Bouteflika (voire au profit exclusif de ce dernier), l'organisation de Boubnider et du commandant Azzeddine a surpris tout le monde, à commencer par ses alliés objectifs. «Cette décision ne m'a pas étonné, mais je la trouve moralement illogique, et ni le CCDR ni Benflis n'en tireront profit», commente El Hachemi Cherif, leader du MDS, qui, fidèle à lui-même, prône le rejet de toute consultation électorale avant une totale disqualification du système en place et de l'islamisme politique, mais curieusement sans entreprendre grand-chose pour y parvenir. «L'Algérie doit s'affranchir de l'emprise des forces qui se nourrissent de la rente, du despotisme bureaucratique et de la corruption», dit-il avec une vague suggestion de la voie révolutionnaire, en qualifiant tout choix électoral de consolidation du système actuel. L'option du mouvement citoyen des arouch -même avec le recul sensible de son aura populaire- pour le rejet de l'élection en Kabylie, où se concentre l'essentiel de l'électorat du RCD, réduit aussi la marge de manoeuvre du candidat Sadi au profit de ses adversaires conservateurs et islamistes.

La création récente de l'UDR par Amara Benyounes, un dissident du Rassemblement, ne manquera pas de grignoter un peu de la base sociale de celui-ci en compliquant davantage la mission du postulant démocrate. Le Parti des travailleurs, quant à lui, temporise pour mieux examiner le climat et tâter le pouls des prétendants en lice. La décision de la formation trotskiste à ce sujet est reportée au mois de janvier prochain ; en attendant, son discours continue de fustiger la société capitaliste, en insistant sur la souveraineté nationale et l'unicité de la république. Louisa Hanoune, la dame de fer algérienne, qui a de tout temps fait signer des engagements écrits aux candidats du PT à toutes les élections, pourrait bien cette fois aussi faire émarger l'un des aspirants à la magistrature suprême.

Proche des thèses du parti, Mouloud Hamrouche semble le mieux placé pour glaner ses faveurs.A la lumière de cet état des lieux sommaire, il apparaît clairement que la mouvance éclatée des démocrates algériens a de minces chances de peser, en quoi que ce soit, sur l'issue de la consultation capitale du mois d'avril prochain à moins d'une candidature, de plus en plus improbable, de dernière minute du leader charismatique du FFS. En plus du capital historique et du charisme dont jouit Hocine Aït Ahmed auprès des Algériens, les spécialistes destinent le doyen de l'opposition à un rôle de «parti-pivot du courant démocrate en Algérie, source de contre-projets féconds et vecteur de diffusion du progrès dans la société», pronostique le politologue M.C. Mesbah, cité plus haut.En effet, une telle candidature, même si elle n'assure pas la victoire dans la situation présente, améliorera incontestablement le score de cette tendance qui reste, en fait, à construire.

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Aït Ahmed qui vient de se prononcer pour le recul de la présidentielle et son accouplement avec l'élection d'une constituante, met en garde contre «des dangers certains qui guettent présentement, et à tous les niveaux, l'ensemble de la nation» et évite soigneusement d'aborder le scrutin d'avril 2004 et les éventuelles consignes de sa formation à ce sujet.En définitive, à défaut d'un minimum consensuel qui les réunirait, les démocrates algériens continuent de naviguer à vue et de faire, volontairement ou non, l'affaire des alliances stratégiques islamo-conservatrices. Pour l'avenir, les acteurs du courant démocrate gagneraient à méditer cette phrase lourde de sens qui situe si bien leurs responsabilités : «Les valeurs démocratiques se vérifient en premier lieu au sein des mouvements qui s'en réclament avant qu'elles ne s'enracinent dans la société.»

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